25 mai, 2017

Jeanne JOANNARD : Prière

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:45

Une détresse immense a dévasté mon âme,

Mais mon cœur rendu fort, n’a plus peur de souffrir,

Confiante je vais vers Celui qui réclame

Ma blessure à panser, ma blessure à guérir !

Seigneur, c’est Votre cœur, divin roc séculaire

D’où l’on peut voir venir sans frayeur le flot noir,

Votre cœur, plage douce où meurt la vague amère,

Votre cœur qui nous verse, et la force et l’espoir !

Ah ! tout peut me manquer dans ce désert du monde,

Mais si Vous êtes là, Seigneur, doux est l’exil…

Merci de tout ! Merci de la peine féconde,

Qui me rend mieux à Vous Seigneur ! Ainsi soit-il.

Jeanne JOANNARD (XXe siècle).

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24 mai, 2017

F.-H. BAUDRY : Les oiseaux de la Sainte Vierge

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:16

(À la petite Marie-Thérèse G..).

Nos gais rossignols de muraille

Ont élu chez nous un doux coin ;

Là, tout ce dont ils ont besoin :

Beaucoup de paix, un peu de paille.

Le lierre sur leur nid tressaille

Et le protège avec grand soin ;

De plus, la Madone, non loin,

Vers les fleurs incline sa taille.

Elle tient son cher Enfançon.

Sur elle, en parlant sa chanson,

Se pose l’oiselet qui l’aime.

Il forme un fleuron au-dessus

Des fleurons de son diadème,

Puis baise le petit Jésus.

F.-H. BAUDRY (XIXe siècle).

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23 mai, 2017

Louis BEYAERT-CARLIER : Litanies de Notre-Dame du soir

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 5:09

I

Hors des saisons et de la vie,

Par le deuil des sentiers ardus,

J’ai retrouvé l’hôtellerie

Où la bonne hôtesse, Marie,

Accueille ses enfants perdus.

La maison m’était familière

Que révélait dans le lointain,

Échancrant ses tuiles faîtières,

Un mince cordon de lumière

Qu’elle a retenu du matin,

Et dont la clochette voilée,

Trois fois par jour et par trois fois,

Redit aux âmes exilées

Le cours des heures en allées

Qui se réveillent à sa voix.

Maintenant que mon pas chancelle,

J’ai senti sur mon dos ployé

Se creuser l’ombre maternelle

Et descendre la main de Celle

Qui m’a rouvert le vieux foyer.

J’y suis venu dans ma détresse

Comme un enfant qui, simplement,

Veut, entre deux bras qui le pressent,

Retrouver d’anciennes caresses

Qui lui rappellent sa maman !

II

C’était un long et dur voyage

Dont se termine, ici, le cours,

Par les fièvres et les orages,

À la poursuite du mirage

Qui s’évanouissait toujours.

J’avais établi sur le sable

La demeure de mes amours,

Et les fruits les plus délectables

Se sont desséchés sur la table

Que j’ai désertée à mon tour.

Mais dans la vieille hôtellerie

Que tu rouvres, le soir, pour nous

Qui te revenons par la vie,

J’ai retrouvé, Vierge Marie,

La trace de mes deux genoux.

Sur l’usure des grandes dalles

Où Tu me vois agenouillé,

Comme au sortir d’une rafale,

Voici, pétale par pétale,

Que tout mon cœur s’est effeuillé.

Qu’importe que la lampe baisse

À l’heure où je viens t’y revoir

Si, maternelle, Tu me laisses,

Notre-Dame de ma jeunesse

Chanter Notre-Dame du Soir !

Louis BEYAERT-CARLIER (1876-1947), belge.

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22 mai, 2017

Thomas BRAUN : Poème du Rosaire

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:36

I. – L’ANNONCIATION

À l’ange messager qui vers Elle s’avance,

Marie, en acceptant, courbe sa révérence.

II. – LA VISITATION

Comme une vigne sèche au linteau de la porte,

Voici déjà mûrir celle qu’on croyait morte.

III. – LA NAISSANCE DE NOTRE-SEIGNEUR

À Bethléem, chez les bergers, sur de la paille,

Est né Jésus, le fruit béni de vos entrailles.

IV. – LA PRÉSENTATION AU TEMPLE

Entendez-vous gémir la double tourterelle,

Qu’au grand prêtre, Joseph, timide, offre pour Elle.

V. – JÉSUS RETROUVÉ CHEZ LES DOCTEURS

Vous vous tiriez aussi la barbiche, docteurs

De Beauraing, quand parlait l’enfant révélateur.

