14 juin, 2018

Fable d’AL-DAMÎRÎ : Nous ne pouvons oublier

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 4:42

On raconte que, dans la période de l’ignorance, deux frères partirent en voyage. Ils firent halte à l’ombre d’un arbre près d’une terre caillouteuse.

Dans l’après-midi, un serpent portant un dinar sortit de sous les cailloux et jeta la pièce entre leurs mains. Ils se dirent :

« Cela doit provenir d’un trésor caché par ici. »

Ils restèrent trois jours dans ce lieu, et le serpent sortait chaque jour leur apportant un dinar.

L’un des frères dit à l’autre :

«  Jusqu’à quand faut-il attendre ce serpent ? Tuons-le et creusons pour trouver ce trésor et l’emporter. » Mais son frère l’en empêcha et lui dit :

« Qu’en sais-tu ? Peut-être seras-tu à bout de force avant de trouver cet argent. »

Mais l’autre ne l’écouta pas ; il prit une hache et attendit le serpent. Lorsque celui-ci sortit, il lui asséna un coup qui blessa sa tête mais sans l’achever.

Alors le serpent s’abattit sur lui, le tua et rentra dans son terrier.

L’homme enterra son frère et resta jusqu’au lendemain ; le serpent sortit, la tête bandée, mais sans le dinar habituel.

« Ô toi, dit l’homme, je jure par Dieu que je ne me suis pas réjoui du mal qui t’a été fait, j’ai même interdit à mon frère d’agir comme il voulait, mais il ne m’a pas écouté. Si tu veux bien demander à Dieu qu’il nous soit témoin : tu ne me feras pas de mal, je ne te ferai pas de mal, ainsi tu reviendras à ton ancienne habitude. »

Mais le serpent refusa.

« Pourquoi refuses-tu ? » Lui demanda l’homme.

« Parce que, répondit le serpent, je sais que tu ne saurais garder ta bienveillance envers moi, ayant sous tes yeux la tombe de ton frère ; et ma propre bienveillance envers toi aura une fin également, car ma blessure ne cesse de me faire souffrir. »

AL-DAMÎRÎ (1341-1405).

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4 juin, 2018

Hermann HESSE : De la perfidie du démon

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 4:58

Jadis vivait un ermite qui se tenait dans sa caverne et servait Dieu jour et nuit avec une grande piété. Mais un beau jour il se trouva près de sa cellule un berger qui faisait paître ses moutons. Or il advint un jour que le pâtre succombât au sommeil et qu’un brigand survînt qui lui déroba tous ses moutons. Or sur ces entrefaites, le maître du troupeau vint aussi et demanda au berger où étaient ses moutons. Celui-ci alors se mit à jurer qu’il avait, certes, perdu ses moutons, mais comment, ça il n’en savait rien du tout. Lorsque le maître entendit cela, il entra en fureur et l’assomma. Quand l’ermite vit cela, il se dit en son cœur : « Ô mon Dieu, vois, cet homme a accusé et tué un innocent. Puisque tu permets que puisse se produire une telle chose, je veux rentrer dans le monde vivre comme les autres. » Ayant pensé cela, il quitta son ermitage et se mit en chemin pour regagner le monde. Mais Dieu ne voulut pas le laisser se perdre et lui envoya un ange sous une figure humaine, afin de l’accompagner. Et lorsque l’ange eut rencontré icelui sur la route, il lui dit : « Cher ami, où te portent tes pas ? » Et l’ermite lui répondit : « Vers cette ville que tu vois devant moi. » L’ange lui dit alors : « Je veux t’accompagner sur ton chemin, car je suis un ange de Dieu et je suis venu à toi pour que nous fassions route ensemble. » Sur ce tous deux se rendirent à la ville ; et lorsqu’ils y furent parvenus, ils prièrent un homme d’armes de bien vouloir les héberger pour l’amour de Dieu. Or cet homme d’armes les reçut fort amicalement et les traita en tout avec beaucoup d’humilité, de la façon la plus honnête et la plus magnificente. Il faut savoir que cet homme avait un fils unique encore au berceau qu’il aimait tendrement ; et lorsque l’on eût pris le repas du soir, la salle où l’on dormait fut ouverte et l’on prépara de la façon la plus convenable des lits pour l’ange et pour l’ermite. Mais à minuit l’ange se leva et étrangla l’enfant dans son berceau. Lorsque l’ermite vit cela, il pensa à part lui : « Il est impossible que ce soit un ange de Dieu : ce brave soldat lui a procuré tout le nécessaire pour l’amour de Dieu, il n’avait rien que cet innocent enfançon, et il le lui a tué ! » Cependant il n’osa pas lui dire quoi que ce fût. Tôt le matin ils se levèrent tous deux et se mirent en route pour une autre ville où ils furent reçus avec de grands honneurs dans la maison d’un bourgeois et somptueusement traités. Or ce bourgeois possédait une coupe en or, qu’il tenait pour fort précieuse et dont il était extrêmement fier ; à minuit, l’ange se leva et vola cette coupe. Lorsque l’ermite vit cela, il pensa à part lui : « À mon avis c’est un mauvais ange ; ce bourgeois nous a fait du bien, et en récompense, il lui a volé sa coupe. » Cependant il ne lui dit rien, car il avait peur de lui. Mais au petit matin ils se remirent en route, jusqu’à ce qu’ils parvinssent à une rivière qu’enjambait un pont. Ils s’engagèrent sur le pont et ils rencontrèrent un pauvre homme. L’ange lui dit : « Mon brave, montre-nous donc le chemin de cette ville » ; alors le pauvre se retourna et montra du doigt dans sa direction. Mais lorsqu’il se fut retourné, l’ange le saisit soudain par l’épaule et le jeta par-dessus le pont, et le pauvre s’engloutit immédiatement dans les flots. Lorsque l’ermite vit cela, il se dit en son cœur : « Maintenant je sais bien que c’est le diable, et non un bon ange de Dieu. Qu’est-ce que le pauvre avait commis de mal ? – et pourtant il l’a assassiné. » Et désormais il se mit à réfléchir aux moyens de se débarrasser de lui ; pourtant, par peur, il ne lui dit rien. Mais comme vers la fin de la journée ils étaient parvenus à une ville, ils entrèrent dans la maison d’un riche et demandèrent pour l’amour de Dieu une couche pour la nuit. Mais celui-ci la leur refusa sèchement. Là-dessus, l’ange du Seigneur lui dit ces paroles : « Pour l’amour de Dieu, laissez-nous seulement grimper sur le toit de votre maison, afin que les loups et les bêtes féroces ne nous dévorent point. » Mais celui-ci répondit : « Voyez, c’est ici la porcherie où vivent mes cochons ; si cela vous convient, vous pouvez coucher auprès d’eux, mais sinon, écartez-vous de moi, car je ne vous accorderai aucune autre place. » Là-dessus l’ange lui répliqua : « Puisqu’il ne peut en aller autrement, nous resterons donc avec vos cochons » ; et c’est ce qu’il advint. Tôt le matin ils se levèrent, l’ange appela leur hôte et dit : « Mon cher, voici une coupe que je te donne », et sur ces paroles il lui donna la coupe qu’il avait volée au bourgeois. Lorsque l’ermite vit cela, il se dit en lui-même : « Maintenant je sais à coup sûr que c’est le diable ; c’était un brave homme qui nous avait reçus en toute humilité, et il lui a volé sa coupe pour l’offrir à cette canaille qui n’a pas voulu nous accueillir chez lui. » Sur ce il dit à l’ange : « Je ne veux pas demeurer plus longtemps auprès de vous, et je vous recommande à Dieu. »

