23 octobre, 2017

Élisa von der RECKE : Les deux sœurs

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:23

Deux sœurs descendirent des cieux : autour d’elles retentissaient des hymnes ravissantes. L’une resplendissait d’un éclat surhumain, sur sa tête rayonnait une auréole étoilée ; l’autre douce et timide, comme la fleur mouvante des champs, avait pour parure une guirlande de myrte et de roses. Là où leurs pieds divins effleuraient la terre, l’émail embaumé des fleurs marquait la trace de leurs pas. Paisibles et étendant leurs mains mollement enlacées, elles consacrèrent la naissance, couronnent la fin de l’humaine créature par la concorde et la joie, et confient le cours de son existence aux génies célestes.

Le beau, dans sa pureté native, plaît seul à l’intelligence des deux vierges sacrées ; leur pieuse alliance calme et sanctifie les terrestres penchants. Mais lorsque le délire tente de les désunir, elles s’enfuient éplorées. N’ai-je pas dit l’amour et la religion ?

Le cœur humain est leur trône ; mais sous le manteau d’attributs mensongers, deux démons, affreusement célèbres, les suivent de loin. Sur leur front est écrit : égoïsme et fanatisme. Détruisant ce que les deux immortelles avaient édifié, isolant ce qu’elles avaient rallié, ils se glissent aux lieux qu’elles abandonnent, y dressent un échafaud à la vérité, un autel à l’erreur, soufflent au cœur des peuples les fureurs de la révolte, et leur rage infernale se repaît des angoisse de la destruction.

Oh ! ne laissez jamais les deux sœurs s’envoler ensemble !

Laissez ces aimables guides de notre aine vers sa céleste source lui verser de pures extases et une éternelle paix.

Élisa von der RECKE (1754-1833), allemande.

*****************************************************

 

22 octobre, 2017

John WILSON : À un enfant endormi

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:04

Es-tu bien une terrestre et mortelle créature ? est-ce bien le sang de la vie vulgaire qui circule dans ces veines errantes et azurées, dont le cours sur ton front se perd sous l’ombre de tes cheveux dorés ? Oh ! cette respiration si douce, si aérienne, sort-elle du sein d’un être destiné à mourir ? La tombe a-t-elle quelque droit sur ces traits auxquels le sommeil donne tant d’éloquence ? Ou ne serais-tu pas plutôt, ce que ta beauté m’indique, l’ange d’un rêve bienheureux ?

Et pourtant je sens bien que tu appartiens à l’humanité. Je le sens à ces inquiétudes amères qu’éveillent en moi ton âge et ton innocence. Nous n’aimons qu’un instant ces créations que notre rêverie invoque, tandis que pour les choses vivantes notre cœur n’a point de solitude. Aussi la magie de ta vue a pénétré jusqu’au fond de mon âme, et n’y a laissé que des impressions belles et tranquilles comme ton sommeil.

Tes parents, je ne les connais pas. Qu’ils doivent être fiers de songer que tu leur appartiens ! Combien ils ont du s’aimer avant ta naissance, si après ils ne se sont pas aimés davantage ! Oui, si tes pareils te ressemblent, tu ne peux être que le rejeton d’une noble tige. Que ne donneraient pas pour te posséder ces époux solitaires sous ce toit où le sort a trahi les vœux de l’amour ! et qu’importerait que sur ton doux visage le sceau de famille ne leur dît point : « Voilà notre enfant » ? tu le serais bientôt devenu.

Oh ! qu’ils doivent être heureux ceux qui te contemplent tous les jours, qui te voient doucement leur sourire, dont l’oreille s’abreuve de la mélodie de ta voix ! Ô toi le plus tendre et le plus chéri des êtres, à ton aspect leur douleur s’efface….. et leur joie….. oh ! combien elle inonda leur âme à tes premiers accents, quand ton premier sourire… mais il me semble le voir même dans ton sommeil.

Oui, si frêle encore, tu es déjà fidèle à Dieu, à la nature, à l’amour : à Dieu dont le sanctuaire est dans ton innocence ; à la nature, dont tes peines comme tes plaisirs suivent les douces lois ; à l’amour… le monde conviendrait en te voyant que tu sais aimer. Est-il donc étonnant que même dans le sommeil ton front rayonne d’un si pur éclat ?

