17 août, 2017

Maurice BRILLANT : Mort et assomption de Notre-Dame

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 5:41

I

Ô la douce agonie dont le soir s’illumine,

Musique qui s’endort en enchantant les bois ;

Le Lys mélodieux s’incline :

Un Dieu en souriant l’a touché de son doigt.

Parfumant les saisons de leur mélodieux murmure,

Pétales d’or sous un ciel qui flamboie,

Vos jours miraculeux ont volé dans l’azur,

Riant avec l’Enfant ou saignant sur la Croix,

Divinement tissés de douleur et de joie.

Votre pitié les semait à mains pleines

En holocauste au Dieu que nous avons blessé.

Ils ont frémi autour de la misère humaine,

Voilant nos fautes sous leur grâce souveraine.

Votre vie a glissé

Vers les bleus Paradis comme une harmonieuse haleine.

Mais sur la terre délaissée, –

Tandis que votre corps radieux et glacé

Dort en éblouissant les ténèbres mortelles

Et que votre âme en fleur s’épanouit au ciel, –

Cortège inattendu,

Dans un bruissement d’impalpables dentelles,

De beaux anges immaculés sont descendus.

Si leur manteau frémit à la brise mortelle,

Si l’air s’émeut devant la blanche épiphanie,

Les concerts déliés des plaines éternelles

S’éveillent en impondérables harmonies.

À pas légers, comme des prêtres à l’autel,

Ils entourent la couche où la Mort a souri.

Leurs mains surnaturelles

Ont étendu le linceul précieux

Sous le corps embaumé où voulut vivre un Dieu.

Leurs mains de rêve, fraternelles,

Avec des gestes attendris

Ont soulevé la chair que nul vent n’a flétrie,

Déployant pour ses membres frêles

La somptuosité des tremblantes soieries

Tissées dans les jardins du ciel.

Dormez sous la musique de leurs ailes.

Votre chair de clarté ne peut être abolie

Et son léger sommeil n’est qu’un instant d’oubli.

Le vol en feu d’une tremblante aurore

Délivrera la chair ensevelie.

Le blanc cortège sort,

Emportant le fardeau royal de votre corps

Au jardin dont les fleurs ont tout à coup pâli.

Laissez les Anges vous enclore

Dans le sépulcre neuf et le marbre poli

Que le Ciel d’un parfum mystérieux emplit.

La fleur de votre chair à l’aube doit éclore.

Divinement ressuscitée,

Diaphane, vêtue d’ineffable clarté,

La fleur de votre chair éblouira l’aurore.

II

Lys souriant par la Mort incliné,

Anémone qu’un transparent sommeil a close,

Votre corps jusqu’à l’aube repose.

Mais déjà le tombeau de gloire est couronné ;

Une jeune et vivante lumière,

En rayons vacillants a traversé la pierre ;

Le sépulcre est environné

D’une auréole diaphane et printanière.

Quand votre âme quitta les jardins de la terre,

Toutes les fleurs s’étaient divinement fanées.

Une tristesse musicale flotte et meurt

Encor sur les bosquets endoloris.

La nuit silencieuse pleure.

Le doux regard des scabieuses s’attendrit.

Le parfum vacillant des roses de Syrie,

Que votre sourire n’effleure,

Avec le chant léger des roseaux s’est flétri.

D’un long regret d’amour le beau jardin se meurt…

Enfin voici l’heure dorée.

L’aube en dansant monte sur les collines.

Ses roses et tremblantes mousselines,

Dans l’enclos de la mort soudain transfiguré,

Volent et s’illuminent.

À l’appel triomphant des musiques divines,

La pierre vaine du tombeau s’est déchirée.

Les symphonies du ciel pleuvent en larmes d’or

Sur le jardin et la prestigieuse aurore.

Le linceul lentement se déplie

Et la Vierge est debout dans le matin sonore

Et dans l’aube agitant sa divine folie.

Fleur de neige et d’azur,

Vêtue de blanc subtil et de bleu attendri,

Portant au pied la rose de Syrie,

Un or tiède et léger noyant sa chevelure, –

Mélodieuse et souriante épiphanie, –

La Vierge aux bras levés monte vers l’Infini.

Sous la gloire du jour et le jeune soleil,

Le jardin bien-aimé,

L’enclos que le Miracle un soir a parfumé,

Harmonieusement frémit et se réveille.

Les doux calices morts par sa joie ranimés

Se redressent, chantant leur cantique vermeil.

Elle s’est envolée sous la blancheur des nues,

Dans l’air aux transparences inconnues

Et qui retient le souffle de ses brises.

Seul un large rayon d’argent s’immobilise,

Marquant la route et la triomphale avenue.

Vierge, vous souriez dans les prairies du ciel.

Mais voici de nouveau qu’à vos destins fidèle,

Se lève la prodigieuse floraison,

Les lys qu’au soir du radieux appel

Un Ange fit germer à l’ombre de ses ailes

Et sous l’envol de votre candide oraison.

Votre sépulcre est une royale corbeille,

Où sourient des pétales voltigeants,

Parés de célestes abeilles.

Le jardin bourdonnant s’émerveille

Et son doux visage changeant

S’émeut de voir encor

Dans la tendre clarté monter les lys d’argent

Semant leur divin pollen d’or.

Ô fleur de Galilée,

Devant l’enchantement de votre gloire ailée,

La joie ondule aux bosquets étoilés.

Le jardin lumineux que votre amour effleure

Est un ruissellement de vivantes couleurs

Et votre envol dans l’aube immaculée

Fait éclater la résurrection des fleurs.

III

La fluide liane a déployé son vol

Plus haut que les Carmels et les sommets d’argent.

L’aile des brises s’allégeant

À porté jusqu’au ciel l’ineffable corolle.

Au seuil des aériennes prairies,

Votre lumière infiniment calme sourit.

Ô nouvelle aurore pascale…

Tandis que vous allez, brillante, sous la pluie

Des radieux pétales,

Dans l’air sensible et pur comme un divin cristal,

Sans bruit,

Des anges ont volé, que votre amour conduit.

Ils portent vos couleurs en livrée virginale,

Votre blancheur de rêve et votre bleu royal ;

Ils flottent, indécis, comme un parfum s’exhale,

Mais, déployant soudain leurs vivantes soieries,

Aux yeux du Maître qui sourit,

Dans les hauteurs aux longs frissonnements d’opale,

Ils font, légère et vacillante orfèvrerie,

À votre apothéose un cercle triomphal.

Emplissant l’immatérielle église,

Fragile essaim de libellules diaprées,

Des ailes chatoient dans la brise.

La pourpre, l’émeraude et la perle nacrée

Décorent la mystérieuse église.

L’air est un vol de pierreries transfigurées

Dont la splendeur diaphane s’irise

Aux feux d’un vitrail ignoré.

Mais, ruisselant d’une incomparable lumière,

Où toutes les couleurs du rêve sont fondues,

L’Ange, frère des lys, au jardin descendu,

Celui dont le poème crépusculaire

Vous transmit le divin salut,

Vient encore, inclinant ses ailes de mystère,

Aux pieds blancs de l’Élue,

Agenouiller de silencieuses prières.

Elle s’en va, parmi l’harmonieux silence,

Vers le trône où flamboie l’éternelle Présence,

Vers le Fils et l’Ami.

Voici l’instant de feu que l’Ange avait promis.

Un invisible émoi prend son vol et balance

Aux doigts des séraphins les cordes endormies.

Ô la céleste et radieuse impatience !

Les hymnes d’or ouvrent leurs ailes à demi…

Tout à coup dans l’ombre a frémi

Le glissando léger d’une harpe amoureuse.

À l’appel des accords veloutés,

Tout le concert s’est divinement exalté.

Orchestre aérien que l’amour illumine,

Un poème vivant a bondi et déploie

Son rêve en doux frémissements de soie.

Des anges enfantins dont vacillent les doigts

Caressent l’or d’une viole féminine ;

La flûte a dispersé tous les parfums des bois ;

Des cors aux lèvres argentines

Sonnent l’appel majestueux du Roi.

Sur la prestigieuse voie,

Où la Vierge, baignée d’aurore, s’achemine,

Le concert onduleux, sans trêve, dissémine

Les pétales de son extase et de sa joie.

Mêlant aux notes d’or la tendresse des voix,

Courbant des strophes en guirlandes cristallines,

Un long cortège humain devant vos pieds s’incline,

Ô Reine, et va chantant son indicible émoi.

Voici les âmes bienheureuses :

Les poètes dont les psaumes vous ont bercée,

Les aïeules de votre grâce précieuse,

Toutes les femmes qui ont passé,

Rêvant à la fleur de Jessé,

Le long des siècles nostalgiques et glacés.

Voici Ruth, la bonne glaneuse,

Vous saluant avec ses gerbes amassées,

Vous qui avez, sous une ineffable pensée,

Mûri le blé vivant pour l’hostie radieuse.

Tige frêle courbant sa fleur silencieuse,

La Reine de Saba, aux songes enflammés,

Vêtue de satin musical,

Vous apporte à genoux, en ses doigts embaumés,

Le charme transparent des nuits orientales.

Ô Reine des jardins fermés,

Vous qui avez connu, en un soir de cristal,

L’appel d’un Dieu et son poème nuptial,

Voici l’Épouse du Cantique parfumé,

L’amoureuse aux rythmes subtils,

Qui enchantait les aurores d’avril,

La femme devant qui tout le printemps vacille,

Celle qui dans les jours d’exil

Fut votre douce image et qu’on n’a pas nommée ;

Elle met à vos pieds ses chansons juvéniles,

Ô vous qui sûtes mieux aimer.

Or le Fils a penché comme pour un aveu

Son visage vers vos paupières demi-closes.

Voici l’heure que dans les matins blancs et roses

L’Enfant galiléen saluait de ses vœux.

Levant le bras divin qui modela les choses,

Suavement il posa,

De ses doigts immatériels, sur vos cheveux,

Une lumière en fleur soudainement éclose :

Ô diadème que l’amour rêve et compose,

Couronne par les mains des anges ciselée,

Que seul peut revêtir ce front immaculé…

Là-bas, se souvenant que vos pieds l’ont foulée,

Sensible à l’appel du mystère,

L’âme ingénue et musicale de la Terre

Devine votre gloire et s’est divinement troublée,

Car vous éternisez ses couleurs éphémères,

Vous avez revêtu ses charmes onduleux

Et vous transfigurez son fragile décor.

Vous êtes à jamais l’immarcescible aurore,

Les midis de candeur où la lumière pleut,

L’enchantement du soir sur l’étang qui s’endort,

Et la nuit diaphane et semée de lys bleus,

Où l’oraison, planant en de calmes accords,

Monte vers le ciel pur comme un poème d’or.

Maurice BRILLANT (1881-1953).

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16 août, 2017

Émile GRIMAUD : Le cri

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:43

(PETIT POÈME VENDÉEN).

Notre humble Gombergère, où trente feux à peine

Sont épars, eut ses jours d’inénarrable peine :

Les monstres qui partout exerçaient leur fureur

Ne l’épargnèrent point, au temps de la Terreur.

Vertou n’offrant plus rien à leur hideux pillage,

Ils vinrent saccager et brûler le village.

Ainsi que des moutons à l’approche des loups,

Les habitants se sont à la hâte enfuis tous.

À ce petit troupeau qui tout en pleurs s’exile,

Un bois, près d’Aigrefeuille, offre un précaire asile ;

Hommes, femmes, vieillards, ils ne sont pas un cent.

Un enfant de six mois, qui n’a qu’un cri perçant,

Est au cou de sa mère, et dans le grand silence

La plainte du pauvre être incessamment s’élance,

Le jour, le soir, la nuit… Ah ! pour ces malheureux,

Que cette voix aiguë est un supplice affreux !

De leur cache elle peut révéler le mystère.

La mère n’obtient pas qu’il consente à se taire ;

Elle le berce en vain : toujours, toujours le cri !

Que veut-il donc ?… Un sein qui ne soit pas tari.

Sa nourrice manquant presque de nourriture,

Le lait ne monte plus, – et la faim le torture.

Et tous se résignaient à la mort.

Un matin,

Ils perçoivent un bruit vague dans le lointain ;

Puis un sinistre mot vole de groupe en groupe :

« Les Bleus ! »

Oui, c’était bien une infernale troupe.

Sous le bois tout se tait, tout, – excepté le son

Que pousse en se tordant le fatal nourrisson.

La mère alors, la mère – ô courage sublime ! –

Baisant son fils, lui dit : « Tu seras seul victime !

« Toi, qui ferais périr tout le monde en ce lieu,

« Cher innocent, tu vas être un ange de Dieu ! »

On entend, plus distincts, les pas de la colonne.

Sur les lèvres sa main s’applique et les bâillonne.

Pour la première fois cesse de retentir

L’inépuisable cri du frêle et doux martyr.

Celle qui le fit chair et dont la main le tue

À l’effrayant aspect d’une blême statue ;

Elle pleure… et pourtant elle ira jusqu’au bout !

Et tous, parents, amis, à ses côtés debout,

N’osant pas regarder ses doigts, versent des larmes.

Cependant la rumeur et des pas et des armes

Par degrés s’atténue, aucun Bleu n’apparaît,

Et l’on ne tremble plus au fond de la forêt.

Si ce n’est plus pour soi, c’est pour l’enfant qu’on tremble.

À l’entour de la mère ils sont là tous ensemble,

Immobiles, muets, se disant, anxieux :

« Cette âme a-t-elle pris son essor vers les cieux ? »

Si la vie en sa veine à la mort a fait place,

Nul ne le sait… La joue a le froid de la glace ;

À voir ses bras tombants, son air abandonné,

Qui ne croirait perdu le pauvre nouveau-né ?…

La mère – ah ! que d’angoisse en sa face hagarde ! –

L’enveloppe, l’étreint, et regarde ! regarde !…

Il semble qu’elle va de son œil enflammé

Rendre la flamme à l’œil éteint du bien-aimé.

Elle écoute, elle attend – confiance qui navre –

Car elle ne veut pas que ce soit un cadavre !…

Tout à coup, en sursaut, son front s’est relevé.

Et dans le bois ce cri résonne : « Il est sauvé ! »

Émile GRIMAUD (1831-1901).

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15 août, 2017

Louis MERCIER : L’Assomption

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:07

Il s’est fait un profond silence dans les cieux ;

Et voici se lever une aube immense, telle

Que jamais horizon de la vie éternelle

Ne vit s’épanouir matin si radieux.

Cette suave aurore émerveille les anges :

Elle ne jaillit pas des célestes hauteurs

D’où la face de Dieu dévoile ses splendeurs

Et verse les torrents du bonheur sans mélange.

Cette fraîche clarté, cette lumière d’or,

Dont les mystérieux sommets du ciel frémissent,

Ô prodige ! elle vient de la sphère où gémissent

Les captifs de la chair, du mal et de la mort !

Elle vient de la terre, et cette aube est humaine !

Pourtant, elle est joyeuse et pure, infiniment ;

Les fleurs du paradis sont dans l’étonnement

Des parfums inconnus qu’exhale son haleine.

Et parmi les neuf chœurs, un long murmure court :

« Quelle est Celle qui vient que la lumière escorte

Et devant qui l’Époux a fait ouvrir sa porte,

Et qu’il veut faire asseoir au trône de l’amour ?

« Quelle est Celle qui vient, douce comme la myrrhe,

Belle comme la lune au-dessus de la mer ?

Quelle est Celle qui monte aux confins du désert,

Appuyée à Celui qui l’aime et la respire ! »

Et comme on voit la lune au-dessus de la mer,

Elle apparut, debout sur un océan d’ailes,

Matutinale, éblouissante et toute belle,

L’Immaculée en qui le Verbe s’est fait chair.

Louis MERCIER (1870-1935).

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14 août, 2017

Marie BOULANGER : Je suis lasse..

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:18

Je suis lasse, mes bras sont rompus : – la Douleur

Courbe mon front pâli par les pleurs et les veilles. –

Les chansons du Printemps, si jeunes et si vieilles,

Éclatent au dehors et l’ombre est dans mon cœur.

Je suis triste à mourir. – Ah ! plains-moi ! Je succombe :

Sans baiser, sans aveu ; quand il faut s’éloigner

Et que, sous sa poitrine, on sent l’amour saigner,

On ne peut faire un pas sans qu’une larme y tombe !

Le baiser qu’on échange adoucit les adieux :

On s’en va moins brisé quand on a dit : « Je t’aime »

Et je n’emporte rien – un souvenir pas même

Qui me soit un rayon où me sécher les yeux.

Rien !… Seule dans la nuit où, pâle, je m’enfonce

Nulle étoile ne luit aux confins du réel,

Et devant moi l’Espoir fuit comme un criminel,

Effrayé, stupéfait des mots que je prononce !

Mais pardon ! je me tais : – j’aurai la dignité

Suprême du martyre. Aux cœurs que le sort froisse

Mon poème apprendra quelle fut mon angoisse,

Mes adieux à l’Éden en diront la beauté !…

Au seul nom des adieux, tout mon être s’effare

Et ma lèvre ne peut l’épeler sans frémir ;

Je souffre d’exister, je tremble de mourir :

Retiens mon âme, afin que rien ne nous sépare !

Marie BOULANGER (1853-19..).

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13 août, 2017

Fernand BRET : Déclaration

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:09

J’aime ton corps de vierge, ô ma chère cigale,

Ton corps qui tressaillit à mes premiers aveux ;

J’aime ta taille svelte et souple, sans rivale,

Tes mains d’enfant, tes bras superbes et nerveux.

J’aime ton profil pur et ton front de vestale,

Les perles de ta bouche et l’or de tes cheveux,

Tes yeux câlins de blonde et ta voix musicale :

Je suis à tes genoux, je veux ce que tu veux.

C’est par toi que je vis, ô muse enchanteresse !

Tu m’as ouvert le ciel, en me versant l’ivresse.

Ainsi que Galatée aux mains de son sculpteur,

L’amour te transfigure et ta beauté rayonne.

Mon âme t’appartient : prends-la, je te la donne,

Femme, marbre vivant, œuvre du Créateur !

Fernand BRET (fin XIXe siècle).

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12 août, 2017

Charles Simon Frédéric DEVERT : La mort du juste

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:02

Vers l’horizon lointain, aux bords du firmament,

Lorsque le roi du jour s’abaisse lentement,

Et que de l’Occident il franchit la barrière,

Au moment d’achever sa brillante carrière,

Il semble, avec amour, de ses derniers rayons,

Caresser les coteaux, les plaines, les vallons,

Et jouir des bienfaits qu’il répand sur le monde…

Puis, son disque de feu, plus incliné vers l’onde,

S’y plonge tout-à-coup, disparaît, et les yeux

Suivent la trace d’or qu’il laisse dans les cieux.

Ainsi, lorsqu’il arrive au terme du voyage,

Le juste, sur la terre, a marqué son passage ;

Il a toujours suivi, dans la foi de son cœur,

Le sentier de vertu qui conduit au Seigneur,

Quand, pour lui, du trépas sonne l’heure suprême,

Il voit, calme et serein, s’avancer la mort blême ;

Tandis que ses enfants, près du lit de douleurs,

Tristes et retenant avec peine leurs pleurs,

Sur son front, dans ses yeux, épient en silence

Quelque vaine lueur de vie et d’espérance.

Pour la dernière fois, sur ces êtres chéris,

Il porte en soupirant des regards attendris ;

D’une voix qui s’éteint il les bénit encore !…

Pour eux, Dieu de bonté ! sa prière t’implore ;

Il espère pour eux ce tout puissant secours

Qui toujours nous soutient, nous console toujours ;

Et confiant, Seigneur, dans ta grâce infinie,

Il résigne en tes mains et son âme et sa vie…

Il espère… ou plutôt, rejoignant tes élus, Il voit luire ce jour qui ne finira plus !…

Ainsi, l’astre qui semble abandonner la terre,

Rayonne, au même instant, dans un autre hémisphère

Et, brillant de jeunesse, hôte de nouveaux cieux,

Poursuit, en s’élevant, son essor glorieux !…

Charles Simon Frédéric DEVERT (XIXe siècle).

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11 août, 2017

RUSTICA : La barque

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:34

J’aime à suivre des yeux une barque indolente

Sur le fleuve tranquille, en un beau jour d’été ;

Elle glisse sans bruit, sans secousse, et si lente,

Qu’on a l’illusion de l’immobilité.

Pas une ride au loin sur l’onde transparente

Où du soleil ardent se mire la clarté,

Pas un souffle de vent dans le saule argenté,

Pas même un cri d’oiseau dans la plaine brûlante.

En côtoyant le bord, où, reflétés dans l’eau,

Les peupliers rangés forment un long rideau,

Le batelier, oisif, laisse pendre sa rame.

Pour l’homme, ainsi, pourrait s’endormir la douleur

S’il voulait, doucement, dans les bras du Seigneur,

Tranquille et confiant, abandonner son âme.

RUSTICA pseudonyme de Berthe de Puybusque (18..-19..).

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10 août, 2017

Aimé VINGTRINIER : Le chevalier et le rossignol

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:11

(À M. Fernand LAGARRIGUE).

Je connais un château bâti sur la montagne,

Un tilleul est auprès couvrant tout à l’entour ;

Un pauvre rossignol, sans nid et sans compagne,

Tout au sommet fait son séjour.

Voilà que sur minuit, venant de Terre-Sainte,

Arrive tout à coup un vaillant chevalier ;

De l’oiseau gémissant il écoute la plainte ;

Il arrête son beau coursier.

– Gentil oiseau, dans ma demeure

Je t’offre l’hospitalité.

– Il est vrai qu’en ces lieux je pleure,

Mais j’ai du moins ma liberté !

– Tu souffres quand l’hiver t’assiège

Et quand l’été répand ses feux.

– Ce n’est ni l’été ni la neige,

Qui me rendent si malheureux !

J’avais un frère, il est parti ;

Il est à cette heure englouti

Dans les flots de la mer profonde.

La fée a brisé mon berceau,

Et de moi fait un pauvre oiseau,

Le plus triste du monde !

Le chevalier prend l’oiseau dans sa main,

Tire un poignard dont la lame scintille,

Malgré ses cris, il lui perce le sein,

Et l’oiseau devient jeune fille.

– Je suis ton frère, et j’ai brisé les charmes

Qui d’un oiseau te donnaient les destins.

La Terre-Sainte est libre par nos armes ;

Reviens, ma sœur, t’asseoir à nos festins.

Aimé VINGTRINIER (1812-1903).

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9 août, 2017

Jean-Étienne BEAUVERIE : L’idéal

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:01

De tout regard mortel aimant mystérieux

Brille au ciel l’astre-roi d’où la clarté ruisselle ;

Dieu réside plus haut ; sur son front glorieux

Du vrai, du bien, du beau la splendeur étincelle.

Au foyer des soleils nous cherchons la clarté

Pure et comme puisée en son principe même ;

Altérés d’idéal, d’amour et de beauté

Nous regardons vers Dieu, vers la source suprême.

Nos désirs enflammés ont l’infini pour but.

Loin d’un monde imparfait où tout s’altère et change

Nous portons devant Dieu, comme un riche tribut,

Nos aspirations vers un bien sans mélange.

Dans l’espace et le temps, pauvre esclave enfermé,

Le jour qui me sourit, le sillon que j’achève

Suffisent à mon corps pour d’humbles soins formé,

Mais voici que mon cœur souffre, interroge ou rêve…

Des ailes, pour voler à travers le ciel bleu !

Des ailes, pour m’enfuir loin du lieu d’esclavage !

Je reste et cependant je vous vois, ô mon Dieu !

Qui me tendez les bras sur un autre rivage.

Loin des brouillards confus du mortel horizon

J’irai, comme l’oiseau que la lumière appelle,

Vers l’éclatant foyer qui sur notre prison

Répand de l’art divin la splendeur immortelle.

Des ailes, pour m’enfuir loin d’un monde où la mort

Outrage la beauté dans le sépulcre enclose. –

Dans un moule idéal le caprice du sort

Semble tout ébaucher sans finir nulle chose.

Dans notre ciel mêlée à mille illusions

En vain la vérité resplendit sous un voile ;

C’est peu de soupçonner l’éclat de ses rayons

Et le reflet lointain fait regretter l’étoile.

Tu parles, ô Devoir, mais notre âme souvent

Écoute, au lieu de toi, la chanson des sirènes ;

Vers l’éternelle loi nous voguons, mais le vent

Vient détourner du port nos tremblantes carènes.

Dans les bosquets sacrés d’un primitif Éden,

Beauté, Dieu te créa, mais jaloux de son rêve

Il ne laissa flotter de ce rêve divin

Qu’un reflet éloigné sur le front pâle d’Ève.

Pourquoi ne pas finir votre œuvre commencé,

Mon Dieu, pourquoi jeter dans une âme imparfaite

Les aspirations du désir insensé,

Désespoir de l’artiste, hélas ! et du poète !

Des ailes ! donnez-moi des ailes pour voler,

Comme l’aigle au soleil, vers le but de ma vie,

L’idéal ! Donnez-moi, grand Dieu, de contempler

De vos perfections l’étendue infinie.

Des ailes, pour voler à travers le ciel bleu !

Des ailes, pour m’enfuir loin du lieu d’esclavage !

Je reste et cependant je vous vois, ô mon Dieu,

Qui me tendez les bras sur un lointain rivage !…

Jean-Étienne BEAUVERIE (1832-1897).

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8 août, 2017

Michel BALUCKI : Le chien parlant (RÉCIT DU COIN DU FEU)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:04

Il était une fois une comtesse, une très étrange comtesse qui le matin avait cinquante ans et l’air d’un épouvantail : maigre, ridée et grisonnante, et au bout de quelques heures passées devant son miroir, paraissait non moins blanche, rose et jeune que si elle n’eût pas encore atteint la trentaine.

Or elle possédait un petit chien, nommé Finaud, charmante bête, dont les poils teintés par-ci par-là de taches marron, s’enroulaient en boucles soyeuses et qu’elle aimait ou plutôt adorait au point que sa passion pour ce quadrupède excitait la jalousie de tous les mendiants qui se voyaient froidement repoussés du seuil de la comtesse. Jacques lui-même, vieux domestique obligé aux nettoyages nécessités par Finaud, astreint à le servir et à lui témoigner autant d’égards qu’à sa maîtresse, s’indignait dans l’âme et se scandalisait de cette adoration de l’espèce canine. Et, pour comble de guignon, il se voyait forcé en outre à écouler les récits de la comtesse sur l’ingéniosité de son favori, ses farces, ses caresses, récits qu’elle terminait d’ordinaire par ces mots :

« Vois-le, Jacques, regarder comme s’il comprenait qu’il est question de lui. Non, c’est une bestiole si intelligente qu’il ne lui manque absolument que la parole. Si ce petit chien pouvait parler, il serait plus madré que bien des hommes. »

À force de répéter ces éloges, elle impatienta Jacques, qui lui dit un jour :

« Eh ! je vous prie, Madame, qu’y aurait-il de si extraordinaire à apprendre à un chien à parler ? Cela s’inculque bien à des merles et à des perroquets, qui n’ont certes pas la compréhension de notre Finaud. »

« Oh ! c’est vrai qu’il a plus, cent fois plus d’esprit que ces oiseaux, seulement il faudrait quelqu’un qui eût la patience de l’instruire. »

Jacques répliqua par manière de plaisanterie :

« Il paraît qu’en Silésie il y a un gardeur de moutons qui apprend aux chiens à parler. »

La comtesse était si crédule qu’elle ajouta foi à cette fable et ne cessa plus de tourmenter Jacques pour qu’il s’informât, coûte que coûte, de l’endroit où habitait ce gardeur de moutons. Jacques louvoya et se déroba tant qu’il put ; finalement ne sachant comment échapper aux exigences de la comtesse, il lui inventa le nom du prétendu village de ce berger.

« Mais, je vous prie, Madame, il se fait payer gros ce tour de force, car il n’accepte pas moins de cent florins », ajouta-t-il dans l’idée d’effrayer par cette annonce la comtesse, connue pour sa ladrerie.

Mais la comtesse, qui tenait son cœur et sa cassette rigoureusement fermés aux pauvres, se montra d’une incroyable largesse, dès qu’il s’agit de son Finaud chéri, et se déclara prête à payer tout ce qu’il faudrait. Elle consentit à donner tout de suite une moitié d’avance et l’autre une fois l’éducation terminée, et elle expédia immédiatement Jacques avec l’argent et Finaud à ce précepteur de chiens.

Jacques ne se possédait pas d’indignation, parce qu’il se souvenait combien, en envoyant son fils à l’école, il avait supplié la comtesse de lui accorder un secours pour les inscriptions et les livres. Il s’agissait de la bagatelle de vingt et quelques florins qu’il ne put jamais obtenir, et elle n’hésitait pas à sacrifier deux cents florins en faveur du chien. Aussi, en conduisant au bout d’une laisse de soie le chien recouvert d’un mantelet bleu aux armes de la comtesse, il le traînait et secouait brusquement, déchargeant de la sorte sa colère sur cet animal, et le chien, ayant fini par s’obstiner à ne pas avancer, il lui détacha dans la tête un coup de pied tellement vigoureux que cette bête délicate poussa un gémissement plaintif et tomba sans vie.

Jacques commença par être très perplexe, mais il imagina bientôt un moyen de se tirer d’affaire. Il garda l’argent pour lui et s’en revint deux jours après dire que le gardien de moutons l’avait invité à revenir chercher le chien dans un mois.

Pendant ce mois, la comtesse fut au désespoir ; les jours lui paraissaient interminables et fastidieux sans cette créature adorée ; elle demandait à la prière de la consoler de la douleur qui l’obsédait. À chaque heure du jour, elle rappelait son très cher Finaud ; qu’est-ce que le pauvret faisait à cette heure, son instruction avançait-elle, la regrettait-il, etc. Elle comptait impatiemment les jours, les heures qui la séparaient de lui et, le mois à peine achevé, elle dépêcha Jacques en toute hâte avec les cent autres florins pour lui ramener au plus vite son trésor.

« Ramène-le-moi, disait-elle, quand même il ne serait pas complètement éduqué, car je ne saurais vivre sans lui plus longtemps. »

Jacques partit et revint deux jours après, mais sans le chien.

« Et où est Finaud ? s’écria la comtesse effrayée. Est-ce qu’il n’a pas encore appris à parler ? »

« Au contraire, Madame, je vous prie. À mon arrivée, il se tenait précisément assis devant la maison et, en me voyant, il s’est mis à remuer la queue et à me dire :

« Et qu’est-ce que fait cette….. » mais je n’ose le répéter, de peur que madame la comtesse ne se fâche.

« Parle, parle, chaque mot de mon Finaud m’est cher. Que disait-il donc ? »

« Sauf votre respect, madame, il disait : Et que fait donc notre vieille minaudière ? »

« Finaud se serait exprimé ainsi, ce n’est pas vrai. »

« Si madame la comtesse le désire, je puis appeler en témoignage le gardeur de moutons, sa femme et tous les autres assistants qui l’ont entendu de leurs propres oreilles. »

« Oh ! Finaud, ingrat Finaud ! Comment as-tu pu blesser si profondément ce cœur qui te chérissait tant ! » soupira la comtesse.

« Ce n’est pas encore tout, je vous prie, madame, mais il a commencé à jaser sur cet athlète du cirque qu’à ce qu’il paraît madame la comtesse recevait en secret chez elle au thé, et sur ce bel acteur que vous auriez, madame, pendant plus d’un an, hébergé, nourri, vêtu, accablé de cadeaux par excès d’amour pour lui, et Finaud m’a dit :

« Ne s’est-elle pas maintenant entichée de quelque autre gaillard ? »

« Et lu lui as permis de tenir de pareils propos ! » demanda la comtesse toute rouge de fureur.

« Je ne le lui ai point permis, je vous prie, madame, et, de peur que Finaud n’en débitât davantage, je lui ai appliqué sur le crâne un tel coup de bâton qu’il est resté sur place. »

« Cruel ! tu l’as tué ! »

« Je vous prie, madame, que devais-je faire ? N’est-ce pas assez qu’il y ait des gens qui colportent de semblables sornettes, que cette Marion qui a été votre femme de chambre sème par la ville de ces balivernes ? Faudra-t-il encore que les chiens essuient, sauf votre respect, leur museau sur madame la comtesse ? Un pareil chien parlant serait tout simplement compromettant pour madame, car il pourrait conter plus d’une historiette. »

La comtesse accepta en silence cet avis de Jacques et le reconnut bien fondé. La pauvrette souffrit longtemps de la perte de son chien favori, mais le temps, qui guérit les plus graves blessures, apaisa aussi sa douleur.

Elle supporta cette infortune avec une humilité et une résignation vraiment chrétiennes, en s’inclinant devant les arrêts de la Providence et en reconnaissant que Dieu a bien fait de ne pas gratifier les chiens du langage des hommes.

Michel BALUCKI (1837-1901), traduit du polonais par Ladislas Mickiewicz.

 

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