Là-dessus l’ange lui répondit : « Écoute-moi, et ensuite libre à toi de partir. Tu vivais naguère dans un ermitage, et le maître du troupeau a occis son berger. Sache qu’alors ce berger n’avait pas mérité la mort, car un autre avait commis le vol, et il n’aurait donc pas dû mourir. Mais Dieu a permis qu’il fût tué, afin que grâce à ce châtiment il échappât à la damnation éternelle qu’il méritait pour un péché qu’il avait commis une autre fois et pour lequel il n’avait jamais fait pénitence. À l’inverse, le brigand qui s’est échappé avec tous les moutons endurera les souffrances éternelles, et le possesseur des moutons qui a tué le berger expiera toute sa vie, en distribuant les aumônes à profusion et en multipliant les œuvres de charité, la faute qu’il a commise par ignorance. Ensuite, pourtant, j’ai étranglé pendant la nuit le fils de cet homme d’armes qui nous avait assuré un bon hébergement. Mais sache qu’avant que ce petit garçon ne fût né, ce soldat comptait parmi les plus généreux distributeurs d’aumônes et qu’il s’adonnait à toutes sortes d’œuvres de charité ; mais depuis la venue au monde de l’enfant, il était devenu parcimonieux et cupide et amassait tout ce qu’il pouvait pour rendre l’enfant riche, si bien que ce dernier était devenu la cause de sa perte ; et c’est pourquoi j’ai tué l’enfant, et depuis il est redevenu ce qu’il était naguère, à savoir un bon chrétien. Ensuite j’ai également volé la coupe de ce bourgeois qui nous avait reçus chez lui avec une telle humilité. Mais sache qu’avant que cette coupe ne fût confectionnée, il n’y avait sur terre homme qui fût plus sobre que celui-ci ; néanmoins, après que cette coupe eut été fabriquée, il y trouvait un plaisir tel qu’il passait ses journées à boire dedans et qu’il était ivre deux ou trois fois par jour ; c’est pourquoi je lui ai pris cette coupe, et depuis il est redevenu sobre, comme autrefois. Ensuite, j’ai jeté le pauvre à l’eau. Sache que ce pauvre était un bon chrétien ; pourtant, s’il avait parcouru la seconde moitié de sa route, il serait tombé en état de péché mortel en tuant quelqu’un ; mais maintenant il est sauvé et il trône en ce moment même au sein des honneurs célestes. Et pour finir, j’ai donné la coupe de ce bourgeois à celui qui avait refusé de nous accueillir. Mais sache que rien sur terre ne se passe sans raison. Il nous a quand même acceptés dans la porcherie, et c’est pour cela que je lui ai donné la coupe ; mais quand il aura cessé de vivre, il se retrouvera trônant en enfer. Mets donc à l’avenir un frein à ta bouche, afin de ne pas blâmer Dieu, car il sait tout. » Lorsque l’ermite eut entendu cela, il tomba aux pieds de l’ange et implora son pardon ; et là-dessus il reprit le chemin de son ermitage et redevint bon chrétien.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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31 mai, 2018