D’où vient l’extase où je te vois et cette lumière de la pensée qui dément ton âge ? Tu dors et tu souris, comme si ton âme était au ciel, comme si Dieu l’exauçait. Mais qui sait les visions d’ineffable gloire accordées aux rêves d’un berceau ? Dieu lui-même peut-il se choisir un trône plus beau que l’âme de l’enfant, avant que le vice ou l’erreur en ait terni la pureté ?

Oh ! maintenant tes sourires expriment un bonheur que je peux comprendre et partager. Ô douleur ! si tu te réveillais ! Je te vois jouer avec tes bons petits amis ; je te vois l’admiration et l’envie de tous. Dans le bois ou sur la prairie, ils t’avouent pour leur maître. Sans doute tu grandiras pour sentir mieux encore ce que sont l’amitié et l’amour.

Tu vivras, il le faut. La maladie n’aura point de prise sur toi. Oui, tu vivras pour l’honneur ; tu vivras pour être un jour la gloire et l’appui de ceux qui t’aiment aujourd’hui, pour diriger à ton tour la jeunesse naïve ; et quand viendra l’heure de mourir, tu iras au ciel mollement, comme l’harmonie d’une harpe éolienne qui s’évanouit si lentement qu’on ne sait quand le dernier son expire.

Rêve de beauté, pourquoi m’est-il interdit de redevenir aussi jeune, aussi pur que toi ? Vaine espérance ! L’iris radieux contemple, mais ne saurait braver les orages. La main du temps ternit les couleurs d’or de l’aile du phénix. C’est pour rappeler le voyageur au but de sa course que Dieu la sème de célestes visions : il m’a conduit où tu reposes.

Mais voilà ton sommeil qui va finir. Des rêves tumultueux t’agitent. Bientôt je verrai tes yeux surpris parcourir lentement le ciel, comme un enfant égaré. Que diras-tu quand ils rencontreront les regards d’un étranger ?

Tes traits étaient beaux comme l’aurore quand le sommeil les couvrait de ce voile qui cache et laisse voir à demi la lumière de l’âme ; mais ta paupière en se rouvrant a déchiré le voile en te laissant ta beauté.

La nature t’a doué d’une grâce involontaire et toujours active. Tel le miroir d’un lac tranquille se ride incessamment sous le souffle du zéphyr ; et dès qu’il a passé, l’eau réfléchit les cieux.

Esprit pur, tu ignores quel plaisir me donne ton doux regard ! Jamais pensée plus pure n’a pris naissance dans tes yeux. Tiens, montre-moi ton cœur. – Mais l’enfant est parti : il porte ailleurs la fierté de son innocence. En respirant l’air qui caressait ses joues, qui soulevait ses cheveux, je sens que si le sort nous sépare à jamais, il ne peut au moins m’arracher son souvenir.

John WILSON (1785-1854), écossais.

*****************************************************

 

21 octobre, 2017

Jean L’Anselme : Don d’organes

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 4:28

Je donne ma main à ma sœur kinésithérapeute,

je donne mes tripes à Caen,

mon cœur aux restos,

mes reins sûrs aux caniveaux.

Je donne ma tête de lard à l’art,

je donne mon foie aux morues,

mes yeux à Michèle Morgan,

mes dents à Adam

et ma langue au chat d’Ève.

Je donne mon sang impur aux microsillons.

Je donne mon cul à ma chance qui en a besoin.

Je donne mes jambes à mon cou

et mes bras autour du tien.

Je donne mon dernier souffle au bouche-à-bouche,

je donne mon pied à ma maitresse,

je donne mon âme. Adieu.

Et ce qui reste aux chiens.

OU

COMMENT ÉCONOMISER

UN ENTERREMENT

Jean L’Anselme Né en 1919.

*****************************************************

 

20 octobre, 2017

Jean L’Anselme : Quand l’amour se rouille

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:56

L’ amour c’est un peu comme un col de chemise,

quand l’amidon s’en va le tissu devient mou,

piteux comme un torchon qu’on sort de la lessive

usé d’être mâché comme un caramel mou.

L’amour a le destin de ce col de chemise,

à quoi sert d’effacer l’effet des détergents,

quand il n’y a plus d’apprêt, ce n’est plus comme avant.

Jean L’Anselme Né en 1919.

*****************************************************

 

19 octobre, 2017

Alliette AUDRA : Qu’est-ce qu’un ange ?

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:20

Qu’est-ce qu’un ange ? Une robe longue et des ailes

D’oiseau de mer. Deux pieds nus perdus dans les plis

Cramoisis et qu’emporte sur l’herbe un beau zèle.