VI. – JÉSUS À GETHSÉMANI

Voici le dernier jour et le cruel prélude.

Seule vous partagez, Mère, sa solitude.

VII. – LA FLAGELLATION

Le fouet des sept péchés capitaux te flagelle,

Toi qui n’avais été qu’un sage enfant pour Elle.

VIII. – LE COURONNEMENT D’ÉPINES

Sous l’auvent en cherbains de la maison wallonne,

Comme Elle souffre avec celui que l’on couronne !

IX. – LA RENCONTRE

Vous êtes là, ma Mère, en quel état venue !

Vous êtes là, mon Fils, et m’avez reconnue…

X. – LE CRUCIFIEMENT

Au calvaire breton, dans l’enclos militaire,

Vous veillez et priez partout – Stabat Mater.

XI. – LA RÉSURRECTION

La neige, ce matin, recouvre encore l’Ardenne…

Alleluia ! Soleil ! cette heure est bien la tienne.

XII. – L’ASCENSION

Il leur échappe, hélas ! dessous un beau nuage,

Mais combien de clochers monteront des villages…

XIII. – LA DESCENTE DU SAINT-ESPRIT

Comme l’unique feu divisé qui s’inscrit

Sur chacun, recevons les dons du Saint-Esprit.

XIV. – L’ASSOMPTION

Reine, portée au ciel bleu et blanc du quinze août,

Sur nos enfants et nos moissons, retournez-vous.

XV. – LE COURONNEMENT DE LA SAINTE VIERGE

Que nos Dames de Foy, d’Alsemberg et de Soignes,

Par leur couronnement, du Vôtre, ici, témoignent !

Thomas BRAUN (1876-1961), belge.

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21 mai, 2017

GAUTIER DE COINCY : Du fils au juif qui fut délivré du brasier

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:16

IL Y AVAIT, dans une juiverie, à Bourges, un petit juif plus sage et plus beau qu’aucun petit juif. Aussi les clercs de la Cité le tenaient en grande estime. Il les accompagnait en classe et parce qu’il allait à leur école, son père souvent et durement battait sa chair tendre. Il ne laissait pas de persévérer et tant fit-il qu’un jour à Pâques, voyant communier plusieurs de ses amis, il se rangea parmi eux pour les imiter.

Or, une image grande et belle était taillée au-dessus de l’autel. Elle portait sur sa tête un voile et dans ses bras un enfant. Le petit juif, émerveillé, la contemplait, n’ayant jamais rien vu d’aussi délectable et il lui sembla, son tour venu, qu’en la place du prêtre la merveilleuse dame, descendant vers lui, prenait l’hostie consacrée puis, la posant sur ses lèvres, rassasiait ainsi son cœur.

Il s’en retourna le visage resplendissant d’un tel bonheur que son père, quand il l’aperçut, courut vers lui et l’embrassa.

« Cette bouche, dit-il, ce front, cette face ? D’où vient, mon fils, que te voilà si beau ? »

Un enfant ne doit pas mentir et celui-ci de répondre :

« Mon père, c’est que je viens de communier avec les clercs, mes compagnons. »

À peine eût-il achevé ces mots que le juif, furieux, le jeta rudement par terre et ameuta sa juiverie :

« Tu vas voir, s’écria-t-il, furieux, en dépit des chrétiens et de leur église, ce que je sais faire de toi. »

Aussitôt, saisissant par les cheveux l’enfant qui se débat en vain, il le traîne vers le four, où, verrier, il cuisait son verre, et le précipite dans le brasier dont il alimente le feu des bûches les plus sèches qu’il puisse choisir.

DU FILS AU JUIF DÉLIVRÉ DU BRASIER.

Mais il avait compté sans la mère dont on entendit bientôt les hurlements. S’arrachant les cheveux et battant des mains, elle court par les rues et soulève le peuple. En peu de temps, la ville entière était assemblée. Ils sont bien là dix mille qui, à leur tour, crient et mènent grand bruit. Le bois flambant est dispersé. Or, que trouve-t-on sur la braise ? L’enfant étendu comme sur un lit et intact du moindre cheveu jusqu’au vêtement.

Imaginez de quels accents fut loué le Seigneur Jésus par tous ceux qui le miracle virent. Ils se saisirent du chien qui avait montré cette rage, puis, l’ayant rossé congrûment, le lancèrent à son tour dans la fournaise qui, cette fois, sembla pétiller d’allégresse. Se rassemblant ensuite auprès de l’enfant, ils lui demandèrent, pleins de douceur, comment il avait pu ne pas rôtir au sein des charbons dévorants.