Hermann HESSE : De la foi et de la foi dans les miracles

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:10

Un beau jour à Besançon arrivèrent deux hommes, des loups sous l’habit du berger, qui se donnaient les apparences de la plus haute piété. Ils étaient pâles et maigres, allaient nu-pieds et jeûnaient tous les jours ; ils ne manquaient jamais les matines à l’église et n’acceptaient de personne une aumône qui outrepassât la satisfaction des plus humbles besoins. Lorsque par semblables manières ils se furent acquis la bienveillance de toute la population, ils se mirent alors à cracher leur secret venin, en d’autres termes à prêcher au peuple de nouvelles hérésies inouïes. Afin que la foule crût à leur doctrine, ils faisaient recouvrir le sol de farine et le traversait en courant sans y laisser la moindre trace. Ou encore ils marchaient sur les eaux sans y enfoncer. En outre ils faisaient mettre le feu aux cabanes de bois dans lesquelles ils vivaient, et une fois les cabanes complètement consumées, ils en ressortaient sains et saufs. Là-dessus ils disaient à la foule : « Si vous n’en croyez pas nos paroles, croyez-en du moins nos prodiges. » Lorsque l’évêque et le clergé apprirent tout cela, ils furent très bouleversés. Et lorsqu’ils vinrent les affronter et les déclarèrent hérétiques, charlatans et serviteurs du diable, peu s’en fallut qu’ils ne fussent eux-mêmes lapidés par le peuple. L’évêque était un homme bon et docte, originaire de notre contrée. Conrad, notre frère chenu, l’avait bien connu et c’est encore lui qui m’a raconté cette histoire. L’évêque vit donc qu’il n’arrivait à rien par ses paroles et que le peuple confié à son ministère était dévoyé de la foi par des serviteurs du diable. Il convoqua alors un ecclésiastique de sa connaissance, très versé dans les arts magiques, et lui dit : « Telle et telle chose est arrivée. Je te prie d’obtenir du diable par ton art qu’il te dise qui sont ces gens, d’où ils viennent et quelle est la force qui leur permet d’accomplir de si grands et si stupéfiants miracles. En effet il est impossible qu’ils réalisent ces signes prodigieux par la force divine, car leur doctrine est tout entière impie. » L’ecclésiastique dit : « Il y a fort longtemps que j’ai renoncé à cet art. » Mais l’évêque opina : « Tu vois bien dans quelle détresse je suis. Ou bien il me faudra donner mon accord à la doctrine de ces gens, ou bien je serai lapidé par le peuple. Je t’impose donc en expiation de tes péchés d’agir en cette rencontre selon ma volonté. » L’ecclésiastique obtempéra et évoqua le diable. Celui-ci demanda la cause d’une telle conjuration, et l’homme lui dit : « Je regrette fort d’avoir pris mes distances envers toi. Et comme à l’avenir j’entends m’attacher à toi plus que je ne l’ai fait jusqu’ici, je te prie de me renseigner sur ces gens, la doctrine qu’ils professent et la force qui leur permet d’opérer de tels miracles. » Le diable répondit : « Ils sont à moi et envoyés par moi, et ce qu’ils prêchent, c’est moi qui le leur ai mis dans la bouche. » L’ecclésiastique demanda : « D’où vient qu’ils soient invulnérables et ne soient ni engloutis par l’eau ni brûlés par le feu ? » Le diable dit : « Ils portent sous les épaules, cousu entre cuir et chair, le contrat par lequel ils m’ont vendu leur âme ; sa vertu leur permet d’accomplir de tels actes et les rend invulnérables. » L’ecclésiastique : « Et que se passerait-il si on leur enlevait cette inscription ? » Le diable : « Alors ils seraient faibles comme les autres hommes. » Là-dessus le clerc remercia le diable et dit : « Va-t’en maintenant, et si je t’appelle à nouveau, reviens à nouveau. » Il retourna trouver l’évêque et lui raconta tout. Celui-ci, empli de joie, convoqua tous les habitants de la ville et dit : « Je suis votre pasteur, vous êtes mes brebis. Si, comme vous le dites, ces gens confirment leur doctrine par des signes prodigieux, je veux moi aussi me ranger de leur bord ; mais dans le cas contraire, il convient que vous les punissiez et retourniez avec moi pleins de repentance à la foi de vos pères. » La foule s’écria : « Nous les avons vu faire grande abondance de miracles. » L’évêque dit : « Mais moi non. » Bref, le peuple accepta sa proposition et l’on convoqua les hérétiques. En présence de l’évêque, on alluma un feu au milieu de la ville. Mais avant que les maîtres d’erreur ne s’exposassent au feu, l’évêque les prit à partie secrètement et dit qu’il voulait vérifier s’ils portaient sur eux des moyens magiques. Aussitôt ils se déshabillèrent et dirent avec grande assurance : « Examine donc de près notre corps et nos vêtements. » Mais les soldats leur firent lever les bras en l’air selon les instructions de l’évêque, trouvèrent sous leurs omoplates des cicatrices couturées, les ouvrirent à coup de couteau et firent paraître au grand jour les petits documents écrits qui y étaient cousus. L’évêque s’en saisit, fit mener ces gens devant le peuple, réclama le silence et cria à haute et intelligible voix : « Maintenant vos prophètes vont entrer dans les flammes. S’ils restent indemnes, je suis prêt à les croire. » Les pauvres hères tremblaient et se débattaient. Alors l’évêque raconta tout, le peuple fut mis au fait de la tromperie et put contempler les papiers du diable. Alors tous, emplis de courroux, jetèrent les serviteurs du diable dans le brasier tout préparé, afin qu’ils fussent voués comme leur maître au feu éternel.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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12 mai, 2018

Hermann HESSE : Sur la vie de saint Alexis, fils de l’empereur Euphémien

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 4:19

Il était une fois un certain empereur, dans l’empire duquel, à savoir l’État romain, vivait un certain jouvenceau appelé Alexis, fils d’un très noble Romain du nom d’Euphémien, l’un des premiers à la cour impériale. Il était entouré de trois mille esclaves, tous ceinturés de ceintures d’or et habillés de vêtements de soie. Cependant le susdit Euphémien était très miséricordieux, et chaque jour il avait dans sa maison trois tables apprêtées pour les pauvres, les orphelins, les étrangers et les veuves, qu’il servait avec zèle ; et vers la neuvième heure il prenait lui-même sa collation, environné d’hommes pieux et dans la crainte du Seigneur. Or il avait une femme du nom d’Abel, qui partageait ses dispositions et sa crainte de Dieu. Et comme ils n’avaient pas de fils, Dieu sur leur prière leur en accorda un, sur quoi ils prirent la ferme décision de vivre désormais dans une totale chasteté. L’enfant fut donc donné en charge aux précepteurs ès arts libéraux, afin d’en être instruit en ces disciplines. Et lorsqu’il se fut distingué dans tous les arts de la sagesse mondaine et qu’il fut enfin parvenu à l’âge viril, on choisit une jeune fille dans la famille impériale que l’on unit à lui par les liens du mariage. Voici que la nuit vint : durant celle-ci il observa d’abord avec son épouse un silence mystérieux, puis le saint jouvenceau se mit à l’instruire dans la crainte du Seigneur, et il lui donna l’anneau d’or qui portait son sceau et l’agrafe de son baudrier, de quoi il était ceinturé, afin qu’elle les conservât, en lui disant ces paroles : « Prends ceci et garde-le avec soin, tant qu’il plaira au Seigneur, et que le Seigneur soit avec nous ! »

Là-dessus il se rendit au bord de la mer et après s’être embarqué en secret sur un bateau, il parvint jusqu’à Laodicée, et au-delà jusqu’à Édesse, une ville de Syrie où l’on conservait sur une étoffe l’image de notre Seigneur le Christ, tracée sans intervention de la main humaine. Lorsqu’il y fut arrivé, il distribua aux pauvres tout ce qu’il avait apporté avec lui, et commença à se poster au portail de l’église de Marie, Mère de Dieu, vêtu de méchants habits et en compagnie d’autres mendiants. Des aumônes reçues, il ne conservait pour soi que juste autant qu’il en fallait pour sa subsistance, le reste il en faisait don aux autres pauvres. Mais son père qui pleurait amèrement la disparition de son fils envoya ses serviteurs à travers toutes les parties du monde, en leur donnant mission de le rechercher avec zèle. Or, lorsque certains d’entre eux furent parvenus en la ville d’Édesse, certes lui-même les reconnut fort bien, cependant, comme eux ne le reconnaissaient pas, ils lui distribuèrent tout comme aux autres pauvres des aumônes qu’il accepta en remerciant Dieu en ces termes : « Seigneur, je te remercie de me faire recevoir les aumônes de mes esclaves. » Alors les serviteurs revinrent auprès de son père et annoncèrent qu’on ne le pouvait trouver nulle part. Or sa mère, dès le jour de son départ, avait étendu un sac sur le sol de sa chambre à coucher, et pleurant et se lamentant elle s’y était installée en prononçant ces paroles : « Je veux rester toujours ici dans le deuil et l’affliction, jusqu’à ce que je recouvre mon fils chéri. » Et l’épouse d’icelui dit à sa belle-mère : « Jusqu’à ce que j’aie des nouvelles de mon doux fiancé, je veux comme une tourterelle rester près de toi. » Mais après qu’Alexis eut persévéré dix-sept ans au service de Dieu sous l’avant-porche de l’église susnommée, l’image de la Sainte Vierge qui s’y trouvait s’adressa en ces termes au gardien du temple : « Fais entrer cet homme de Dieu, car il est digne du royaume des cieux, et l’esprit du Seigneur repose sur lui. » Et comme le gardien ne savait pas de qui elle parlait, elle lui dit en outre : « C’est celui qui est assis dehors sous le porche ». Alors le gardien sortit en hâte et le conduisit dans l’église. Mais lorsque cet événement eût été porté à la connaissance de tous, il s’éloigna de ces lieux, car il voulait se soustraire à la gloire terrestre.

Il s’embarqua donc sur un bateau, mais alors qu’il comptait faire voile pour Tarse en Cilicie, le bateau, dérouté par des tempêtes sous l’effet des desseins de Dieu, aborda dans le port de Rome. Lorsqu’Alexis s’en rendit compte, il se dit en lui-même : « Je veux séjourner dans la maison de mon père sans me faire connaître ni être à charge à personne. » Or il rencontra son père qui revenait du palais et était entouré d’une foule de serviteurs, et il se mit à le suivre en criant d’une voix forte : « Serviteur du Seigneur, ordonne que moi, qui suis étranger, sois reçu dans ta demeure, et laisse-moi me nourrir des reliefs de ta table, afin que le Seigneur, lui aussi, veuille bien prendre en pitié ton fils qui est à l’étranger. » Lorsque le père eut entendu ces mots, il commanda qu’on le reçût chez lui pour l’amour de son fils, lui concéda dans sa maison une certaine place, lui présenta les mets de sa table et lui affecta un serviteur particulier. Mais lui persévérait dans ses prières et mortifiait son corps par le jeûne, et les serviteurs de la maison se gaussaient de lui et lui versait fréquemment les eaux de vaisselle sales sur la tête ; mais lui supportait tout cela avec grande patience. Alexis resta donc ainsi dix-sept ans dans la maison de son père sans se faire connaître, et lorsqu’il vit que sa vie touchait à sa fin, il réclama du papier et de l’encre et coucha par écrit tout le cours de sa vie. Mais le dimanche après la célébration de la messe, une voix de tonnerre résonna du ciel au cœur du sanctuaire : « Venez tous à moi, vous qui peinez et ahanez sous le faix ! » Or lorsque tous entendirent ces paroles, ils tombèrent face contre terre, et merveille, la voix retentit pour la seconde fois : « Allez chercher l’homme de Dieu, afin qu’il prie pour Rome ! » Mais ceux-ci le cherchèrent et ne le trouvèrent pas, et de nouveau on entendit la voix : « Cherchez dans la maison d’Euphémien » Mais lorsqu’on questionna ce dernier, il dit qu’il n’était au courant de rien. Alors les empereurs Arcadius et Honorius vinrent avec le pape Innocent à la maison du susdit Euphémien, et voyez, la voix du serviteur d’Alexis parvint jusqu’aux oreilles de son maître, et voici ce qu’elle disait : « Voyez, ô Seigneur, si cela ne pourrait pas être notre étranger, qui est homme de grand âge et de grande patience. » Aussitôt Euphémien courut le trouver, mais il le trouva déjà trépassé, et son visage, il le vit empourpré comme la face d’un ange, et il voulut prendre le papier qu’il tenait dans sa main, mais il ne put le faire. Mais lorsqu’il fut sorti et qu’il eut rapporté tout cela à l’empereur et au pape, et que ceux-ci furent entrés chez lui, ils dirent : « Nous sommes tous, tant que nous sommes, des pécheurs. Et nonobstant nous tenons le gouvernail de l’empire, et nous avons la charge pastorale de toute la communauté. Donne-nous donc le papier, afin que nous sachions ce qu’il y a d’écrit dessus. » Le pape, alors, s’approcha de lui, prit le papier dans sa main mais s’en dessaisit aussitôt et le fit lire devant le peuple présent et sa suite et le propre père du défunt.

