18 mai, 2017

Claude-Charles CHARAUX : Les trois visions de saint Bruno

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 6:20

Sur le point de quitter la solitude où il avait établi ses frères, pour obéir aux ordres du pape et se rendre en Italie, saint Bruno n’était pas sans inquiétudes. Les plus belles âmes et les plus saintes n’en sont jamais ici-bas entièrement délivrées, c’est une partie de leur épreuve. Les Chartreux pourraient-ils, dans leurs pauvres cabanes, résister longtemps aux rigueurs d’un âpre climat ? Épuisés par le froid, les privations, ne seraient-ils pas ensevelis quelque jour sous une avalanche plus rapide et plus terrible ? C’est un danger qu’on avait couru plus d’une fois déjà, contre lequel des murs de pierre pourraient quelque chose, que de simples huttes étaient impuissantes à conjurer. D’où viendraient d’ailleurs aux premiers colons du désert des compagnons et des successeurs ? Qui se hasarderait à travers ces rochers à pic et ces forêts impénétrables pour venir, à leur suite, embrasser une vie de pénitence ? Saurait-on seulement dans quelques années s’ils existent encore, et leur mémoire n’allait-elle point périr avec le fruit de leurs travaux ?

Mais, si sauvage qu’il fût, ce désert leur avait été donné par les évêques de Grenoble, ses légitimes possesseurs. Quelle reconnaissance leur en avaient-ils témoignée ? Qu’avaient-ils fait pour eux en échange d’un tel service ? Ce n’était point pour l’âme aimante de Bruno la moindre peine et la moins amère que cette ingratitude apparente. Aux ferventes prières qu’il adressait chaque jour au ciel pour son bienfaiteur, il aurait voulu joindre quelque preuve sensible de sa profonde reconnaissance, quelque souvenir de son passage dont il pût orner, par exemple, la cathédrale de Grenoble.

Un jour que, plongé dans ses pénibles réflexions, saint Bruno y avait mis fin par un acte parfait d’abandon à la volonté divine, il lui sembla que des bruits étranges sortaient du fond d’un énorme rocher en face duquel il était assis.

On eût dit que des milliers d’ouvriers invisibles taillaient, ciselaient, polissaient à la fois la pierre dans les entrailles du sol. Le rocher lui-même semblait, sous l’effort de ce travail intérieur, aplanir ses crêtes aiguës et s’amoindrir à vue d’œil. Bruno le regardait s’éloigner peu à peu avec un étonnement qui ne lui laissait plus ni pensée, ni parole, quand les mêmes bruits qui venaient de s’interrompre un instant recommencèrent avec une nouvelle force. Cette fois c’était derrière lui qu’ils se faisaient entendre ; on eût dit d’une armée de maçons, de sculpteurs et de couvreurs empressés à leur travail. Le saint se retourna, et à la place qu’il avait vue tout à l’heure couverte d’une sombre forêt, s’élevaient de vastes bâtiments dominés par des tours d’une architecture inconnue. Tout bruit avait cessé, tous les ouvriers avaient disparu.

Bruno crut que l’avenir se révélait à lui par une merveille de la bonté divine ; il s’humilia et se prosterna dans une pieuse action de grâces.

L’esprit du mal, le tentateur ne se tint point pour battu ; il se hâta de recommencer, avec toutes ses forces, l’attaque d’une âme si bien gardée.

Un jour que du sommet d’un rocher le fondateur des Chartreux contemplait les ravins escarpés, les gorges étroites, les forêts profondes, les rocs dentelés qui, aussi loin que le regard pouvait s’étendre, formaient autour du Désert comme une barrière infranchissable, il lui suggéra de nouveau et avec toute la force qu’il y put mettre, cette pensée de défiance et de découragement.

« Jamais, non jamais, du monde on ne viendra jusqu’à toi. Point de routes frayées, pas même un étroit sentier. Mille monastères d’un accès facile, d’un séjour agréable, s’ouvrent partout aux âmes saintes et aux pécheurs repentants, et tu voudrais qu’on vînt te chercher ici, à travers tant de périls, dans la plus grande solitude. Des milliers d’ouvriers ne suffiraient pas, durant des années entières, à construire la route qu’un orage ou une avalanche peut emporter en un instant. N’est-ce pas l’orgueil qui t’a fait concevoir une pareille entreprise, l’esprit malin qui l’a favorisée de ses illusions, et ne finira-t-elle pas, tôt ou tard, par la honte et le remords ? »

Plus Bruno regardait autour de lui, plus dans son âme le doute allait grandissant. Il sentit que de la région des images et des idées vaguement conçues il passerait bientôt à la pensée complète, que la volonté allait s’engager à sa suite, dans une route pleine de périls. Par un effort héroïque aidé de la grâce d’en haut, il la remit dans la voie delà vérité. Du fond de l’âme il prononça de nouveau et avec encore plus d’énergie, un acte absolu d’abandon à la volonté divine.