« Ma foi, dit-il, la belle image qui, ce matin, me souriait en me communiant, est descendue avec moi dans le brasier. Elle m’entoura de son voile de sorte que je pus m’endormir sans éprouver nul dommage de la fumée ni du feu. Et j’ai si bien reposé que me voici aise et dispos comme jamais. »

Tous et toutes de pitié pleurent et remercient les mains jointes la belle Dame qui sut préserver, par un tel miracle, les jours de son jeune serviteur. L’enfant fut mené à un prêtre qui le baptisa au nom de la Sainte-Trinité ainsi que sa mère et de nombreux juifs, après un témoignage si évident, convertis à notre foi. Et comment d’ailleurs peut-il en rester un seul, obstiné dans son erreur, sourd aux appels, aveugle aux splendeurs et insensible à la toute puissance de Celle dont Dieu annonçait déjà la venue par les paroles suaves de son prophète Isaïe, et où Jésus-Christ devait prendre chair et sang d’un sein virginal ?

GAUTIER DE COINCY (117.-1236), trouvère français. Mis en français moderne par Gonzague TRUC.

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20 mai, 2017

Pierre CORNEILLE : Louanges à la Sainte Vierge

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:37

Avant que du Seigneur la sagesse profonde

Sur la terre et les cieux daignât se déployer ;

Avant que du néant sa voix tirât le monde,

Qu’à ce même néant sa voix doit renvoyer,

De toute éternité sa prudence adorable

Te destina pour mère à son Verbe ineffable,

À ses anges pour reine, aux hommes pour appui ;

Et sa bonté dès lors élut ton ministère

Pour nous tirer du gouffre où notre premier père

Nous a d’un seul péché plongés tous avec lui.

Ouvre donc, Mère-Vierge, ouvre l’âme à la joie

D’avoir remis en grâce et nous et nos aïeux :

Toi-même, applaudis-toi d’avoir ouvert les cieux,

D’en avoir aplani, d’en avoir fait la voie.

Les hôtes bienheureux de ces brillants palais

T’offrent et t’offriront tous ensemble, à jamais,

Des hymnes d’allégresse et de reconnaissance ;

Et nous que tu défends des ruses de l’enfer,

Nous y joindrons l’effort de l’humaine impuissance,

Pour obtenir comme eux le don d’en triompher.

Telle que s’élevait du milieu des abîmes,

Au point de la naissance, et du monde, et du temps,

Cette source abondante en flots toujours montants

Qui des plus hauts rochers arrosèrent les cimes,

Telle en toi, du milieu de notre impureté,

D’un saint enfantement l’heureuse nouveauté

Élève de la grâce une source féconde ;

Son cours s’enfle avec gloire, et ses flots qu’en tout lieu

Répand la charité dont regorge son onde,

Font en se débordant croître l’amour de Dieu.

Durant ces premiers jours qu’admirait la nature,

La vie avait son arbre ; et ses fruits précieux,

Remplissant tout l’Éden d’un air délicieux,

À nos premiers parents s’offraient pour nourriture.

Ainsi le digne fruit que tes flancs ont porté

Remplit tout l’univers de sainte volupté,

Et s’offre chaque jour pour nourriture aux âmes ;

Il n’est point d’arbre égal, et jamais il n’en fut,

Et jamais ne sera de plantes ni de femmes

Qui portent de tels fruits pour le commun salut.

Un fleuve qui sortait du séjour des délices

Arrosait de plaisirs ce paradis naissant,

Et sur l’homme encore innocent

Roulait avec ses flots l’ignorance des vices

Vierge, ce même fleuve en ton cœur s’épandit,

Quand, pour nous affranchir de ce qui nous perdit,

Ton corps du fils de Dieu fut l’illustre demeure.

La terre au grand auteur en rendit plus de fruit,

La nature en reçut une face meilleure

Et triompha dès lors du vieux péché détruit.

Pierre CORNEILLE (1606-1684).

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19 mai, 2017

Jean DES COGNETS : Angélus d’été

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:24

Midi, palme de l’été

– Ombre, azur, sérénité –

De trois cloches s’est fleurie…

Un ange à Nazareth apparaît à Marie :

« Salut, Vierge ! Salut, Grâce mère d’un Dieu ! »

Sa grande aile rayonnante

Ombrage la joue en feu

De la Vierge défaillante :

– « Du Roi du ciel je suis la très humble servante ;

D’où me naîtrait un Fils, à qui n’ai point d’époux ?