Ainsi l’imagine l’enfant, au creux du lit.

Qu’est-ce qu’un ange ? Plus tard, l’être que l’on aime

Ici-bas, quel qu’il soit. Souvent celui qui meurt..

Parfois le blanc maintien d’un calme chrysanthème,

Si calme qu’il fait taire en nous toute rumeur.

Qu’est-ce qu’un ange ? Un geste du vent dans la soie

Des feuillages plus verts alors, émerveillés.

Qu’est-ce qu’un ange ? Le passage d’une joie

Si vive que le coeur en sera réveillé

Pour les jours de toujours.

Et c’est l’ami qui mange

À votre table ce soir, et vous a souri

Par delà ses larmes à cause d’un échange

De paix allant soudain de votre à son esprit..

Alliette AUDRA (1897-1962).

*****************************************************

 

18 octobre, 2017

François COPPÉE : Presque une fable

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:10

Un liseron, madame, aimait une fauvette.

Vous pardonnerez bien cette idée au poète

Qu’une plante puisse être éprise d’un oiseau.

Un liseron des bois, éclos près d’un ruisseau,

Au fond du parc, au bout du vieux mur plein de brèches,

Et qui, triste, rampait parmi les feuilles sèches,

Écoutant cette voix d’oiseau dans un tilleul,

Était au désespoir de fleurir pour lui seul.

Il voulut essayer, s’il en avait la force,

D’enlacer ce grand arbre à la rugueuse écorce

Et de grimper là-haut, là-haut, près de ce nid.

Il croyait, l’innocent, que quelque chose unit

Ce qui pousse et fleurit à ce qui vole et chante.

Moi, son ambition me semble assez touchante,

Madame. Vous savez que les amants sont fous

Et ce qu’ils tenteraient pour être auprès de vous.

Comme le chasseur grec, pour surprendre Diane,

Suivait le son lointain du cor, l’humble liane,

De ses clochetons bleus semant le chapelet,

Monta donc vers l’oiseau que son chant décelait.

Atteindre la fauvette et la charmer, quel rêve !

Hélas ! c’était trop beau ; car la goutte de sève

Que la terre donnait à ce frêle sarment

S’épuisait. Il montait, toujours plus lentement ;

Chaque matin, sa fleur devenait plus débile ;

Puis, bien que liseron, il était malhabile,

Lui, né dans l’herbe courte où vivent les fourmis,

À gravir ces sommets aux écureuils permis.

Là, le vent est trop rude et l’ombre est trop épaisse.

Mais tous les amoureux sont de la même espèce,

Madame ; et vers le nid d’où venait cette voix

Montait, montait toujours le liseron des bois.

Enfin, comme il touchait au but de son voyage,

Il ne put supporter la fraîcheur du feuillage

Et mourut, en donnant, le jour de son trépas,

Une dernière fleur que l’oiseau ne vit pas.

Comment ? vous soupirez et vous baissez la tête,

Madame.. Un liseron adore une fauvette.

François COPPÉE (1842-1908).

*****************************************************

 

17 octobre, 2017

Julie FERTIAULT : Par-delà le tombeau

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:12

Avenir, avenir, que serai-je pour toi ?

Tige sans rejeton, vers la mort je m’incline,

Sans qu’une bouche aimée, une bouche enfantine

Apprenne à te parler de moi !

Lorsque depuis longtemps mon corps sera poussière

Mon nom s’effacera dans le cœur des humains ;

Pas un seul petit ange en joignant ses deux mains

Ne le dira dans sa prière !

Sur mon tertre, couvert d’un lierre envahissant,

On ne verra jamais la guirlande fleurie

Qu’en souvenir pieux pour sa mère chérie

Dépose un fils reconnaissant.

Eh ! que me fait, à moi, l’oubli sur cette terre !

N’ai-je pas en la mort un avenir plus beau,

Puisqu’en l’Éternité, par delà le tombeau,

Dieu rendra l’enfant à sa mère ?

Julie FERTIAULT (1820-1900).

*****************************************************

 

16 octobre, 2017

Sophie DENNE-BARON : Étienne Czarniecki

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 5:35

(Étienne Czarniecki né en 1599, mort en 1665. Légende polonaise).

