23 janvier, 2017

Sylvane de KERHALVÉ : Après

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:14

Sur ma tombe laissez, laissez s’ouvrir des roses !

Svelte, dure, une croix se dressera parmi.

Point de date ou de nom : Dieu, ce sublime ami,

Saura seul, corps détruit, la place où tu reposes.

Le chant de quelque oiseau, peut-être, aura frémi

Sous l’ombre des cyprès, le long des jours moroses,

Puis viendra le soleil, et la splendeur des choses

Ensevelira bien tout mon être endormi.

Mon corps sera poussière, et, dans la nuit muette,

Doucement flottera mon âme de poète.

Ma vie apparaîtra comme un songe envolé.

Mais, pure, enlinceulée en une aube opaline,

Le ciel soit morne, gris ou de feux étoile,

L’âme viendra veiller près du corps en ruine.

Sylvane de KERHALVÉ (XIXe siècle).

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22 janvier, 2017

Gaston de LEVAL : Sans nom

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:20

C’est à la Morgue ! Par la glace,

On voit sur les marbres, rangés,

Des cadavres déjà rongés

Dont l’immobilité vous glace.

Les gens passent, tout effarés,

Cherchant, pour cette chair qui tombe,

Les noms à mettre sur la tombe,

Pour qu’ils ne soient pas égarés.

Mais la plupart sont mis en terre,

Sinistres parias du sort,

Sans titre, sans nom, – et la Mort

Croise les bras sur un mystère.

Dans la Morgue du désespoir,

Combien de cœurs perdus reposent

Qui lentement se décomposent,

Et bientôt dans l’oubli vont choir !

Parfois, l’œil allumé, superbe,

Don Juan vient là, tout un jour,

Chercher les cœurs que son amour,

Comme des morts, coucha dans l’herbe.

Hélas ! les cœurs dans l’abandon,

On ne les peut plus reconnaître :

Ils sont trop déchirés, peut-être,

Et c’est Dieu seul qui sait leur nom.

Gaston de LEVAL (XIXe siècle).

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21 janvier, 2017

Sabine MANCEL : La légende du samedi

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:57

Au village, un matin – c’était le samedi –

La pluie en fils pressés tombait depuis la veille,

Et pourtant, sur la haie humide, une humble vieille

Étendait avec soin du linge, et je lui dis :

– « Eh ! bonne femme, il pleut… Voyez, le jour se voile ;

« La brume pour longtemps tient le soleil caché ;

« Or, sans chaleur, jamais linge fut-il séché ?

« Sans soleil, à quoi bon déployer cette toile ?

– « Ma fille, ignorez-vous que, tous les samedis,

« Au berceau de Jésus la Vierge prend ses langes

« Pour faire la lessive au ciel avec les anges ?

« Le samedi, c’est la coutume au paradis.

« Parfois, la pluie aussi mouille la toile blanche ;

« Mais, ce jour-là, fût-ce un moment, le ciel vermeil

« S’illumine toujours d’un rayon de soleil,

« Et les langes divins sont prêts pour le dimanche. »

Depuis, cette légende est gravée en mon cœur ;

Au doux soleil j’ai foi comme cette humble femme :

Oui, tous les samedis, je laverai mon âme,

Afin qu’elle soit blanche au saint jour du Seigneur.

Sabine MANCEL (XIXe siècle).

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20 janvier, 2017

Adrien MITHOUARD : Les funérailles paradoxales

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:36

Un jour je vis, devant de grisâtres murailles,

Silencieusement passer des funérailles.

La rue était étroite, et les maisons de grès,

Fantastiques de loin, sépulcrales de près,

Ne laissaient voir qu’en haut de leur roideur maussade

Un peu de ciel, tout pâle au bord de la façade.

Des fenêtres parfois avec des vitraux noirs,

Propres à transformer les midis en des soirs,

Ne semblaient du dehors faire jour qu’à de l’ombre.

Et nul passant n’errait par cette ville sombre.

Seuls, et par rangs de trois, des spectres amaigris

Conduisaient quelque deuil le long de ces murs gris,

Si bien que le cortège et le mort dans sa bière

Se confondaient avec les murailles de pierre.

En tête, un grand fantoche, aux talons violets,

Dandinait gravement sur de maigres mollets,

Plein de précaution, sa personne ventrue

Et parfois se tournait, au tournant d’une rue,

Vers les amis du mort qu’il saluait très bas ;

Puis de sa grande canne il cadençait leur pas.

Derrière lui marchaient les parents, tête nue,

Et, lorsque la douleur vainement contenue

Étreignait à la gorge un pèlerin muet,

Son profil, sur le mur, brusquement remuait.

