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18 février, 2015

Au bureau de poste, Anton Pavlovitch Tchekhov

Classé dans : — unpeudetao @ 18:19

Nous enterrions, ces jours-ci, la toute jeune femme de notre vieux directeur des postes, Sladkopèrtsov. Après avoir enfoui la belle, nous nous rendîmes, selon l’usage ancestral, au bureau de poste pour le repas de « commémoration ».

 

Lorsqu’on servit les crêpes de sarrasin, le vieux veuf se mit à pleurer amèrement, et dit : – Ces crêpes sont aussi dorées que les joues de la défunte. Aussi belles… de point en point ! – Oui, reconnurent les invités, c’était vraiment une beauté… Une femme de premier ordre ! – Oui-i… À la voir, chacun s’étonnait. Et cependant, messieurs, je ne l’aimais ni pour sa beauté, ni pour ses bonnes mœurs… Ces deux qualités, inhérentes à toute la nature féminine, se rencontrent souvent ici-bas. Je l’aimais pour une autre particularité : j’aimais au juste la défunte, Dieu ait son âme, parce que, avec la vivacité et l’enjouement de son caractère, elle fut fidèle à son mari. Elle me fut fidèle bien qu’elle n’eût que vingt ans et que j’aille en avoir bientôt soixante. Elle me fut fidèle, à moi, vieil homme !

 

Le diacre, qui était du repas, exprima son doute par un grognement éloquent, suivi de toux. – Alors, lui dit le veuf, vous n’y croyez pas ? – Ce n’est pas que je n’y croie pas… dit le diacre troublé, mais… les jeunes femmes, maintenant, aiment trop les… comment dire… les rendez-vous, sauce provençale… – Vous doutez ; mais, monsieur, je vous le prouverai ! Je maintenais en elle la fidélité par divers moyens de nature stratégique, pour ainsi dire, quelque chose dans le genre de la fortification. Avec mes façons de vivre et mon caractère rusé, ma femme ne pouvait en aucune façon me tromper. J’ai employé la ruse pour la sauvegarde de mon lit conjugal. Je connais des mots qui équivalent à des mots d’ordre. Je n’avais qu’à les dire, et, suffit ! je pouvais dormir tranquille sur le chapitre fidélité… – Quels sont donc ces mots ? – Tout simples. Je faisais circuler en ville de méchantes rumeurs. Ces rumeurs-là, vous les connaissez certainement. Je disais à tout le monde : « Ma femme Aliôna est la maîtresse de notre chef de police, Ivane Aléxèïtch Zalikhvâtski. » Cela suffisait. Aucun homme n’osait faire la cour à Aliôna, tant il craignait le courroux du maître de police. Lorsqu’un homme la voyait, il fuyait de peur que Zalikhvâtski ne se fasse des idées. Hé, hé, hé ! Aller s’accrocher à cette idole moustachue, on ne s’en tirerait pas ! Il vous dressera cinq procès-verbaux pour infractions sanitaires. S’il voit par exemple votre chat dans la rue, il vous fera un procès comme si c’était du bétail errant. – Alors, dîmes-nous tous, avec un étonnement prolongé, votre femme n’était pas la maîtresse d’Ivane Aléxèïtch ? – Non, c’était là ma ruse… hé, hé, hé ! Vous ai-je bien roulés, vous autres, jeunes gens ? Et voilà ce qui en était.

 

Trois minutes se passèrent en silence. Nous nous taisions, car il était offensant et honteux pour nous d’avoir été dupés de façon si maligne par ce vieux bonhomme au nez rouge. – Eh bien, grommela le diacre, fasse Dieu que tu te remaries !

 

Anton Pavlovitch Tchekhov (1860-1904), russe.

 

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