Dans un palais des Goths, Kremlin à triple tour,

Barbu comme eux, mais de lierre et de mousses,

Qui hérissait au ciel ses crénelures rousses

Et les gosiers béants de gouttières à jour,

En sursaut réveillé par le subit murmure

Du vent qui s’engouffrait dans une vide armure

En laquelle vivait un brave d’autrefois,

Hôte de fer, à la terrible voix,

Au cœur loyal, à la haute stature,

Czarniecki, rose enfant, refermait l’œil, bercé

Au branle des genoux, à l’écho cadencé

D’un doux lai de sa mère, et sous la chevelure

De la belle Sarmate, il dormait enchâssé

Comme en un long rideau de soie et d’or tissé.

Noble enfant, c’est ainsi qu’en ce manoir sauvage,

Sous l’aigre sifflement de ces brassards d’airain

Qui, dans ton blanc berceau, t’éveillaient le matin,

Tu pressentais déjà, par un rire enfantin,

Le réveil des clairons qui sonnent le carnage !

Dès sept ans, on le vit pendre aux créneaux des tours,

Sur leurs œufs, dans leur aire, étouffer les vautours ;

Sur leurs pans ruinés fouiller dans les murailles,

En arracher vivant l’oiseau des funérailles ;

Des ongles de l’orfraie, ou du bec du faucon,

Sauver les rossignols, orchestre du donjon.

L’aile d’un scarabée eut laissé plus de traces

Que son traîneau volant sur le miroir des glaces.

Moins prompte, sur les lacs, l’hirondelle à l’œil noir

Rase les roseaux verts dans les brumes du soir.

Les nuits, au blanc reflet de la neige, à la course

Il saisissait l’ourson qu’attirait quelque source,

L’emportait au manoir tout grondant dans ses bras :

Facile et gai prélude à de plus durs combats.

Lorsque sept ans encor fleurirent sur sa tête,

Il aimait, sous l’yeuse où hurlait la tempête,

À comparer longtemps aux plus âpres rameaux

Ses muscles où coulait la sève des héros.

L’hiver, à la Noël, si la lune était pleine,

Si son orbe était pur et sa face sereine,

Si ses rayons, du givre allumant les cristaux,

Faisaient étinceler les pins et les bouleaux,

Candélabres des bois aux cent mille flambeaux,

Pour spectateurs n’ayant que le chœur des étoiles,

Assis autour du ciel en silence et sans voiles,

C’est alors, à minuit, dans ses bois de cristal,

Que la Fée-aux-Frimas aux esprits donnait bal.

Un lendemain du bal des esprits et des fées,

Rêvant, distrait et sombre, à tous ces hauts trophées

Que Jagellon planta de Dantzick à l’Oural,

Czarniecki devant lui vit bondir un cheval,

Qui, blanc comme un flocon de la neige d’Ukraine,

Fondait les durs glaçons du feu de son haleine,

Et, comme s’il eût eu pour père un ouragan,

Souillait par ses naseaux comme aurait fait le vent.

On eût dit, au rayon de son regard ardent,

Qu’aussitôt qu’il vit clair, l’indomptable cavale

Le tourna vers le nord, d’où l’aube boréale

Put inonder ses yeux des flots de ses splendeurs,

Et que, dans sa prunelle, humide et ronde opale,

Il en avait gardé de magiques lueurs.

Czarniecki, saisissant sa crinière d’albâtre,

S’élance sur son dos, de sa main l’idolâtre,

Flatte ses flancs émus qu’il apaise à demi,

Puis part en lui criant : « Coursier, sois mon ami ! »

Du cheval à ce nom tous les nerfs tressaillirent,

Son âme avait dit : « Oui », ses naseaux répondirent.

Mais déjà, sous le porche où la chouette râle,

Le cheval et le cavalier

Du vieux manoir font résonner la dalle,

Qui de cent ans n’a vu de destrier ;

Seulement le coursier, et sans mors et sans rêne,

Lorsque du pont-levis il eut ouï la chaîne,

Captif, se cabra droit du coté de la plaine.

À la veillée il n’était qu’une voix :

« Qu’un Djinn ivre l’avait oublié dans le bois. »

Trois ans s’étaient passés, quand une dame blonde,

Rose, et puis blanche ainsi qu’un beau cygne sur l’onde,

Sous le porche fut vue imprimant un baiser,

Un seul, mais tout de flamme, aux lèvres d’un guerrier

De qui le coursier blanc, à la queue ondoyante,

Ardent, creusait du pied la pierre verdoyante.