Tout le ciel se fait plus tendre

Qu’un regard d’amour n’est doux

Et s’incline pour entendre :

– « Celui qui créa l’homme avec un peu de cendre

Saura former un Dieu d’une chair sans péché ! »

Dans ses deux mains en calice

Marie eût voulu cacher

Son délicieux supplice…

– « Que suis-je pour qu’un Dieu de moi daigne approcher

Que s’accomplisse en moi son ordre et sa parole ! »

Droit au ciel l’ange s’envole,

Au ciel d’où Jésus descend

Prendre pour nous chair et sang.

Jean DES COGNETS (1883-1961).

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18 mai, 2017

Claude-Charles CHARAUX : Les trois visions de saint Bruno

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 6:20

Sur le point de quitter la solitude où il avait établi ses frères, pour obéir aux ordres du pape et se rendre en Italie, saint Bruno n’était pas sans inquiétudes. Les plus belles âmes et les plus saintes n’en sont jamais ici-bas entièrement délivrées, c’est une partie de leur épreuve. Les Chartreux pourraient-ils, dans leurs pauvres cabanes, résister longtemps aux rigueurs d’un âpre climat ? Épuisés par le froid, les privations, ne seraient-ils pas ensevelis quelque jour sous une avalanche plus rapide et plus terrible ? C’est un danger qu’on avait couru plus d’une fois déjà, contre lequel des murs de pierre pourraient quelque chose, que de simples huttes étaient impuissantes à conjurer. D’où viendraient d’ailleurs aux premiers colons du désert des compagnons et des successeurs ? Qui se hasarderait à travers ces rochers à pic et ces forêts impénétrables pour venir, à leur suite, embrasser une vie de pénitence ? Saurait-on seulement dans quelques années s’ils existent encore, et leur mémoire n’allait-elle point périr avec le fruit de leurs travaux ?

Mais, si sauvage qu’il fût, ce désert leur avait été donné par les évêques de Grenoble, ses légitimes possesseurs. Quelle reconnaissance leur en avaient-ils témoignée ? Qu’avaient-ils fait pour eux en échange d’un tel service ? Ce n’était point pour l’âme aimante de Bruno la moindre peine et la moins amère que cette ingratitude apparente. Aux ferventes prières qu’il adressait chaque jour au ciel pour son bienfaiteur, il aurait voulu joindre quelque preuve sensible de sa profonde reconnaissance, quelque souvenir de son passage dont il pût orner, par exemple, la cathédrale de Grenoble.

Un jour que, plongé dans ses pénibles réflexions, saint Bruno y avait mis fin par un acte parfait d’abandon à la volonté divine, il lui sembla que des bruits étranges sortaient du fond d’un énorme rocher en face duquel il était assis.

On eût dit que des milliers d’ouvriers invisibles taillaient, ciselaient, polissaient à la fois la pierre dans les entrailles du sol. Le rocher lui-même semblait, sous l’effort de ce travail intérieur, aplanir ses crêtes aiguës et s’amoindrir à vue d’œil. Bruno le regardait s’éloigner peu à peu avec un étonnement qui ne lui laissait plus ni pensée, ni parole, quand les mêmes bruits qui venaient de s’interrompre un instant recommencèrent avec une nouvelle force. Cette fois c’était derrière lui qu’ils se faisaient entendre ; on eût dit d’une armée de maçons, de sculpteurs et de couvreurs empressés à leur travail. Le saint se retourna, et à la place qu’il avait vue tout à l’heure couverte d’une sombre forêt, s’élevaient de vastes bâtiments dominés par des tours d’une architecture inconnue. Tout bruit avait cessé, tous les ouvriers avaient disparu.

Bruno crut que l’avenir se révélait à lui par une merveille de la bonté divine ; il s’humilia et se prosterna dans une pieuse action de grâces.

L’esprit du mal, le tentateur ne se tint point pour battu ; il se hâta de recommencer, avec toutes ses forces, l’attaque d’une âme si bien gardée.

Un jour que du sommet d’un rocher le fondateur des Chartreux contemplait les ravins escarpés, les gorges étroites, les forêts profondes, les rocs dentelés qui, aussi loin que le regard pouvait s’étendre, formaient autour du Désert comme une barrière infranchissable, il lui suggéra de nouveau et avec toute la force qu’il y put mettre, cette pensée de défiance et de découragement.

« Jamais, non jamais, du monde on ne viendra jusqu’à toi. Point de routes frayées, pas même un étroit sentier. Mille monastères d’un accès facile, d’un séjour agréable, s’ouvrent partout aux âmes saintes et aux pécheurs repentants, et tu voudrais qu’on vînt te chercher ici, à travers tant de périls, dans la plus grande solitude. Des milliers d’ouvriers ne suffiraient pas, durant des années entières, à construire la route qu’un orage ou une avalanche peut emporter en un instant. N’est-ce pas l’orgueil qui t’a fait concevoir une pareille entreprise, l’esprit malin qui l’a favorisée de ses illusions, et ne finira-t-elle pas, tôt ou tard, par la honte et le remords ? »

Plus Bruno regardait autour de lui, plus dans son âme le doute allait grandissant. Il sentit que de la région des images et des idées vaguement conçues il passerait bientôt à la pensée complète, que la volonté allait s’engager à sa suite, dans une route pleine de périls. Par un effort héroïque aidé de la grâce d’en haut, il la remit dans la voie delà vérité. Du fond de l’âme il prononça de nouveau et avec encore plus d’énergie, un acte absolu d’abandon à la volonté divine.

Les yeux du saint s’étaient fermés d’eux-mêmes pour laisser toute liberté d’agir aux puissances intérieures. Quand il les rouvrit ce fut pour être le témoin d’un spectacle étrange. Sur une route large et commode qui, des profondeurs de la plaine, montait en serpentant vers le rocher, des voyageurs s’avançaient, calmes, silencieux, la plupart isolés, quelques-uns par groupes de deux ou trois. C’étaient des jeunes gens, des hommes mûrs, des vieillards ; les uns portaient la robe du prêtre, les autres l’habit du chevalier, ceux-là le long manteau des magistrats : les ouvriers et les paysans n’étaient pas les moins nombreux. Plus loin s’étendaient les regards du saint, et plus les costumes des voyageurs lui semblaient différents de ceux qu’il avait vus dans le monde : quelques-uns brillaient d’un éclat extraordinaire. Allaient-ils monter jusqu’à lui ? Que lui voulaient-ils et que venaient-ils faire en ces lieux ? À ce moment son regard cessant de s’abaisser vers la vallée sauvage où le Guiers précipite ses eaux bruyantes s’éleva du côté des hauteurs. Ô prodige ! la même voie douce et facile se continuait au-delà du rocher, et sur cette route à peine un peu plus étroite, autant de moines couverts de l’habit des Chartreux, s’avançaient, pieux et recueillis, isolés ou par groupes, qu’il avait vu de voyageurs couverts d’habits séculiers. Ils montaient lentement, silencieusement, absorbés dans la méditation et la prière.

Bruno crut que l’avenir se découvrait à lui une seconde fois, par une merveille de la bonté divine. Il s’humilia et se prosterna dans une pieuse action de grâces.

Cependant le jour du départ approchait, et s’il le voyait venir avec une sainte confiance dans les desseins de Dieu sur son Ordre naissant, rien n’indiquait que ni lui, ni les siens, fussent jamais en état, dans leur extrême pauvreté, de reconnaître le don des évêques de Grenoble.

« Je sais, se disait-il un jour, dans une de ses promenades solitaires, qu’on nous a demandé seulement des prières, que nos jeûnes et nos larmes sont plus utiles à ce diocèse que les plus abondantes largesses. Et pourtant la reconnaissance est si douce au cœur des obligés que j’en voudrais dès aujourd’hui donner à Mgr Hugues quelque marque sensible. Dieu ne défend point qu’on échange dès ici-bas ces témoignages d’amitié fraternelle. Lui-même nous en a donné l’exemple dans les jours bénis de sa vie mortelle ; de quel prix n’a-t-il pas payé les moindres bienfaits ? Serait-il défendu de l’imiter, en ce seul point quand nous nous efforçons de le suivre dans tout le reste ? Mais, hélas ! nous ne possédons rien que nos pauvres cabanes. Pour tout plaisir des yeux nous n’avons, après ce long hiver, que la vue des arbres qui ont secoué leur manteau de neige, et celle de ces douces fleurs dont nous admirons l’éclat sans savoir seulement leurs vertus. Leur parfum embaume l’air, leurs couleurs variées récréent la vue et ornent la terre. Ah ! si je pouvais, petites fleurs de Dieu, vous porter ainsi sans vous blesser, toutes fraîches et toutes vives, dans le cloître de Mgr Hugues, pour qu’il partage avec nous la joie de vous voir si belles et si pures ! »