Puis venaient les amis, la démarche lassée ;

Un rictus grimaçait sur leur face glacée.

Comme en procession portant leur cœur d’airain,

Ils se suivaient avec un ennui souverain,

Fantômes d’amitié, fantômes d’un fantôme !

Et le deuil qui sortait du fond de ce royaume

Allait par une rue aux détours décevants.

Et c’était le défunt qui suivait les vivants.

Tel qu’un vaisseau de nuit sous une ample voilure,

Le char de mort voguait d’une tranquille allure,

Et le mort souriait au fond de son cercueil.

Traîné par des chevaux empanachés d’orgueil,

Il suivait le convoi, plein de condescendance

Pour ses amis d’hier qui marchaient en cadence.

Et c’est pourquoi le char allait avec lenteur.

Il dormait doucement du sommeil enchanteur,

L’immarcescible paix planait sur lui dans l’arche.

Avec sérénité le mort fermait la marche.

Ne convenait-il pas qu’en ligne se suivant,

Ce fussent les vrais morts qui marchassent devant ?

Ces gens occupaient-ils un rang dérogatoire ?

Celui qu’au champ des pleurs menait leur troupe noire,

Dans son suaire blanc n’enveloppait-il pas

Un morceau de leur cœur qui tombait au trépas,

Et n’emportait-il pas en terre un peu d’eux-mêmes ?

N’avaient-ils pas, aux jours passés, ces passants blêmes,

Confié quelque angoisse au blême trépassé ?

Et lorsque s’entrouvrit alors leur cœur blessé,

L’hôtesse qui vivait en ce cadavre, l’âme,

N’en reçut-elle pas des parcelles de flamme ?

N’était-il pas tombé quelque propos ancien

Dans ces oreilles-là, qui n’entendaient plus rien ?

Leur âme, s’emparant de ce corps de la sorte,

N’avait-elle pas fait frémir cette chair morte

En lui soufflant parfois sa vie et sa chaleur ?

Le cadavre d’autrui n’était-il pas le leur ?

N’étaient-ce point les gens de cette tourbe vile,

Trébuchant aux pavés de la sinistre ville,

Que l’on avait cloués dans ce cercueil, – tandis

Qu’à cette heure le mort entrait au Paradis ?

Adrien MITHOUARD (1864-1929).

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19 janvier, 2017

Berthe MOLLE : Détresse

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:45

Une chape de plomb emprisonne mon âme.

Mes yeux désabusés regardent fixement

Le décor familier, le foyer clair, la flamme

Qui s’étire et me nargue avec un air dément…

Mon cœur est un poids lourd qu’il faudrait écraser ;

Et je crierais de joie… ou de douleur, qu’importe ;

La meute désormais pourrait le piétiner :

Elle s’acharnerait sur une chose morte…

Et le calvaire est long, et lente, l’agonie…

Mes mains sont lasses de n’étreindre que du vent.

Cependant, malgré tout, du côté de la vie

Ne faut-il pas, Seigneur, que j’aille en souriant ?

Berthe MOLLE (XXe siècle), belge.

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18 janvier, 2017

Fernan CABALLERO : Les âmes du purgatoire (Conte andalous)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:21

Il y avait une fois une pauvre vieille qui avait une nièce qu’elle avait élevée avec le plus grand soin, la tenant toujours enfermée. Ce qui faisait de la peine à la pauvre vieille, c’était de ne pas savoir ce que deviendrait sa nièce quand elle lui manquerait. Aussi, elle ne faisait autre chose que de demander à Dieu de lui envoyer un bon mari.

Elle servait dans la maison d’une de ses voisines qui était aubergiste, et qui avait, parmi ses hôtes, un Indien très riche, à qui il était arrivé de dire qu’il se marierait s’il trouvait une jeune fille sage, laborieuse et adroite.

La vieille ouvrit de grandes oreilles et lui dit, le lendemain, qu’il trouverait ce qu’il cherchait dans sa nièce qui était un trésor, un bijou, et si habile qu’elle peignait les oiseaux pendant qu’ils volaient.

Le caballero répondit qu’il voulait la connaître et que, le jour suivant, il irait la voir.

La vieille courut chez elle, dit à sa nièce qu’elle arrangeât la maison, et que le lendemain elle devait se faire belle, parce qu’elle aurait une visite.

Quand le caballero vint, le jour suivant, il demanda à la jeune fille si elle savait filer ?

– Elle, ne pas savoir ? dit la tante. Elle avale les écheveaux comme des verres d’eau.

– Qu’avez-vous fait ? dit la nièce quand le caballero fut parti, lui laissant trois écheveaux de lin pour qu’elle les filât. Qu’avez-vous fait ? Je ne sais pas filer !

– Allons ! allons ! dit la tante, ne te tourmente pas, et qu’il arrive ce que Dieu voudra !

– Dans quel embarras vous me mettez ! disait la nièce en pleurant.

– Et toi prends garde, répondit la tante. Il faut que tu files ces trois écheveaux, ton avenir en dépend.

La jeune fille alla le soir dans sa chambre toute affligée, et se met à se recommander aux âmes du purgatoire, auxquelles elle était très dévote. Comme elle priait, trois âmes lui apparurent, très belles, vêtues de blanc ; elles lui dirent de ne pas avoir peur, qu’elles la protégeraient pour prix de ses prières, et, prenant chacune un écheveau, en un instant elles en firent du fil comme un cheveu.

Le jour suivant, quand le caballero vint, il resta stupéfait devant tant d’habileté jointe à tant de diligence.

– Ne l’avais-je pas dit à Votre Grâce ? disait la tante qui ne se possédait pas de joie.

Le caballero demanda à la jeune fille si elle savait coudre.

– Elle, ne pas savoir ? dit fièrement la tante. Les coutures fondent dans ses mains comme les cerises dans la bouche.

Le caballero lui laissa alors de la toile pour faire trois chemises, et il arriva la même chose que le jour précédent, et la même chose le jour suivant, où l’Indien apporta un gilet pour qu’elle le brodât. Seulement le soi, quand la pauvre enfant se recommandait avec beaucoup de ferveur aux âmes du purgatoire, elles lui apparurent, et l’une d’elles lui dit :

– N’aie pas peur, nous allons te broder ce gilet ; mais à une condition.

– Laquelle ? demanda la jeune fille anxieuse.

– Tu nous inviteras à ta noce.

– Je vais donc me marier ?

– Oui, répondirent les âmes, avec ce riche Indien.

Et il en fut ainsi ; car, lorsque le lendemain, le caballero vit le gilet si bien brodé qu’il semblait ne pas avoir été touché, et si beau qu’il éblouissait, il dit à la tante qu’il voulait se marier avec sa nièce.

La tante fut si contente qu’elle se mit à danser ; mais il n’en était pas de même de la nièce qui disait :

– Qu’est-ce qui va m’arriver quand mon mari s’apercevra que je ne sais rien faire ?

– Allons ! sois tranquille, répondait sa tante, les âmes du purgatoire, qui déjà t’ont tirée de peine, ne cesseront pas de te protéger.

Tout fut donc réglé pour la noce ; et la veille, la future, n’oubliant pas la recommandation de ses protectrices, alla devant un tableau qui représentait les âmes du purgatoire, et les invita à la noce.

Le jour de la noce, au beau milieu de la fête, entrèrent dans la salle trois vieilles d’une laideur si achevée que l’Indien resta pâmé et ouvrit de grands yeux. L’une avait un bras trop court et l’autre si long qu’il traînait à terre ; l’autre était bossue et avait le corps tordu, et la troisième avait les yeux plus ronds qu’une écrevisse et plus rouges qu’une tomate.

–  Miséricorde ! dit le caballero, qu’est-ce que ces trois épouvantails ?

– Ce sont, répondit la mariée, des tantes de mon père que j’ai invitées à la noce.

Le monsieur, qui était bien élevé, alla leur parler et leur offrit des sièges.

– Dites-moi, dit-il à la première entrée, pourquoi avez-vous un bras si court et l’autre si long ?

– Mon fils, répondit la vieille, c’est pour avoir trop filé.

L’Indien se leva, s’approcha de la mariée et lui dit :

– Va sur-le-champ, brûle ta quenouille et ton fuseau, et que jamais je ne te voie filer !

Il demanda ensuite à la deuxième pourquoi elle était si bossue et tordue ?

– Mon fils, répondit celle-ci, c’est pour avoir trop brodé au métier !

L’Indien, en trois enjambées, se trouva à côté de la mariée et lui dit :

– À l’instant même, brûle ton métier, et que jamais je ne te voie broder !

Il alla ensuite à la troisième, à qui il demanda pourquoi ses yeux étaient si ouverts et si rouges ?

– Mon fils, répondit-elle en les tournant, c’est pour avoir trop cousu et baissé la tête sur la couture.

À peine avait-elle fini de parler, que l’Indien était à côté de sa femme.

– Prends tes aiguilles et ton fil et jette-les dans le puits, et tiens-toi pour dit que le jour où je te verrai coudre, je divorce ; car le sage s’instruit dans la tête des autres.

Fernan CABALLERO (1796-1877), romancière espagnole.

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17 janvier, 2017

André CAILLOUX : Dans un dernier effort..

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 3:50

Dans un dernier effort épuisant sa vigueur

Mon rosier a fleuri trois roses d’ocre pâle.

Voluptueux encens que leur haleine exhale,

Comme tu m’as blessé d’énervante langueur !

Novembre, cette nuit, va meurtrir ces pétales

Qui retiennent la grâce en leurs plis, leur couleur.

J’ai souffert de désir pour la frêle splendeur

Qui m’échappe, livrée à des forces brutales.

Mon Dieu, pourquoi fais-tu la nature si belle

Puisqu’il n’est rien de beau qui soit durable en elle

Et que la mort soumet toute chose à sa loi ?

Ah !… Brisant le support où s’arrête ma vue,

Tu veux me faire aimer la Beauté toute nue,

La chercher à sa source et la trouver en Toi !

André CAILLOUX (1920-2002).

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16 janvier, 2017

Gaston SORTAIS : Si scire.. Si tu savais..

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 7:05

« Si scires ! Si tu savais ! » (Joan. IV, 10.)

Auprès du cercueil désolé

La pauvre mère est sans parole

Et ne veut pas qu’on la console,

Car son ange s’est envolé…..

Priant, un soir, dans la chapelle

Où son trésor est enterré,

Elle entend quelqu’un qui l’appelle.

Serait-ce lui ?….. mon Désiré ?…..

Une voix chère à son oreille,

Écho de la céleste paix,

Murmura, touchante merveille :

– Ne pleure plus ! Si tu savais !

J’étais heureux sur terre, où, comblé de caresses,

Comme un enfant gâté ton amour me choyait.

Je goûte maintenant les célestes ivresses.

Ne pleure plus ! Si tu savais !

J’étais heureux sur terre, où ta main pure et bonne

Fleurissait le chemin qu’en riant je suivais,

Mais la main de Jésus a tressé ma couronne :

Ne pleure plus ! Si tu savais !

Va répéter à ceux que j’aime,

Va répéter à tous les miens

Qu’au ciel, au rendez-vous suprême,

La famille bientôt renouera ses liens.

Pour adoucir votre souffrance,

Dans vos cœurs je voudrais graver

Ces mots rayonnant d’espérance :

On se quitte un instant pour se mieux retrouver !

En achevant cette parole,

Plus douce qu’un rayon de miel,

L’enfant transfiguré s’envole :

Son doigt levé montrait le ciel.

Depuis, l’inconsolable mère,

Fidèle à l’austère devoir,

Trouve sa douleur moins amère,

Songeant à l’éternel revoir !

Gaston SORTAIS (1852-1926).

 

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15 janvier, 2017

Mathilde SOUBEYRAN : À une âme en deuil

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:04

À toute heure du jour ton cœur se désespère.

Car, repoussant l’oubli qui pourrait le guérir,

Il vit dans le passé : – ton pauvre cœur de mère,

Plutôt que d’oublier, aimerait mieux mourir.

C’est pourquoi je te vois, toujours, par la pensée,

Muette et succombant sous le poids de ton deuil,

Et j’entends les soupirs de ton âme angoissée :

Mère, lève les yeux plus haut que ce cercueil.

La prière, dis-tu, sur tes lèvres expire ?

Malgré les mille bruits de la terre et des flots,

Ce n’est jamais en vain qu’un être humain soupire ;

Dieu, penché sur ton cœur, écoute tes sanglots.

Mathilde SOUBEYRAN (XIXe siècle).

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14 janvier, 2017

Élise TICHON : Anniversaire

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 7:08

Souvent, les yeux baissés, je regarde en mon âme,

Et c’est comme un immense et lamentable enclos.

J’y cherche les défunts, sans épuiser la gamme

Des poignantes douleurs et des rudes sanglots.

Des absents, je revois l’image ineffacée,

Mais leur âme, mon Dieu ! leur âme est-elle au port ?

La mienne, à ce penser, se soulève, angoissée…..

Seigneur, venez calmer ce douloureux transport.

Vous êtes le Pilote et le Maître sublime.

Votre divine main nous sauve de l’abîme.

Je crois, j’espère en vous !….. gardez-moi des remords

Et donnez-moi le ciel. Que m’importe la terre ?

Mon âme, n’est-ce pas la nécropole austère

Où, sans bruit, chaque soir, je viens pleurer nos morts ?

Élise TICHON (18..-19..).

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