C’était ta fiancée, ô jeune Czarniecki,

Dont un plus long baiser, non moins pur que la neige,

T’attendait à l’autel à ton retour d’un siège :

L’aigle blanc t’appelait contre Chmielnicki…

Le coursier, Czarniecki, disparurent ; puis elle,

Jusqu’au soleil mourant, de l’œil sur la tourelle

Cherche encor son amant ; mais le dernier éclair

De ses brassards d’acier, de son casque de fer

D’un fugitif éclat frappe seul sa prunelle !

Dans son château gothique un an elle attendit ;

Quand vers le soir, à Pâques, au manoir elle ouït

Hennir, hennir encore : – « Ô Dieu ! s’écria-t-elle,

Ô Dieu ! beau cheval blanc,

Bon destrier, m’as-tu ramené mon amant ?

Beau cheval, s’il est vrai ; plus fin que la dentelle,

D’un long caparaçon je te ferai présent,

Et le jour de ma noce, en perles, dans ma joie,

Mes doigts te broderont une housse de soie :

Ô Dieu ! beau cheval blanc,

Bon destrier, m’as-tu ramené mon amant ? »

Les murs du vieux castel se renvoyaient encore

En onduleux échos sa voix douce et sonore.

On heurte au seuil : elle ouvre, un guerrier, dans ses bras,

Czarniecki, sillonné des balles des combats,

Par un éclat d’obus la touche déchirée,

La pressait palpitante et d’amour enivrée.

Ah ! bien que mutilés, que les braves sont beaux !

Vous l’eussiez vue alors de tendresse pieuse,

Comme une sainte eût fait à quelques saints tombeaux,

De cette bouche aimée admirant les lambeaux,

Adorer et baiser sa lèvre glorieuse,

Et mêler son doux souffle au souffle du héros !

Le lendemain, aux voix des cloches réjouies,

Lorsque s’allumait au soleil

Chaque ange bleu, jaune et vermeil

Des rosaces épanouies,

Du tabernacle d’or un doux regard de Dieu

Liait leurs cœurs dans le saint lieu.

Czarniecki le héros reprit un jour sa lance

Au chevet nuptial ; – il vole à ta défense,

Ô Danemark ! – la mer recule à sa présence

Et par-delà le Sund, hurlante, sur ses flots,

Remporte ses Suédois, leur honte et leurs vaisseaux.

Lui de son doux manoir regagne le silence.

Et là, lorsque du haut des murs des Jagellons,

La Pologne l’appelle, il lui répond : « Allons ! »

Tous, Rakoczy, Cosaques, Tatars et Scandinaves,

L’appellent « le héros » ; traîtres, lâches ou braves.

Dans Cracovie, au loin foudroyant les Suédois,

Il tenait en échec et le nord et ses rois,

Alors que vint la Faim, démon grêle et vorace,

Qui dévore avec la cuirasse

Le cavalier et le cheval,

En parlementaire royal,

Le sommer de rendre la place.

« À ton roi dis ceci, spectre aux braves fatal :

Cria haut le guerrier. Czarniecki sans alarmes,

Tout en quittant ces murs de famine et de larmes,

Prétend qu’un beau soleil illumine ses armes.

Il veut que ses clairons, que la voix du tambour,

Proclament son passage aux cités d’alentour :

Honneurs dus par un brave au brave qui succombe,

Ou sinon Cracovie à tous sera la tombe ! »

C’est ainsi qu’à Gustave il parlait calme et fier,

Et l’aigle blanc, au jour, reprit son vol dans l’air !

Au fond du Dnieper qui gronde et qui déborde,

Des Cosaques turbulents il court noyer la horde ;

La Pilica grossie et de neige et de sang

Lui jetait des glaçons et des morts dans son camp :

« Les Suédois, cria-t-il, dans leurs poupes profondes

Sont arrivés dormants et bercés par les ondes ;

Nous sans voile et sans rame, ayant le sabre aux dents,

Nos bras pour avirons, fendons ces noirs torrents ! »

Et lui, lui le premier dans le flot qui reflue

Entre, et son casque sonne aux balles de la nue.

Il attaque, il disperse, il écrase, il soumet,

Triomphe, et prend sa place au sénat qui l’admet.

