10 mars, 2015

Canards, Jules RENARD

Classé dans : — unpeudetao @ 0:38

I C’est la cane qui va la première, boitant des deux pattes, barboter au trou qu’elle connaît.

 

Le canard la suit. Les pointes de ses ailes croisées sur le dos, il boite aussi des deux pattes.

 

Et cane et canard marchent taciturnes comme à un rendez-vous d’affaires.

 

La cane d’abord se laisse glisser dans l’eau boueuse où flotte des plumes, des fientes, une feuille de vigne, et de la paille. Elle a presque disparu.

 

Elle attend. Elle est prête.

 

Et le canard entre à son tour. Il noie ses riches couleurs. On ne voit que sa tête verte et l’accroche-cœur du derrière. Tous deux se trouvent bien là. L’eau chauffe. Jamais on ne la vide et elle ne se renouvelle que les jours d’orage.

 

Le canard, de son bec aplati, mordille et serre la nuque de la cane. Un instant il s’agite et l’eau est si épaisse qu’elle en frissonne à peine. Et vite calmée, plate, elle réfléchit, en noir, un coin de ciel pur.

 

La cane et le canard ne bougent plus. Le soleil les cuit et les endort. On passerait près d’eux sans les remarquer. Ils ne se dénoncent que par les rares bulles d’air qui viennent crever sur l’eau croupie.

 

II Devant la porte fermée, ils dorment tous deux, joints et posés à plat, comme la paire de sabots d’une voisine chez un malade.

 

Jules RENARD (1864-1910).

 

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