Ce disant le saint se pencha vers la terre et caressa de la main, mais sans la cueillir encore, une des plus belles fleurs de ce tapis magnifique. Ô merveille ! À peine l’avait-il touchée qu’elle se changeait, sous ses doigts, en un beau calice d’or ! Une de ses sœurs devenait bientôt, dans ses mains, une étole de la soie la plus pure, du travail le plus parfait. Une troisième à peine cueillie se transformait en un chandelier d’argent. Ce n’était là que le début d’une autre vision bien plus étonnante que les deux premières.

Bientôt, en effet, la forêt tout entière changeant peu à peu d’aspect, au lieu des arbres, des rochers et des fleurs, Bruno vit autour de lui et aussi loin que pouvait porter son regard, des tours, des colonnes, des statues, des autels, des portiques, s’élever, se multiplier, se disposer de mille minières, reproduire tantôt les dehors, tantôt l’intérieur de magnifiques églises, de vastes maisons-Dieu. La pierre, le marbre, le verre teint des plus brillantes couleurs, prenaient mille formes qu’il ne connaissait point, étalaient à ses yeux des merveilles dont il n’avait pas l’idée. Puis, comme pour remplacer le murmure des vents à travers les arbres de la forêt, les sons puissants d’orgues invisibles vinrent donner la vie à ce mobile spectacle, en même temps que du haut des tours sculptées, dentelées, élancées, le joyeux carillon des cloches élevait jusqu’au ciel le chant de sa louange et ses hymnes d’amour.

Je n’essaierai point de peindre le ravissement du saint. Sans doute il ne comprit pas, comme nous l’entendons aujourd’hui, le sens de cette vision mystérieuse. Mais les secrets rapports que son intelligence ne pouvait découvrir son cœur les crut possibles. Le Dieu qui avait changé l’eau en vin, qui avait multiplié les pains dans le désert, et fait jaillir de l’aride rocher la source d’eau vive, ce Dieu tout puissant et tout bon ne pouvait-il faire que des fleurs payassent un jour à Mgr Hugues, la dette de frère Bruno.

Claude-Charles CHARAUX (1828-1906).

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17 mai, 2017

Léonce de LARMANDIE : La colonne

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:33

Jésus-Christ mis à nu, les tempes mutilées,

Garrotté sur le vil poteau des scélérats,

Sent pleuvoir, sur son corps qui frémit, des volées

De coups, qu’un grand bourreau frappe à revers de bras.

Le fouet d’airain fend l’air, siffle avec frénésie,

Et s’abat ; la poitrine, au soufflet du métal,

Rend le son d’une chair nerveuse et cramoisie

Qu’un valet de boucher mortifie à l’étal.

Bientôt un sang vermeil perle, écume, ruisselle,

Et rougit, jaillissant des vaisseaux écorchés,

Le bras droit du licteur, du poing jusqu’à l’aisselle,

Et tombe avec des brins de peau vive arrachés.

À travers l’épaisseur graisseuse et musculaire

Dont elle a déchiré les multiples réseaux,

La verge, dont l’élan furieux s’accélère,

Ébranle cent vingt fois la charpente des os.

Et quand Pilate, enfin, fit traîner la victime,

Pantelante devant le peuple rugissant,

Il dit : « Je ne découvre en cet homme aucun crime :

« Le trouvez-vous assez puni d’être innocent ? »

Léonce de LARMANDIE (1851-1921).

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16 mai, 2017

Lucien LAURENS : Le sépulcre

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:15

Ce bloc majestueux de vivante sculpture,

Où le drame divin parle à l’humanité,

Où s’exhale l’amour, où pleure la nature,

Semble jailli d’un jet dans sa sublimité.

Chef-d’œuvre lumineux, où chaque créature

Reflète en tous ses traits son cœur même incrusté.

Où, sous la forme humaine et dans la sépulture,

Le Christ a la splendeur de sa divinité.

Devant cet idéal de croyance et de vie,

Dans le rayonnement de la pierre asservie,

On sent la mort vaincue au seuil de ce tombeau.

Et l’âme, en adorant, dans l’extase muette,

Entend l’art et la foi dire avec le poète :

« Il en fut un plus saint, mais jamais un plus beau. »

Lucien LAURENS (18..-1906).

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1234

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