Mais lorsque Euphémien apprit cela, il s’effondra sur le sol, ému d’une grande épouvante, tandis que ses forces l’abandonnaient. Et lorsqu’il fut un peu revenu à lui, il déchira ses vêtements, il se mit à arracher les poils grisonnants de son chef et de sa barbe, et à déchirer sa propre chair, il se précipita sur son fils et s’écria : « Hélas, mon cher fils, pourquoi m’as-tu plongé en semblable deuil, et jeté si longues années durant dans les soupirs et les plaintes ! Ah, infortuné que je suis, que vois-je ? Toi, le protecteur de ma vieillesse, étendu sur une civière et sans voix pour me parler ! Hélas, comment pourrais-je jamais trouver un autre consolateur ? » Sa mère, lorsqu’elle entendit ces paroles, telle une lionne qui lacère les filets, les habits lacérés et les cheveux dénoués, leva les yeux vers le ciel, et comme l’énorme affluence du peuple l’empêchait de parvenir jusqu’au cadavre saint, elle s’écria d’une voix forte : « Faites-moi place, afin que je puisse voir le consolateur de mon âme, celui qui a sucé le lait de ma poitrine ! » Et lorsqu’elle fut parvenue au cadavre, elle s’étendit sur lui en poussant de grands cris : « Hélas, mon très cher fils, lumière de mes yeux, pourquoi en as-tu usé ainsi avec nous ? Pourquoi as-tu si cruellement agi envers nous ? Tu voyais ton père, et moi-même, infortunée, tout en larmes, et tu ne te montrais pas à nous ; tes esclaves t’offensaient, et tu supportais cela ! » Et sans cesse elle se jetait de nouveau sur le cadavre ; et tantôt elle étendait ses bras sur lui, tantôt elle palpait de ses mains son visage angélique, l’embrassait et s’écriait : « Pleurez tous avec moi, vous qui êtes ici, car celui qui était mon fils unique, dix-sept ans je l’ai eu dans ma maison et je ne l’ai pas reconnu ! Et les esclaves l’ont injurié, et l’ont frappé du poing au visage ! Hélas, qui pourra faire de mes yeux une source de larmes, afin que jour et nuit je pleure la douleur de mon âme ? » Et son épouse, drapée dans des vêtements adriatiques, arriva en pleurant et dit : « Malheur à moi, qui suis à ce jour orpheline, et me retrouve veuve ! Je n’ai désormais plus personne vers qui tourner mes regards, plus personne vers qui je puisse lever mes yeux ! On m’a volé le miroir de moi-même, mon espérance s’est engloutie ; désormais une douleur s’instaure, qui jamais plus n’aura de fin. » Et le peuple, entendaient ces paroles, pleurait de façon lamentable.

Là-dessus le pape et les empereurs firent placer le cadavre sur une civière décente et conduire à travers toute la ville. Et il fut annoncé au peuple que l’homme de Dieu que toute la ville cherchait avait été retrouvé, et tous se portèrent en hâte au devant du cortège. Et lorsqu’un malade touchait ce cadavre saint, il était aussitôt guéri : les aveugles retrouvaient la vue, les possédés étaient débarrassés du Malin, et tous les invalides, pourvu qu’ils aient touché le corps, étaient guéris de toute espèce de mésaise. Or les empereurs, lorsqu’ils s’aperçurent de ces très grands miracles, se mirent eux-mêmes à porter la civière avec le pape, afin d’être eux-mêmes sanctifiés par ce saint corps. Par la suite les empereurs ordonnèrent qu’on jetât dans les rues une grande quantité d’argent et d’or, afin que le gros de la foule restât accaparé par son amour des richesses et laissât conduire à l’église le saint cadavre. Mais le peuple en oublia son amour des richesses, et la presse était de plus en plus forte pour toucher le corps saint, si bien que finalement ce ne fut qu’avec une peine extrême qu’ils le conduisirent jusqu’au temple du saint martyr Boniface ; et cependant qu’ils demeurèrent là sept jours durant à louer Dieu, ils lui firent édifier un monument, tout d’or et de pierres précieuses et choisies, où ils déposèrent le saint cadavre avec une grande vénération. Or il s’éleva du tombeau lui-même un si suave parfum qu’il semblait qu’il fût empli de toutes les épices imaginables. Et ce fut en l’année 328 du Seigneur que sa mort advint.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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8 mai, 2018

Hermann HESSE : De l’excès d’orgueil

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 6:11

AU PLUS BAS DEGRÉ DE L’HUMILIATION

Au temps jadis régnait le moult puissant empereur Jovinien. Un jour qu’il était étendu sur son lit, son cœur s’enfla d’un incroyable orgueil et il se dit en lui-même : « Y a-t-il donc un autre Dieu que moi ? » Alors qu’il ruminait encore ces pensées, le sommeil s’empara de lui et lorsqu’il se leva au petit matin, il convoqua tous ses guerriers et leur tint ce discours : « Mes enfants, il serait séant de prendre quelque nourriture, car j’ai l’intention aujourd’hui d’aller à la chasse. » Ceux-ci se montrèrent disposés à accomplir ses volontés, prirent quelque nourriture et partirent pour la chasse. Mais pendant que l’empereur chevauchait, il fut saisi par une chaleur insupportable et il eut l’impression qu’il allait mourir s’il ne pouvait se baigner dans une eau froide. Il regarda donc autour de lui et aperçut dans le lointain une large étendue d’eau. Aussi dit-il à ses soldats : « Restez ici et m’attendez jusqu’à ce que je me sois rafraîchi. » Là-dessus il piqua des deux et galopa à bride abattue vers ces eaux, sauta de cheval, enleva tous ses habits, entra dans l’eau et y resta le temps qu’il fallut pour être bien rafraîchi. Mais tandis qu’il s’ébrouait encore dans l’eau, un certain homme vint à passer qui lui ressemblait en tout, visage et attitudes, il enfila ses vêtements, monta sur son cheval, et galopa vers les guerriers d’icelui. Tous le reçurent comme si c’était l’empereur lui-même, et lorsque les réjouissances de la chasse furent terminées, il se mit en route pour le palais avec les soldats. Après coup, cependant, Jovinien sortit rapidement de l’eau, mais ne trouva ni son cheval ni ses vêtements. Il s’en étonna grandement et fut bien affligé : et comme il était nu et ne voyait personne, il se dit à part soi : « Que vais-je faire ? J’ai été pitoyablement trompé. » Il finit par reprendre ses esprits et dit : « Dans le voisinage habite un soldat que j’ai élevé au rang de mes grands capitaines ; je vais aller le trouver et me procurer des vêtements et un cheval, et ainsi équipé je pourrai retourner à cheval à mon palais et voir de quelle façon et par qui mon identité a été usurpée. » Jovinien se mit donc en route tout nu pour le château du guerrier susdit et frappa à la grand-porte. Le portier s’enquit alors des raisons pour lesquelles il tambourinait ainsi, et Jovinien dit : « Ouvrez la porte et voyez qui je suis. » Or le portier ouvrit grand la porte et l’ayant vu s’étonna fort et dit : « Qui es-tu donc ? » L’autre alors de rétorquer : « Je suis l’empereur Jovinien ; va trouver ton maître et dis-lui qu’il me prête des vêtements ; car j’ai perdu toutes mes pièces de vêtement et mon cheval. » Mais le portier de répliquer : « Tu as menti, infâme fripon, car juste avant ton arrivée sa Seigneurie l’empereur Jovinien est passée ici-même avec ses guerriers, en route pour son palais ; mon seigneur l’a accompagné, mais il vient juste de rentrer et il est maintenant attablé. Mais que tu prétendes être empereur, j’en rendrai compte à mon seigneur. » Sur-le-champ, en effet, le portier se présenta à son seigneur et lui porta les propos d’icelui. Le seigneur n’eut pas plus tôt entendu cela qu’il commanda qu’on l’amenât devant lui ; et lorsque le guerrier l’eût bien regardé, il ne le reconnut pas, mais l’empereur, lui, le reconnaissait fort bien. Là-dessus, le guerrier dit : « Dis-moi, qui es-tu donc, et quel est ton nom ? » L’autre répondit : « Je suis l’empereur Jovinien, et je t’ai à telle et telle occasion élevé à ton rang de grand capitaine. » Mais le premier dit : « Ô infâme fripon, avec quelle effronterie ne t’avises-tu pas de te parer du nom d’empereur ? Car juste avant toi, mon seigneur l’empereur est rentré à cheval à son palais ; je m’étais joint à son escorte en cours de route et j’en suis revenu à l’instant. Mais de t’être toi-même paré du nom d’empereur, tu ne t’en sortiras pas sans châtiment. » Là-dessus il lui fit donner une solide volée de coups et le fit jeter ensuite hors du château.

Or, se voyant ainsi fouetté et chassé, il se mit à pleurer amèrement et dit : « Ô Seigneur mon Dieu, comment est-il possible que ce guerrier à qui j’ai conféré moi-même sa charge de grand capitaine ne me reconnaisse plus désormais et qu’il ait pu me faire si cruellement fouetter ? » Il lui vint alors à l’esprit : « Or çà, dans le voisinage, habite l’un de mes conseillers, le duc ; vers sa demeure je veux me mettre en route et lui exposer ma détresse. Grâce à lui je recevrai des vêtements et je pourrai rentrer dans mon palais. » Mais lorsqu’il fut parvenu à la grand-porte du duc, il tambourina à grands coups, et le gardien de la porte, entendant qu’on frappait, ouvrit la porte et lorsqu’il vit un homme nu s’étonna fort et dit : « Brave homme, qui es-tu donc, et pourquoi arrives-tu ici tout nu ? » Mais celui-ci lui répliqua : « Je suis l’empereur et j’ai perdu par hasard mes vêtements et mon cheval, et pour cette raison je viens trouver ton duc afin qu’il me vienne en aide dans ma détresse ; c’est pourquoi je te prie de bien vouloir expliquer mon cas à ton seigneur. » Lorsque le gardien du portail eut entendu cela, il s’étonna fort, entra dans le palais et relata toute l’histoire à son seigneur. Le duc repartit alors : « Fais-le entrer ! » Mais lorsqu’on l’eût conduit à l’intérieur, personne ne le reconnut, et le duc lui dit : « Qui es-tu donc ? » Et celui-ci répliqua : « Je suis l’empereur et je t’ai élevé à la richesse et aux honneurs, je t’ai fait duc et je t’ai fait entrer dans mon conseil. » Mais le duc dit : « Infortuné gibier d’asile ! juste avant ton arrivée, j’ai accompagné à cheval et jusqu’à son palais mon seigneur l’empereur, et j’en rentre à l’instant ; mais que tu te sois targué d’un pareil honneur, tu ne t’en tireras pas à si bon compte. » Là-dessus il le fit enfermer en prison, au pain sec et à l’eau, mais ensuite il le fit sortir de prison, rouer sévèrement de coups, puis chasser hors de toute l’étendue de ses terres.

Lorsqu’il se trouva ainsi banni, il poussa plus de soupirs et de plaintes qu’onques homme ne put croire, et se dit en lui-même : « Malheur à moi, que vais-je faire, car je suis devenu pour la populace un objet d’outrages et d’injures. Le mieux pour moi serait encore d’aller à mon palais, les miens en cettui lieu sauront sûrement me reconnaître, et même s’il n’en était rien, ma femme au moins pourra me reconnaître à certaines marques de reconnaissance. » Là-dessus, il s’en alla seul à son palais, frappa à la grand-porte, et lorsque le portier entendit frapper, il lui ouvrit icelle. Mais lorsqu’il l’eut aperçu, il lui dit : « Qui es-tu donc ? » Celui-ci répondit alors : « Je m’étonne que tu ne me connaisses pas, bien que tu aies si longtemps servi chez moi. » Et celui-là de dire : « Tu mens ! Il y a bien longtemps que je suis au service de mon seigneur l’empereur. » Et celui-ci de rétorquer : « C’est moi-même, et afin que tu croies en mes paroles, je te prie pour l’amour de Dieu d’aller trouver l’impératrice et de lui dire qu’elle veuille bien, en vertu de ces signes, m’envoyer mes habits impériaux, car j’ai par mauvaise fortune perdu tous les miens ; les signes, cependant, que je lui fais parvenir par ton intermédiaire, personne sur terre ne les connaît en dehors de nous deux. » Alors le gardien de la porte dit : « Je ne doute pas que tu ne sois fou, car à cet instant même l’empereur, mon seigneur, est attablé avec l’impératrice à son côté. Néanmoins je vais rapporter à l’impératrice que tu as dit que tu étais l’empereur, et je suis sûr que tu seras sévèrement châtié. » Le portier alla donc trouver l’impératrice et lui rendit compte de tout ce qu’il avait entendu. Elle n’en fut pas petitement affligée, elle se tourna vers son seigneur et prononça ces paroles : « Ô Seigneur, Vous savez qu’entre nous se sont souvent passées secrètement de mémorables choses. Et voici qu’un coquin débauché vient à notre porte, charge le portier de me les rapporter et me fait dire par celui-ci qu’il est l’empereur. » Lorsque l’empereur eut entendu cela, il ordonna qu’on amenât l’homme en présence de tous les assistants ; et lorsqu’on le fit entrer ainsi tout nu, voici qu’un chien qui lui était auparavant très attaché lui sauta à la gorge pour l’étrangler. Cependant il en fut empêché par la domesticité, en sorte qu’autre mal ne lui fut pas infligé par cettui chien. Il avait également un faucon sur un perchoir qui, dès qu’il l’eut aperçu, brisa ses liens et s’envola vers la grande salle. Alors l’empereur dit à tous ceux qui se trouvaient attablés dans la salle : « Mes chers vassaux, écoutez ces paroles que je vais proférer sur ce coureur de grands chemins. Dis-moi qui tu es et pourquoi tu viens ici ? » Celui-ci répondit alors : « Ô Seigneur, que voici une étrange question. Je suis l’empereur et seigneur de ces lieux. » Alors l’empereur dit à tous ceux qui étaient assis à la table ou debout auprès d’elle : « Dites-moi par le serment que vous m’avez prêté, qui de nous deux est votre empereur et maître ? » Ceux-ci répondirent alors : « Ô Seigneur, par le serment que nous vous avons prêté, il nous est facile ici de donner réponse : cette canaille, nous ne l’avons jamais vue, mais Vous, vous êtes notre empereur et maître que nous connaissons depuis la jeunesse, et c’est pourquoi nous vous prions d’une seule voix que soit puni ce personnage, afin que tous puissent en tirer exemple et ne se risquent jamais plus à une pareille outrecuidance. » Là-dessus l’empereur se tourna vers l’impératrice et dit : « Dis-moi, ma noble dame, par la fidélité que tu me gardes : connais-tu cet homme qui se nomme l’empereur et ton maître ? » Mais celle-ci répondit : « Ô cher Seigneur, pourquoi me demandes-tu pareille chose ? N’ai-je pas passé avec toi plus de trente années et n’ai-je pas engendré des enfants avec toi ? Il y a pourtant une chose dont je m’étonne, à savoir comment ce drôle est parvenu à apprendre certaines affaires accomplies par nous en secret. » Là-dessus, l’empereur demanda à celui que l’on avait conduit devant lui : « Mon brave, comment as-tu pu oser te faire toi-même passer pour un empereur ? Voici la sentence que nous prononçons : tu seras attaché aujourd’hui à la queue d’un cheval, et si jamais tu as encore l’effronterie de prétendre de telles choses, je te condamnerai à la mort la plus infamante. » Là-dessus il appela ses féaux et leur dit : « Allez et attachez-moi cet homme à la queue d’un cheval, mais ne le tuez point. » Et c’est ce qu’il advint.

Mais ensuite, voici que le malheureux sentit dans ses entrailles un remuement plus fort que quiconque ne saurait croire, et désespérant pour ainsi dire de lui-même, il s’écria : « Maudit soit le jour où je suis né et où mes amis m’ont abandonné ! Mon épouse et mes fils ne m’ont pas reconnu. » Tandis qu’il parlait encore ainsi, il pensa en lui-même : « Dans le voisinage habite mon confesseur, je vais me rendre chez lui ; peut-être voudra-t-il bien me reconnaître, car il m’a très souvent entendu en confession. » Là-dessus il alla trouver cet ermite et frappa à la fenêtre de sa cellule. Celui-ci alors demanda : « Qui est là ? » et il répondit : « C’est moi, l’empereur Jovinien. Ouvre ta fenêtre, que je puisse parler avec toi. » Or lorsque celui-ci eut entendu sa voix, il ouvrit bien sa fenêtre, mais dès qu’il le vit, il la claqua avec violence en disant : « Éloigne-toi de moi, maudit, car tu n’es pas l’empereur, mais le diable qui a pris forme humaine ! » Mais lorsque l’empereur entendit ces mots, il se roula par terre de douleur, s’arracha les cheveux sur la tête, et la barbe aussi, et dit : « Malheur à moi, que vais-je faire ? » En prononçant ces paroles, il lui revint à l’esprit combien naguère, alors qu’il était étendu sur son lit, son cœur s’était enflé d’orgueil, et qu’il avait prononcé ces paroles : « Y a-t-il donc un autre Dieu que moi ? » Sans retard il cogna à la fenêtre de l’ermite et dit : « Je vous en supplie, pour l’amour du Crucifié, écoutez ma confession à fenêtre close. » Celui-ci dit alors : « Ceci me convient. » Et l’empereur, ruisselant de larmes, confessa toute sa vie et surtout la façon dont il s’était élevé au-dessus de Dieu lui-même et avait dit qu’il ne croyait en aucun autre Dieu qu’en lui-même. Mais lorsque confession fut faite et absolution donnée, l’ermite ouvrit sa fenêtre et le reconnut et dit : « Béni soit le Seigneur en haut des cieux, maintenant je te reconnais ; j’ai ici quelques pauvres vêtements, tu n’as qu’à les mettre et te rendre à ton palais, et là, j’en ai bon espoir, ils te reconnaîtront. »

Là-dessus l’empereur s’habilla, gagna son palais et frappa à la grand-porte d’icelui. Le portier l’ouvrit immédiatement et le reçut avec tous les honneurs. L’empereur dit alors : « Me reconnais-tu donc ? » et celui-ci répondit : « Eh bée, Seigneur, fort bien. Il n’y a qu’une chose qui me tracasse, c’est que je suis resté là toute la journée et que je ne vous ai pas vu sortir de la maison. » L’empereur pénétra alors dans la salle du conseil, et tous ceux qui le virent inclinèrent leur chef. L’autre empereur, cependant, était auprès de sa femme. Or un homme d’armes qui sortait des appartements impériaux le regarda avec beaucoup d’attention, sur ce fait retourna dans la chambre et dit : « Seigneur, dans la grand-salle il y a un homme à qui tous font révérence et rendent les honneurs, et il vous ressemble en tout si singulièrement que je ne sais absolument plus lequel de vous deux est l’empereur. » Lorsque l’empereur entendit cela, il dit à l’impératrice : « Sors, et va voir si tu le connais. » Elle se hâta donc de sortir et, dès qu’elle l’eût aperçu, elle s’étonna grandement, se hâta de rentrer dans les appartements, et dit : « Ô Seigneur, je vous annonce un second vous, mais qui d’entre vous deux est mon seigneur, je ne le puis aucunement distinguer. » Celui-ci dit alors : « Puisqu’il en est ainsi, je vais sortir et faire éclater la vérité au grand jour. » Et lorsqu’il eut pénétré dans la grand-salle, il prit le premier par la main, le fit s’avancer à ses côtés, rassembla devant lui tous les guerriers qui se trouvaient là ainsi que l’impératrice et dit : « Par le serment que vous m’avez prêté, dites-moi maintenant lequel de nous est votre empereur ? » Alors l’impératrice répondit la première : « Seigneur, c’est à moi qu’il revient de répondre la première ; mais que Dieu soit mon témoin du haut du ciel ; je ne saurais aucunement indiquer qui de vous est mon seigneur », et tous dirent de même. Celui-ci dit alors : « Mes chers vassaux, écoutez-moi. Cet homme que voilà est votre empereur et maître ; mais il s’est un jour rebellé contre Dieu, et c’est pourquoi Dieu l’a châtié, et la possibilité d’être reconnu par les hommes s’est éloignée de lui, jusqu’à ce qu’à son Dieu il ait fait réparation. Quant à moi je suis son ange gardien et le protecteur de son âme, en qualité de quoi j’ai administré son empire durant le temps où il a fait pénitence ; mais désormais sa pénitence est accomplie, et il a donné réparation pour ses péchés, c’est pourquoi vous devez être obéissants envers lui, et je vous recommanderai à Dieu. » Sur ces mots il disparut soudain à leur vue ; mais l’empereur rendit grâce à Dieu et vécut toute sa vie en paix et la dédia à Dieu. Quant à nous, puisse-t-il nous accorder la même grâce !

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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30 avril, 2018

Maître Eckhart : La sagesse du monde est sottise devant Dieu

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Dans le livre de la Sagesse il est écrit que tous les hommes en qui l’art de Dieu n’est pas sont des insensés, parce que tous les hommes en qui Dieu lui-même n’est pas sont des insensés. En effet, qui n’a pas l’art de Dieu ne peut avoir Dieu, et qui n’a pas Dieu ne peut connaître aucune vérité, car Dieu est celui qui enseigne toute vérité. Et c’est pourquoi qui n’est pas en Dieu est dans le mensonge et sans aucune sagesse.

Un homme peut bien avoir la sagesse du monde sans la sagesse divine, mais tout cela est sottise devant Dieu et est une sagesse sans sagesse, et il vaut bien mieux l’appeler une singerie plutôt qu’une sagesse. Or la question est de savoir qui possède l’art divin. Ici Maître Eckhart dit que c’est l’homme qui se soumet totalement à Dieu, avec une humilité profonde et juste, de telle sorte que sa volonté devient totalement la volonté de Dieu, et la volonté de Dieu sa volonté, car le prophète Isaïe parle ainsi : « Dieu n’enseigne la vraie sagesse qu’aux humbles  » et il est aussi écrit dans le livre de la Sagesse : « Là où est l’humilité, là est la vraie sagesse », et Ptolémée, un maître païen, dit : celui qui est le plus humble parmi les sages, celui-là est le plus sage de tous. Et Maître Eckhart dit qu’à cette humilité l’amour appartient, parce que toute humilité serait complètement morte si l’amour n’y était pas, parce que c’est l’amour qui donne à toutes les vertus de pouvoir être appelées vertus.

Maître Eckhart (1260-1327).

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