Des fleurs, de verts rameaux coupés aux parcs antiques,

Font de tous les pavés de fraîches mosaïques ;

Varsovie et ses tours, et ses clochers si hauts

Pavoisés de guidons, de flammes, de drapeaux

Aux brillantes couleurs, aux emblèmes étranges,

Armés du croissant d’or ou tout riches de franges,

Flottant et bruissant dans les brises de l’air,

Semble une flotte indienne à l’ancre dans la mer.

Il vieillissait ! – La main de la jeune Victoire

De ses cheveux d’argent caresse encor la gloire,

Y ravive parfois le vert de ses lauriers.

Il vieillissait ! – Un jour, cet ancien des guerriers,

Qui tint l’épée au camp, au sénat les balances,

Et qui partout laissa des échos de son nom,

S’endormit sous le toit d’un pauvre bûcheron,

Pour ne plus s’éveiller sur un faisceau de lances !

Sophie DENNE-BARON (1785-1861).

*****************************************************

 

15 octobre, 2017

Victor HUGO : Il fait froid

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:09

L’hiver blanchit le dur chemin

Tes jours aux méchants sont en proie.

La bise mord ta douce main ;

La haine souffle sur ta joie.

La neige emplit le noir sillon.

La lumière est diminuée..

Ferme ta porte à l’aquilon !

Ferme ta vitre à la nuée !

Et puis laisse ton coeur ouvert !

Le coeur, c’est la sainte fenêtre.

Le soleil de brume est couvert ;

Mais Dieu va rayonner peut-être !

Doute du bonheur, fruit mortel ;

Doute de l’homme plein d’envie ;

Doute du prêtre et de l’autel ;

Mais crois à l’amour, ô ma vie !

Crois à l’amour, toujours entier,

Toujours brillant sous tous les voiles !

A l’amour, tison du foyer !

A l’amour, rayon des étoiles !

Aime, et ne désespère pas.

Dans ton âme, où parfois je passe,

Où mes vers chuchotent tout bas,

Laisse chaque chose à sa place.

La fidélité sans ennui,

La paix des vertus élevées,

Et l’indulgence pour autrui,

Eponge des fautes lavées.

Dans ta pensée où tout est beau,

Que rien ne tombe ou ne recule.

Fais de ton amour ton flambeau.

On s’éclaire de ce qui brûle.

A ces démons d’inimitié

Oppose ta douceur sereine,

Et reverse leur en pitié

Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.

La haine, c’est l’hiver du coeur.

Plains-les ! mais garde ton courage.

Garde ton sourire vainqueur ;

Bel arc-en-ciel, sors de l’orage !

Garde ton amour éternel.

L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme ?

Dieu ne retire rien du ciel ;

Ne retire rien de ton âme !

Victor HUGO (1802-1885).

*****************************************************

 

14 octobre, 2017

Apophtegmes, des pères du désert

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 5:18

Plusieurs moines qu’on appelle  » priants  » vont à l’Enaton, chez Abba Lucius. L’ancien leur demande :

» Quel est le travail de vos mains ? « .

Ils disent :

» Nous ne travaillons pas de nos mains, mais comme l’Apôtre le commande, nous prions sans arrêt « .

Abba Lucius leur demande :

» Est-ce que vous ne mangez pas ? «

Ils répondent :

» Si « .

Alors il leur dit :

» Quand vous mangez, qui donc prie à votre place ? « .

Il leur dit :

» Quand vous dormez, qui donc prie à votre place ? « .

Mais ils ne trouvent rien à répondre.

Alors Abba Lucius dit aux moines :

» Excusez-moi, mais vous ne faites pas ce que vous dites. Moi, je vais vous montrer que je prie sans arrêt quand je travaille de mes mains. Je m’assois avec Dieu. Je mouille les joncs et je les tisse en cordes. Je dis en même temps :

» Dieu, aie pitié de moi dans ta grande miséricorde. Dans ton immense bonté, efface mon péché  » (Psaume 50, 2).

Abba Lucius demande aux moines :

» Est-ce que ce n’est pas une prière  ? ».

Ils répondent :  » Si « . Puis il leur dit :

» Quand j’ai passé toute la journée à travailler et à prier, j’ai gagné à peu près seize pièces d’argent. J’en mets deux à ma porte et je mange avec le reste. Celui qui prend ces deux pièces d’argent prie pour moi quand je mange ou quand je dors. Ainsi, avec l’aide de Dieu, j’obéis au commandement de prier sans arrêt « .

*****************************************************

 

1234

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose