27 août, 2016

Gaston COUTÉ : Sur la grand’route

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:20

Nous sommes les crève-de-faim

Les va-nu-pieds du grand chemin

Ceux qu’on nomme les sans-patrie

Et qui vont traînant leur boulet

D’infortunes toute la vie,

Ceux dont on médit sans pitié

Et que sans connaître on redoute

Sur la grand’route.

Nous sommes nés on ne sait où

Dans le fossé, un peu partout,

Nous n’avons ni père, ni mère,

Notre seul frère est le chagrin

Notre maîtresse est la misère

Qui, jalouse jusqu’à la fin

Nous suit, nous guette et nous écoute

Sur la grand’route.

Nous ne connaissons point les pleurs

Nos âmes sont vides, nos coeurs

Sont secs comme les feuilles mortes.

Nous allons mendier notre pain

C’est dur d’aller (nous refroidir) aux portes.

Mais hélas ! lorsque l’on a faim

Il faut manger, coûte que coûte,

Sur la grand’route.

L’hiver, d’aucuns de nous iront

Dormir dans le fossé profond

Sous la pluie de neige qui tombe.

Ce fossé-là leur servira

D’auberge, de lit et de tombe

Car au jour on les trouvera

Tout bleus de froid et morts sans doute

Sur la grand’route.

Gaston COUTÉ (1880-1911).

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26 août, 2016

Léon DIERX : L’amour en fraude

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:55

J’ai vu passer, l’autre matin,

Un jeune Dieu dans la prairie ;

Sous  un costume de féerie

Il sautillait comme un lutin.

Tout perlé  d’or et d’émeraude,

Sans arc, sans flèche et sans carquois,

En  chantonnant des vers narquois,

Il s’en allait comme en maraude.

Il  redonnait, à chaque bond,

L’onde aux ruisseaux, des fleurs aux  rives,

Des alouettes et des grives

Au saule creux et moribond.

Le  fol Archer buveur de larmes,

Pour une fois pris en défaut,

À  travers champs riait tout haut

De n’être plus qu’un fou sans armes !

Et  singeant l’air d’un franc routier,

Fier de trahir son roi morose,

Il  arborait un drapeau rose

Pour délivrer le monde entier !

Léon DIERX (1838-1912).

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25 août, 2016

Bonjour

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 5:29

Écoutez beaucoup, afin de diminuer vos doutes ; soyez attentif à ce que vous dites, afin de ne rien dire de superflu ; alors, vous commettrez rarement de fautes.

Confucius.

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Bernard DIMEY : Pépère

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 5:25

Pépère, écout’pas ça, c’est du mélancolique.

À chaque fois qu’tu l’entends, tu fais ton cinéma,

Ça te rappelle des trucs, cette espèce de musique,

Ça te rappelle Germaine mais ça tu l’diras pas.

Écoute pas ça, j’te dis ; t’as déjà l’œil qui brille,

Tu tires sur ta cibiche comme au bal des pompiers,

Y paraît qu’tu savais baratiner les filles,

Y paraît qu’au chamboule-tout t’étais toujours premier.

Je vois l’accordéon tourner sous ta casquette

C’est comm’ la foire du trône, réveillé d’un seul coup

Quand on a dix-huit ans, c’est merveilleux la fête,

À présent c’est foutu, tu n’y vas plus beaucoup.

Pépère, écout’ pas ça, et parle-moi d’Germaine.

Y paraît qu’avec elle t’avais l’sifflet coupé,

Que tu v’nais la chercher chez papa toutes les s’maines,

En promettant surtout d’la ram’ner pour souper.

Pépère, écout’pas ça, tu vas pleurer par terre

Si tu rentres chez toi avec des yeux rougis

Mémène elle va penser que t’as forcé sur l’verre

Elle comprendra jamais que l’biniou t’a surpris.

C’est pernicieux comme tout les pianos à bretelles,

Ça vous balance des airs au décrochez-moi ça,

Des sonates à deux ronds dans le fond des ruelles

Avec des mots tout neufs qui n’en finissent pas.

Pépère, on va rentrer, vas-y, finis ta bière,

Il est minuit passé, c’est plus des heures pour toi.

Le patron du bistrot va boucler ses lumières

Et pour le dénicheur, ça s’ra la prochaine fois.

Bernard DIMEY (1931-1981).

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24 août, 2016

Louis d’HUART : Le chemin du Diable

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:30

C’ÉTAIT un beau et noble château que celui de Falkenstein, et, placé sur le sommet d’une montagne escarpée, il dominait, comme l’aire d’un aigle, toutes les vallées des environs ; mais qu’il avait fallu de longues années pour le construire, et pour tailler dans le roc l’unique sentier qui y conduisait, et sentier si étroit que deux hommes ne pouvaient y marcher de front ! Aussi aurait-ce été folie que de vouloir tenter l’attaque d’un pareil manoir ; un seul quartier de roc lancé contre les assaillants les précipitait avec fracas au fond du ravin.

Le lieu sauvage où était construit le château semblait avoir influé sur le caractère de ses possesseurs ; toujours les sires de Falkenstein étaient renommés par la rudesse de leurs formes et l’inhospitalité de leur caractère ; ne descendant presque jamais dans les vallées d’alentour, vivant seuls dans leur retraite, ils étaient craints de tous les autres châtelains des environs, qui savaient qu’il n’y aurait nul moyen pour eux de venir forcer dans leurs retraites les sires de Falkenstein. Cependant un chevalier venait quelquefois au château ; il y était attiré par un objet qu’on était surpris de rencontrer dans un lieu si sauvage ; c’était la fille du baron de Falkenstein qui attirait le jeune chevalier Beppo. C’est que rien n’était si parfait que la beauté d’Irmangarde ; ses charmes étaient célèbres dans toute l’Allemagne, et aux derniers tournois de Spire et de Worms, bien des lances avaient été rompues en son honneur ; bien des chevaliers s’étaient mis sur les rangs pour obtenir sa main, mais avaient été écartés par la brusquerie du vieux sire de Falkenstein ; tous s’étaient laissé rebuter par sa rudesse, tous hormis Beppo, encouragé en secret par le regard plus doux d’Irmangarde.

Cependant Beppo n’osait faire la demande de la main d’Irmangarde ; vingt fois prenant la résolution d’avouer son amour, il était venu trouver le baron, et chaque fois la parole expirait sur ses lèvres, lorsqu’il se trouvait en face de cet homme dont l’aspect rude et grossier le forçait au silence. Un jour cependant qu’ils s’entretenaient près d’une fenêtre, de laquelle on découvrait les vastes campagnes du Kronenberg, et qu’ils admiraient le magique tableau qui se déroulait à leurs pieds : « J’avoue, dit Beppo, qu’il n’est point de château aussi bien situé que le vôtre ; mais qu’il est d’un difficile accès !

– Eh ! qui vous force d’y venir ? répondit le baron avec sa brusquerie habituelle.

– Eh bien ! je vous l’avouerai, c’est Irmangarde votre fille. Je l’aime, j’ai l’espoir d’en être aimé, je vous demande sa main. »

Le vieux baron se prit à sourire, c’était un mauvais présage. – « Chevalier, lui dit-il, je vous accorde ma fille ; mais c’est à une condition.

– Je l’accepte, quelle qu’elle soit, reprit vivement Beppo, qui croyait déjà toucher au bonheur.

– Vous acceptez, chevalier Beppo ? eh bien ! vous aurez ma fille, si cette nuit, cette nuit même, entendez-vous ? vous faites creuser dans le roc un chemin sur lequel on puisse venir à cheval jusqu’à la porte de mon château. Après avoir dit ces mots, le baron quitta la salle en riant, et laissa le malheureux Beppo en proie à l’étonnement et à la douleur.

C’était une folie que de vouloir seulement tenter l’entreprise ; cependant Beppo descend dans la plaine de Kronenberg, et, se rendant aux mines Sainte-Marguerite, s’adresse au vieux maître mineur et lui fait part de ses desseins ; mais celui-ci, secouant sa tête blanche, lui répondit : « Chevalier, je connais ce rocher ; trois cents mineurs, qui travailleraient trois cents journées, ne pourraient faire ce que vous demandez ; comment voudriez-vous y parvenir en une seule nuit ? »

Beppo, voyant qu’il n’y avait plus d’espoir à conserver, alla s’asseoir tristement à l’entrée de la mine, et songeait à se précipiter dans le gouffre qui était sous ses yeux. Tout entier à la pensée de son malheur, il restait ainsi immobile, et les heures s’écoulaient rapidement. Déjà la rosée du soir s’était exhalée de la prairie ; la nuit devenait sombre, le vent s’était élevé et, sifflant d’une manière lugubre, s’engouffrait dans l’entrée de la mine, lorsque Beppo, venant à tourner les yeux, aperçut auprès de lui un homme d’un aspect tout singulier ; il portait le costume de cuir de mineur, il avait la lampe et le manteau du travailleur ; mais sa barbe était d’un roux peu commun, et ses yeux brillaient d’un éclat non moins extraordinaire ; s’adressant à Beppo : « Chevalier, j’ai entendu tout ce que vous venez de dire à notre vieux maître mineur, mais il n’entend pas son métier ; et moi, je vous promets d’achever l’entreprise qu’il n’osait même pas tenter.

– Qui es-tu ? lui, demanda Beppo.

– Mon nom fait peu à l’affaire ; voulez-vous accepter mon offre à une seule condition, et je vous promets que demain matin vous gravirez à cheval le sentier taillé dans le roc, aussi commodément que si vous vous trouviez sur le chemin de Francfort ?

– Comment, je pourrais obtenir Irmangarde ! s’écria Beppo, qui, comme un malheureux qui se noie, saisissait avidement ce qu’il croyait pouvoir le sauver. Si tu parviens à tailler ce sentier, ma fortune entière est à toi ; tout ce que tu voudras de moi, sans savoir quelle est ta demande, je te l’accorde, je t’en donne ici ma parole de chevalier !

– Je l’accepte, reprit aussitôt le mineur ; à demain, chevalier Beppo, à demain. »

Disant ces mots, il disparut aux yeux de Beppo, qui crut qu’il était descendu dans la mine pour chercher les autres travailleurs et commencer l’ouvrage.

La nuit était déjà avancée, la onzième heure était passée, et Irmangarde ne songeait pas encore à se livrer au sommeil. Connaissant l’ordre de son père, elle était tristement appuyée auprès de sa fenêtre, et, sans conserver le moindre espoir, elle écoutait cependant s’il lui arriverait quelque bruit de la montagne. Mais le silence le plus profond continuait à régner ; elle n’entendait que l’orfraie qui, de temps en temps, jetait du haut des tourelles son cri sinistre ; la lune, qui s’était montrée et qui brillait d’un assez vif éclat depuis le commencement de la nuit, venait de disparaître derrière des nuages épais : toute la nature semblait se conformer à la tristesse de la jeune châtelaine.

Tout à coup un bruit étrange vient frapper l’oreille d’Irmangarde ; ce n’était d’abord qu’une rumeur sourde qui semblait s’élever du fond de la vallée ; mais bientôt elle entend distinctement le bruit des pioches, le fracas des pinces qui entrouvrent les rochers. Il n’y a plus à en douter, c’est toute une armée de mineurs qui creuse un chemin dans la montagne. Irmangarde, le cœur tout palpitant de crainte et d’espoir, n’ose porter les yeux sur la campagne. Le sire de Falkenstein, éveillé par le bruit des outils, entre dans la salle, et, rempli de colère, s’écrie : « Mais il est donc fou ce Beppo ! Il va tellement abîmer le chemin que nous ne pourrons plus descendre dans la vallée. »

Puis, s’approchant de la fenêtre, il veut regarder les travailleurs ; mais aussitôt un vent impétueux s’élève, un ouragan furieux siffle avec un tel fracas que les portes du château tremblent sur leurs gonds ; puis, au milieu du bruit de la tempête, des éclats de rire se font entendre dans les airs. Irmangarde, tout effrayée, se presse contre le vieux baron, qui lui-même perd son assurance, et tous deux balbutient des prières… Bientôt la tempête se calme, et la nature rentre dans le plus profond silence. Le baron, dont les craintes se dissipent peu à peu, cherche à calmer la frayeur de sa fille, et lui dit que le danger est éloigné, que c’est le chasseur noir qui vient de passer dans les airs ; souvent on l’a déjà entendu dans le pays. Cependant pour calmer ses inquiétudes, le baron consent à passer le reste de la nuit dans la chambre de sa fille, et il ne tarda pas à s’assoupir dans un fauteuil.

À peine les premiers rayons du soleil venaient-ils dorer les plaines du Kronenberg que le sire de Falkenstein est réveillé par le trot et les hennissements d’un cheval ; plein de surprise, il se précipite à la fenêtre, et aperçoit un large chemin taillé dans le rocher, et, sur ce chemin, le chevalier Beppo, qui s’avançait de toute la vitesse de son cheval. C’est à peine si le baron et sa fille veulent en croire leurs yeux ; mais il n’y a plus à en douter, c’est bien Beppo, le voilà qui s’approche, il est bientôt au terme de sa course, il va toucher le pont-levis, lorsque tout à coup des éclats de rire surnaturels venant à se faire entendre dans les airs, le chemin manque sous les pieds du cheval, et Beppo tombant de rochers en rochers est précipité au fond du ravin.

Depuis longtemps le château de Falkenstein est en ruine, mais le chemin taillé dans le roc subsiste encore parfaitement conservé, et a gardé jusqu’à nos jours le nom de Chemin du Diable.

Emmanuel-Louis-Gérard-Joseph d’HUART (1795-1856).

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23 août, 2016

Philibert LEDUC : Le Roi des eaux (BALLADE.)

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 6:55

La marée approchait avec un doux murmure,

Quand sur le bord où l’aune incline sa ramure

Une charmante fille, en chantant de doux airs,

Allait, cueillant des fleurs, par les sentiers déserts.

Derrière le feuillage,

Caché dans les roseaux,

Le malin dieu des eaux

Vit sa course volage.

Aussitôt repliant

Son front sous l’eau limpide

Il accourut rapide

Et dit en suppliant :

« Ô ma mère ! ma mère ! un désir me tourmente,

« Je veux, là-bas, surprendre une fille charmante.

« Ô ma mère ! aidez-moi de votre grand savoir !

« Oh ! dites-moi comment ferai-je pour l’avoir ? »

Alors l’enchanteresse

Lui fit don d’un coursier,

D’une armure d’acier ;

Et transporté d’ivresse

Il prit le coursier noir,

Vêtit la blanche armure,

Fendit l’eau qui murmure

Et partit plein d’espoir.

Le Roi des eaux gagna la chapelle gothique ;

Lui-même il attacha son coursier au portique ;

Ensuite il parcourut douze fois le parvis

Où le suivait la foule avec des yeux ravis.

Puis il entra : Le prêtre

Dit tout bas et tremblant :

« Que nous veut le chef blanc ? »

– « Oh ! que je voudrais être

« L’épouse du chef blanc ! »

Dit la charmante fille.

« Oh ! que son casque brille !

« Que son œil est brûlant ! »

Le Roi des eaux franchit trois bancs : « Charmante fille,

« Je meurs d’amour pour vous ! Pour vous mon casque brille.

« Venez, charmante fille ! Oh ! venez avec moi ! »

La jeune fille dit, pleine de doux émoi :

« Aux champs, à la montagne,

« Sans craindre le trépas,

« Je veux suivre vos pas

« En fidèle compagne.

« Seigneur, prenez ma main,

« À vous je m’abandonne,

« Que le destin me donne

« Joie ou malheur demain ! »

Le prêtre unit leurs mains : et sur l’herbe menue

Ils dansèrent le soir, et la vierge ingénue

Était loin de penser qu’elle avait pour danseur

Le malin Roi des eaux, le démon ravisseur.

Si quelque esprit céleste,

Si le chant des oiseaux

Eût dit : « Le Roi des eaux

« Est votre époux funeste » ;

La vierge qui dansait

Rieuse et nonchalante

Eût maudit, bien tremblante,

La main qu’elle pressait.

Mais rien ne lui donnait à penser qu’un abîme

Attendait près de là quelque jeune victime.

Elle partit tranquille, avec son bel amant,

Et tous deux au rivage arrivèrent gaîment.

« Avec moi, mon amie !

« Monte ce palefroi :

« Avance sans effroi ;

« Sous la brise endormie

« L’eau semble se bercer.

« Oh ! ne crains pas cette onde,

« Elle n’est pas profonde

« Où je vais traverser. »

Ainsi parla le Roi des eaux. La jeune fille

Obéit. Le coursier dont l’œil en feu pétille

Se plonge avec délice, écumant, hennissant,

Dans le flot paternel qui s’ouvre en frémissant.

« Les vagues se soulèvent !

« Arrête, mon amour !

« Les flots roulent autour

« De mes pieds qui se lèvent ! »

– « On voit toujours le fond,

« Ne crains rien, ma compagne,

« Bientôt mon coursier gagne

« L’endroit le plus profond. »

– « Arrête, mon amour ! les vagues se soulèvent

« Et maintenant les flots sur mes genoux s’élèvent. »

– « Ne crains rien, ma compagne, on voit toujours le fond,

« Et nous avons atteint l’endroit le plus profond. »

– « Au nom du ciel, arrête !

« Arrête, arrête enfin !

« Les flots couvrent mon sein

« Et vont couvrir ma tête ! »

À peine elle avait dit,

Qu’elle vit disparaître

Le coursier et son maître

Dans le fleuve maudit.

Elle jeta des cris : nul n’était sur la plage.

Le vent froid en sifflant courut dans le feuillage ;

Le démon tressaillit de joie, et, tout autour,

Les vagues en fureur dansèrent jusqu’au jour.

Trois fois dans la tourmente

Luttant avec les flots,

On ouït les sanglots

De la fille charmante,

Qui sous les longs roseaux

Disparut… Jeunes filles,

Fuyez dans vos quadrilles,

Fuyez le Roi des eaux.

Philibert LEDUC (1815-?).

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22 août, 2016

Bonjour

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 5:58

On peut aussi bâtir quelque chose de beau avec les pierres du chemin.

Johann Wolfgang Von Goethe.

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Jean REBOUL : Accablement

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:56

Et voilà tout !… voilà ce que dans notre enfance,

Nous avons salué par un cri d’espérance,

Comme le voyageur du haut du Saint-Bernard

Jette sur l’Italie un avide regard !

Et ce soleil brillant, et ces fleuves limpides,

M’ont laissé le cœur froid et les lèvres arides :

Semblable à ces éclairs de la chaude saison,

Qui par un noir serein brillent à l’horizon,

Mon printemps m’attrista des présages d’automne ;

Je vis, à peine éclose, effeuiller sa couronne ;

Et l’ongle du malheur sur moi vint s’appuyer,

Ainsi que le vautour sur un jeune amandier

S’abat, et, secouant ses ailes dans ses branches,

Sur la terre à flocons fait tomber ses fleurs blanches ;

Je me disais pourtant : « Dans la vie avançons,

« De précoces chagrins sont d’utiles leçons ;

« Ils cimentent parfois quelque destin suprême,

« Car l’homme est le premier complaisant de lui-même. »

Bien plus que le présent l’avenir paraît beau,

Et d’attente en attente on arrive au tombeau,

Et l’on voit de ses jours décroître la lumière,

Depuis qu’on se souvient d’une aurore première ;

Et le bonheur, toujours remis au lendemain,

Ressemble au feu follet que l’on poursuit en vain

La nuit dans la forêt, et dont l’arase épuisée

Est, au bord d’un abîme, enfin, désabusée,

Quand des rires moqueurs et d’infernales voix

Éclatent et s’en vont mourir au fond des bois :

Car des esprits impurs l’allégresse est extrême

Quand un espoir s’abjure et se dit anathème ;

Et je sais ce qu’il est d’amer dans ce réveil,

Et je sens que j’ai fait un pénible sommeil ;

Et j’ai vu s’écouler les songes de ma vie,

Et me voilà semblable à la source tarie

Dont les feux dévorants de l’ardente saison

Ont desséché le sable et brûlé le gazon ;

À l’arbre privé d’eau, mort, et dont le squelette

Dessine sur le ciel sa triste silhouette.

Et mon œil cherche en vain tous ses enchantements,

Et la mort m’a ravi des fantômes charmants :

Comme pour avertir mon âme solitaire

De ne plus demander des amours à la terre ;

Et mon cœur dans le vide et dans l’isolement

A senti le dernier degré d’accablement.

Et quand il est blessé par un secret outrage,

Qu’une froide pâleur me couvre le visage,

Que je rentre l’œil triste et le front abattu,

Personne qui me dise : Ô mon ami ! qu’as-tu ?

Tu souffres, je le sens, car ton âme est la mienne…

Hâtez la nuit, mon Dieu, puisqu’il faut qu’elle vienne ;

Puisque chaque soleil à mon regard blasé

Se lève chaque jour plus terne et plus usé ;

Que ma barque exposée au soleil sur la grève,

Espère vainement un flot qui la soulève,

L’arrache de ce bord qui fait son désespoir,

Et dans l’illusion la berce jusqu’au soir ;

Puisque rien ne peut plus me tromper sur la terre,

Que le printemps sans fleurs et les bois sans mystère

N’ont plus de doux parfums et de charmantes voix ;

Que tout éclat pâlit sitôt que je le vois ;

Que mon œil ne peut plus aimer aucune étoile

Sans que la froide mort la couvre de son voile ;

Puisqu’enfin, m’abusant, depuis que je suis né,

Entre le monde et moi tout paraît terminé.

Jean REBOUL (1796-1864).

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21 août, 2016

Jules de RESSÉGUIER : À M. de Lamartine

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:37

(APRÈS LA LECTURE DE SON POÈME. )

Pendant le soir bruyant, pendant la nuit muette,

Mon cœur a dévoré ton saint livre, ô poète !

Et lorsqu’à ma fenêtre a reparu le jour,

Je relisais ces chants de prière et d’amour,

Ces chants de deuil, d’espoir de vie et d’agonie ;

Et puis je te nommais en disant : Ô génie !

Et de mon cœur soudain les battements pressés,

Mes soupirs retenus longtemps, mes pleurs versés,

L’intérieur élan qui vers Dieu nous élève,

Des images passant devant moi comme un rêve,

Des troubles inconnus dans tous mes sens restés,

Quelques mots de tes vers au hasard répétés,

Et Marthe, et Jocelyn, et sa mère Laurence,

Et ce chien dont l’instinct d’une âme a l’apparence,

Êtres créés par toi, dans ma famille admis,

Nés d’hier seulement et déjà vieux amis ;

Ce drame qui d’amour et de pleurs se compose,

La mort, dont la pensée épouvante et repose,

L’homme esclave du corps, l’être matériel,

Le combat sur la terre et le triomphe au ciel,

Et partout tant d’éclat, que des jeunes années

On croit voir reverdir toutes les fleurs fanées ;

Voilà les sentiments qui me viennent de toi,

Voilà ce que ton livre a fait passer en moi.

À Byron, barde anglais, toi, poète de France,

On te compare, ainsi que la belle espérance

Au sombre désespoir ; et c’est avec raison

Que l’univers a fait cette comparaison.

Ta poésie est tout, rayon, flamme, mystère,

Ce qui pare, colore ou parfume la terre ;

C’est le vent de l’aurore et la brise des soirs,

Les nuages montant de l’or des encensoirs,

La fleur entre les noirs barreaux de l’esclavage

Les perles que la mer roule sur son rivage,

Le cygne sur le lac, l’aigle au-dessus des monts,

Ce que nous dit tout bas le cœur quand nous aimons,

Tantôt la vérité, tantôt la parabole,

Et toujours de la vie un éclatant symbole.

Il faut l’accord céleste à nos claviers humains

Et les notes du ciel bondissent sous tes mains.

Il faut un baume au mal que le sort nous destine,

Et ce baume est pour moi dans tes vers, Lamartine,

Cher nom, beau nom, grand nom !… qui résume à la fois

Tout ce qu’ont de plus doux les âmes et les voix.

Jules de RESSÉGUIER (1788-1862).

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20 août, 2016

Auteur anonyme : Childe-Waters (VIEILLE BALLADE ÉCOSSAISE)

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 6:15

CHILDE-WATERS était dans son écurie, et flattait de sa main son coursier blanc comme du lait. Vers lui s’avance une jeune lady, aussi belle que quiconque porta jamais habillement de femme.

Elle dit : « Le Christ vous sauve, bon Childe-Waters ! » Elle dit : « Le Christ vous sauve ! et voyez ! ma ceinture d’or qui était trop longue est maintenant trop courte pour moi.

« Et tout cela est que d’un enfant de vous, je sens le poids à mon côté. Ma robe verte est trop étroite ; auparavant elle était trop large. »

– « Si l’enfant est mien, belle Ellen, dit-il ; s’il est mien, comme vous me le dites, prenez pour vous Cheshire et Lancashire ensemble, prenez-les pour être votre bien.

« Si l’enfant est mien, belle Ellen, dit-il ; s’il est mien, comme vous le jurez, prenez pour vous Cheshire et Lancashire ensemble, et faites cet enfant votre héritier. »

Elle dit : « J’aime mieux avoir un baiser, Childe-Waters, de ta bouche que d’avoir ensemble Cheshire et Lancashire qui sont au nord et au sud.

« Et j’aime mieux avoir un regard, Childe-Waters de tes yeux, que d’avoir Cheshire et Lancashire ensemble, et de les prendre pour mon bien.

– « Demain, Ellen, je dois chevaucher loin dans la contrée du nord ; la plus belle lady que je rencontrerai, Ellen, il faudra qu’elle vienne avec moi. »

– « Quoique je ne sois pas cette belle lady, laisse-moi aller avec toi ; et je vous prie, Childe-Waters, laissez-moi être votre page à pied. »

– « Si vous voulez être mon page à pied, Ellen, comme vous me le dites, il faut alors couper votre robe verte un pouce au-dessus de vos genoux.

« Ainsi ferez de vos cheveux blonds, un pouce au-dessus de vos yeux. Vous ne direz à personne quel est mon nom, et alors vous serez mon page à pied. »

Elle, tout le long jour que Childe-Waters chevaucha, courut pieds nus à son côté, et il ne fut jamais assez courtois chevalier pour dire : « Ellen, voulez-vous chevaucher ? »

« Chevauchez doucement, dit-elle, ô Childe-Waters ; pourquoi chevauchez-vous si vite ? L’enfant qui n’appartient à d’autre homme qu’à toi brisera mes entrailles. »

Il dit : « Vois-tu cette eau, Ellen, qui coule à plein bord ? » – « J’espère en Dieu, ô Childe-Waters ; vous ne souffrirez jamais que je nage. »

Mais quand elle vint à la rivière, elle y entra jusqu’aux épaules. – « Que le Seigneur du ciel soit maintenant mon aide ! car il faut que j’apprenne à nager. »

Les eaux salées enflèrent ses vêtements ; notre lady souleva son sein. Childe-Waters était un homme de malheur ! Bon Dieu, obliger la belle Ellen à nager !

Et quand elle fut de l’autre côté de l’eau, elle vint à ses genoux. Il dit : « Viens ici, toi, belle Ellen : vois là-bas ce que je vois.

« Ne vois-tu pas un château, Ellen, dont la porte brille d’or rougi ? De vingt quatre belles ladyes qui sont là, la plus belle est ma compagne ! »

– « Je vois maintenant le château, Childe-Waters ; d’or rougi brille la porte. Dieu vous donne bonne connaissance de vous-même et de votre digne compagne ! »

Là, étaient vingt-quatre belles ladyes folâtrant au bal, et Ellen, la plus belle lady de toutes, mena le destrier à l’écurie.

Et alors parla la sœur de Childe-Waters. Voici les mots qu’elle dit : « Vous avez le plus joli petit page, mon frère, que j’aie jamais vu.

« Mais ses flancs sont si gros ; mais sa ceinture est placée si haut ! Childe-Waters, je vous prie, laissez-le coucher dans ma chambre. »

– « Il n’est pas convenable qu’un petit page à pied, qui a couru à travers les marais et la boue, couche dans la chambre d’une lady, qui porte de si riches atours.

« Il est plus convenable pour un petit page à pied, qui a couru à travers les marais et la boue, de souper, sur ses genoux, devant le feu de la cuisine. »

Quand chacun eut soupé, chacun prit le chemin de son lit. Il dit : « Viens ici, mon petit page à pied, et écoute ce que je dis :

« Descends à la ville et reste dans la rue ; la plus belle femme que tu pourras trouver, arrête-la, pour dormir dans mes bras. Apporte-la, dans tes deux bras de peur qu’elle ne se salisse les pieds. »

Ellen est allée à la ville, elle a demeuré dans la rue ; la plus belle femme qu’elle a pu rencontrer, elle l’a arrêtée, pour dormir dans les bras de Childe-Waters. Elle l’a apportée dans ses deux bras, de peur qu’elle ne se salît les pieds.

« Je vous prie maintenant, bon Childe-Waters, de me laisser coucher à vos pieds ; car il n’y a pas de place dans cette maison où je puisse essayer de dormir. »

Il lui accorda la permission, et la belle Ellen se coucha au pied de son lit. Cela fait, la nuit passa vite, et quand le jour approcha,

Il dit : « Lève-toi, mon petit page à pied ; va donner à mon cheval le blé et le foin ; donne-lui à présent la bonne avoine noire, afin qu’il m’emmène mieux. »

Lors se leva la belle Ellen et donna au cheval le blé et le foin ; elle en fit ainsi de la bonne avoine noire, afin que le cheval emmenât mieux Childe-Waters.

Elle appuya son dos contre le bord de la mangeoire, et gémit tristement ; elle appuya son dos contre le bord de la mangeoire, et là elle fit sa plainte.

Elle fut entendue de la mère chérie de Childe-Waters. La mère entendit la dolente douleur : « Debout, toi, Childe-Waters, et va à l’écurie.

« Car dans ton écurie est un spectre qui gémit péniblement, ou bien quelque femme est en travail d’enfant ; elle commence la douleur. »

Childe-Waters se leva promptement ; il revêtit sa chemise de soie, et mit ses autres habits sur son corps blanc comme du lait.

Et quand il fut à la porte de l’écurie, il s’arrêta tout court pour entendre comment sa belle Ellen faisait ses lamentations.

Elle disait : « Lullabye, mon cher enfant, Lullabye, cher enfant ! cher ! je voudrais que ton père fût un roi, et que ta mère fût enfermée dans une bière. »

– « Paix à présent, dit Childe-Waters ; bonne et belle Ellen ! prends courage, je te prie, et les noces et les relevailles auront lieu ensemble le même jour. »

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