Les yeux du saint s’étaient fermés d’eux-mêmes pour laisser toute liberté d’agir aux puissances intérieures. Quand il les rouvrit ce fut pour être le témoin d’un spectacle étrange. Sur une route large et commode qui, des profondeurs de la plaine, montait en serpentant vers le rocher, des voyageurs s’avançaient, calmes, silencieux, la plupart isolés, quelques-uns par groupes de deux ou trois. C’étaient des jeunes gens, des hommes mûrs, des vieillards ; les uns portaient la robe du prêtre, les autres l’habit du chevalier, ceux-là le long manteau des magistrats : les ouvriers et les paysans n’étaient pas les moins nombreux. Plus loin s’étendaient les regards du saint, et plus les costumes des voyageurs lui semblaient différents de ceux qu’il avait vus dans le monde : quelques-uns brillaient d’un éclat extraordinaire. Allaient-ils monter jusqu’à lui ? Que lui voulaient-ils et que venaient-ils faire en ces lieux ? À ce moment son regard cessant de s’abaisser vers la vallée sauvage où le Guiers précipite ses eaux bruyantes s’éleva du côté des hauteurs. Ô prodige ! la même voie douce et facile se continuait au-delà du rocher, et sur cette route à peine un peu plus étroite, autant de moines couverts de l’habit des Chartreux, s’avançaient, pieux et recueillis, isolés ou par groupes, qu’il avait vu de voyageurs couverts d’habits séculiers. Ils montaient lentement, silencieusement, absorbés dans la méditation et la prière.

Bruno crut que l’avenir se découvrait à lui une seconde fois, par une merveille de la bonté divine. Il s’humilia et se prosterna dans une pieuse action de grâces.

Cependant le jour du départ approchait, et s’il le voyait venir avec une sainte confiance dans les desseins de Dieu sur son Ordre naissant, rien n’indiquait que ni lui, ni les siens, fussent jamais en état, dans leur extrême pauvreté, de reconnaître le don des évêques de Grenoble.

« Je sais, se disait-il un jour, dans une de ses promenades solitaires, qu’on nous a demandé seulement des prières, que nos jeûnes et nos larmes sont plus utiles à ce diocèse que les plus abondantes largesses. Et pourtant la reconnaissance est si douce au cœur des obligés que j’en voudrais dès aujourd’hui donner à Mgr Hugues quelque marque sensible. Dieu ne défend point qu’on échange dès ici-bas ces témoignages d’amitié fraternelle. Lui-même nous en a donné l’exemple dans les jours bénis de sa vie mortelle ; de quel prix n’a-t-il pas payé les moindres bienfaits ? Serait-il défendu de l’imiter, en ce seul point quand nous nous efforçons de le suivre dans tout le reste ? Mais, hélas ! nous ne possédons rien que nos pauvres cabanes. Pour tout plaisir des yeux nous n’avons, après ce long hiver, que la vue des arbres qui ont secoué leur manteau de neige, et celle de ces douces fleurs dont nous admirons l’éclat sans savoir seulement leurs vertus. Leur parfum embaume l’air, leurs couleurs variées récréent la vue et ornent la terre. Ah ! si je pouvais, petites fleurs de Dieu, vous porter ainsi sans vous blesser, toutes fraîches et toutes vives, dans le cloître de Mgr Hugues, pour qu’il partage avec nous la joie de vous voir si belles et si pures ! »

Ce disant le saint se pencha vers la terre et caressa de la main, mais sans la cueillir encore, une des plus belles fleurs de ce tapis magnifique. Ô merveille ! À peine l’avait-il touchée qu’elle se changeait, sous ses doigts, en un beau calice d’or ! Une de ses sœurs devenait bientôt, dans ses mains, une étole de la soie la plus pure, du travail le plus parfait. Une troisième à peine cueillie se transformait en un chandelier d’argent. Ce n’était là que le début d’une autre vision bien plus étonnante que les deux premières.

Bientôt, en effet, la forêt tout entière changeant peu à peu d’aspect, au lieu des arbres, des rochers et des fleurs, Bruno vit autour de lui et aussi loin que pouvait porter son regard, des tours, des colonnes, des statues, des autels, des portiques, s’élever, se multiplier, se disposer de mille minières, reproduire tantôt les dehors, tantôt l’intérieur de magnifiques églises, de vastes maisons-Dieu. La pierre, le marbre, le verre teint des plus brillantes couleurs, prenaient mille formes qu’il ne connaissait point, étalaient à ses yeux des merveilles dont il n’avait pas l’idée. Puis, comme pour remplacer le murmure des vents à travers les arbres de la forêt, les sons puissants d’orgues invisibles vinrent donner la vie à ce mobile spectacle, en même temps que du haut des tours sculptées, dentelées, élancées, le joyeux carillon des cloches élevait jusqu’au ciel le chant de sa louange et ses hymnes d’amour.

Je n’essaierai point de peindre le ravissement du saint. Sans doute il ne comprit pas, comme nous l’entendons aujourd’hui, le sens de cette vision mystérieuse. Mais les secrets rapports que son intelligence ne pouvait découvrir son cœur les crut possibles. Le Dieu qui avait changé l’eau en vin, qui avait multiplié les pains dans le désert, et fait jaillir de l’aride rocher la source d’eau vive, ce Dieu tout puissant et tout bon ne pouvait-il faire que des fleurs payassent un jour à Mgr Hugues, la dette de frère Bruno.

Claude-Charles CHARAUX (1828-1906).

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10 mai, 2017

Georges BLOND : Marcher vers Lourdes

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 6:08

LA seconde où j’ai décidé de marcher vers Lourdes, je ne sentais pas du tout la terre ferme sous mes pieds. Une belle épaisseur d’eau salée me séparait de cette surface rassurante. Le navire venait de sombrer, en quatre minutes, et je nageais désespérément vers une embarcation de sauvetage que j’apercevais à la lueur des étoiles. C’est à ce moment que j’ai promis à la Vierge de marcher vers son sanctuaire si Elle me tirait de là. Peu m’importe que des esprits forts sourient de cet appel angoissé. La condition du naufragé, il faut l’avoir connue pour l’apprécier. Cette nuit-là, tandis que les noyés dérivaient autour de nos barques à demi-submergées, j’ai entendu bien des hommes courageux, habituellement peu confits de dévotion, retrouver sans respect humain les paroles du chapelet, et je sais que beaucoup ont alors formé un vœu semblable au mien. Nous tenions à notre vie menacée et nous invoquions tout naturellement la protectrice des marins : Stella Maris.

Comme tant d’autres catholiques, j’étais déjà allé à Lourdes. Je connaissais ce bain de prières, ce spectacle extraordinaire, incompréhensible pour les incroyants, des malades qui, à la fois supplient le Ciel de les guérir et acceptent, si c’est la volonté du Ciel, de n’être pas guéris ; de ne l’être pas physiquement. Tout cela, qui existait à l’extrémité de mon itinéraire, je le connaissais. Ce que je ne connaissais pas, c’était le chemin : 260 kilomètres, point parcourus la même année, je m’empresse de le dire, et je dirai pourquoi j’ai dû fractionner mon pèlerinage.

Je suis parti à pied, sac au dos, par un beau matin d’été, de ce village du Lot où je demeure sept mois par an. J’étais seul.

– Ah ! vous étiez seul, m’a dit un ami. Il manquait donc à votre voyage le caractère essentiel du pèlerinage. Un vrai pèlerin fait partie d’un groupe. Il va et prie avec d’autres et cette communauté, qui est en même temps communion, déjà le transforme.

C’est vrai. Il y a même un premier effort d’humilité et de charité à partir avec d’autres, à partager le voyage, les efforts, le gîte, le pain, parfois avec des gens que l’on ne choisirait pas pour compagnons d’un voyage d’agrément. Si on le peut, on doit partir pour Lourdes avec le pèlerinage de sa paroisse, c’est le mieux, sans aucun doute. Mais j’avais simplement promis de me rendre à Lourdes à pied. Ma femme, qui avait déjà marché avec moi de Paris à Chartres, m’aurait, cette fois encore, accompagné si sa santé le lui avait alors permis. Cela n’étant pas, je suis parti seul.

Mon voyage n’a cependant pas ressemblé à un voyage sportif d’agrément. Il a été un pèlerinage d’abord parce que, bien entendu, je priais, et aussi parce que la douleur physique n’en a point été tout à fait absente. Il s’agit d’une souffrance extrêmement humble et vulgaire, de laquelle il est peut-être peu convenable de parler, mais que je ne puis pourtant passer sous silence si je veux être simple et véridique : j’ai eu très mal aux pieds.

Je ne suis pas un marcheur novice. J’ai, dans ma vie, parcouru des centaines de kilomètres à pied, parfois trente kilomètres par jour, le plus souvent allègrement. Cette fois, j’ai peiné, surtout pendant la première moitié de mon trajet. Peut-être, à cette époque, manquais-je d’entraînement. Mes souliers étaient lourds, souvent il faisait chaud. J’ai longtemps marché sur des routes nationales, noires, dures, faites pour l’auto, non pour le piéton. Je couvrais sans douleur les dix ou douze premiers kilomètres de chaque étape, mais ensuite me venaient de grosses ampoules. Je me revois atteignant les faubourgs de certaines villes Montauban, Toulouse et m’efforçant, pour ne pas attirer les regards, à une allure dégagée, alors que chaque pas me coûtait sur les trottoirs pavés interminables. Arrivé à l’hôtel, je perçais mes ampoules et je m’étendais. Plusieurs fois, le lendemain, je n’ai pu repartir, et voilà pourquoi j’ai dû fractionner mon pèlerinage, accomplissant deux ou trois étapes une année et remettant à l’année suivante de repartir du point que j’avais atteint. La dernière année, je n’ai plus souffert ainsi. Je m’étais procuré des chaussures très souples et j’allais, léger comme un ange. Sans doute avait-il été bon que je commence par l’humble souffrance de mes extrémités.

Autre cause d’inconfort, dont il faut bien que je dise aussi un mot : les autos. Chaque fois que mon trajet s’est confondu avec la route nationale, sur le côté gauche de la chaussée, j’ai marché à la rencontre des autos. Elles m’ont frôlé, empoussiéré, assourdi. Automobiliste moi-même, j’admettais cela. Je comprenais que le piéton n’est plus, aujourd’hui, qu’un personnage archaïque, presque ridicule. Cependant, je dois l’avouer, ce n’était pas un sentiment de sympathie que j’éprouvais en voyant arriver au-devant de moi ces conducteurs au visage tendu ou étrangement absent ou exprimant l’orgueil, le mépris ou même la haine, lorsque deux ou trois – trop souvent trois – voitures luttaient pour le dépassement. L’expression de ces visages m’a déprimé et irrité, surtout au début. Un peu plus tard, j’ai compris la leçon : « Es-tu certain de n’avoir jamais, en voiture ou autrement, montré un pareil visage ? » J’ai su que ce que j’avais de mieux à faire, c’était de prier pour ces gens comme pour moi-même.

*

Je ne suis pas un orant à proposer en exemple, bien loin de là, hélas ! Au cours de ce pèlerinage, j’ai prié d’abord parce qu’il est convenu qu’un pèlerin doit le faire. On m’a demandé :

– Alors, vous récitiez des chapelets ?

– Oui. Au moins une bonne moitié de mon temps.

– À haute voix ? À voix basse ? Mentalement ?

– De toutes les manières. Souvent à haute voix, quand j’étais seul dans la campagne. À voix basse ou mentalement quand j’avais soif ou quand je traversais des lieux habités. Je n’ai pas de respect humain, mais un marcheur solitaire récitant son chapelet à haute voix, cela doit paraître tout de même bizarre, affecté. Je ne désirais pas faire sourire. Non pour moi, mais pour ma religion.

– Et vous pensiez à ce que vous récitiez ? Ce n’était pas un dévidement machinal ?

– Parfois, j’étais distrait ; c’est fatal. J’étais distrait par les autos, par le paysage, par tout ce que je voyais. Surtout au début. Ensuite, je le fus moins. J’ai senti que tout allait bien lorsque j’ai compris que je devais dire mon chapelet non seulement pour des personnes, vivantes ou mortes, à qui je pensais, mais aussi pour tout ce que je voyais sur mon chemin.

– Pour les gens ? Pour les maisons ? Pour les vaches dans les prés ?

– Sinon pour les animaux, pour leurs propriétaires ou pour ceux qui les employaient. Pour les gens que je rencontrais. Pour les habitants d’un village que j’apercevais au loin, pour le curé de l’église. Pour le blé et pour la vigne, afin qu’ils soient préservés de la grêle et de la gelée. Pour les arbres qui ombrageaient ma route, en remerciement.

– Ne seriez-vous pas un peu panthéiste ?

– Je ne crois pas. C’était Dieu créateur que je remerciais à travers les arbres.

Je ne veux pas me montrer meilleur que je le suis. Nombre de bonnes dispositions acquises au cours de ce pèlerinage ont été diminuées, oubliées, perdues. Tout est toujours à recommencer. Mais c’est un fait qu’au moins un temps, au cours de ce voyage, je me suis senti heureux de ce bonheur profond d’être moins séparé des autres, et de la Création tout entière, grâce à la prière.

La récitation du chapelet ne m’empêchait pas de jouir du paysage, bien au contraire. J’avais l’impression qu’il entrait en moi.

Je ne puis, évidemment, en un bref article, parler de toutes les choses, visibles et invisibles, qui me sont apparues au cours de ma longue marche. À mon horizon, il y avait toujours un clocher. En France, le voyageur à pied, pèlerin ou non, ne fait que s’éloigner d’un clocher pour marcher vers un autre. Ces doigts dressés vers le ciel marquent notre territoire ; ils donnent un sens au paysage le plus ingrat. J’ai marché sous le soleil et sous la pluie ; j’ai fait la sieste dans des champs. Vu de la route, je devais avoir l’air, ainsi étendu, d’un chemineau assez misérable, et cependant, je dormais d’un sommeil heureux, loin des complications. J’ai couché dans des hôtels et des auberges de toutes sortes, toujours très modestes. Comme j’arrivais à pied, on me donnait rarement la meilleure chambre. Peu m’importait. Le lit le plus délabré m’était une couche de roi.

*

Vers la fin de mon parcours, entre Lannemezan et Lourdes, j’ai découvert la Cerdagne, que je ne connaissais pas. Je n’oublierai pas cette région. À l’arrière-plan, découpée sur le ciel bleu, la chaîne des Pyrénées, de haut en bas successivement neigeuse, violette, vert foncé, vert clair ; en deçà, séparées par de larges vallées, d’autres hauteurs couvertes de pâturages, de champs de céréales, de vignes, de bois ; et je marchais sur une crête d’où je découvrais ce magnifique espace. J’avais l’impression de flotter dans l’air léger ; mon cœur battait d’allégresse. Ah ! je n’avais nul effort à faire pour aimer tout ce qui m’entourait. Les paysans à qui je souhaitais le bonjour me répondaient : « Salut, monsieur ! » avec une noble cordialité ; j’aurais presque oublié que la douleur, le malheur, la misère physique et morale existaient aussi en ce monde. Pour me mortifier un peu, j’étais parti à jeun, le matin, de Lannemezan, avec l’intention de couvrir d’une traite, sans m’arrêter, les vingt-sept kilomètres qui me séparaient de Bagnères. Ce jeûne aussi me rendait léger et, quand vint la fatigue – mon trajet était fort accidenté, la chaleur augmentait avec la distance – cette fatigue ne tomba pas sur moi comme un fardeau : un étourdissement plutôt agréable, voilà ce que je ressentis. N’avais-je pas, présomptueux, présumé de mes forces ? À ce moment, quelques kilomètres avant Bagnères-de-Bigorre, je trouvai sur la route une petite pomme, et je pensai que je pouvais la manger. Cette petite pomme de Cerdagne, je ne l’oublierai pas non plus. Elle a suffi à étancher ma soif et à me rendre des forces. J’ai savouré la pulpe et le jus ; aucun dessert ne m’a jamais été aussi agréable. Sans doute dois-je m’excuser de rapporter ce fait minuscule. Mais il est vrai que nous, les bien-portants, faute de nous priver de temps en temps de nourriture, nous nous privons d’une joie simple, mais profonde et délicate : retrouver dans leur intégrité la saveur et la bienfaisance des aliments les plus humbles. Les malades, eux, vivent moins grossièrement.

*

Je suis arrivé à Lourdes après l’époque de l’affluence, en fin de saison, de sorte que la ville et le sanctuaire n’offraient pas leur physionomie la plus caractéristique. L’aspect différent que je découvris, à coup sûr moins impressionnant que la grande marée submergeante, je le trouvai cependant émouvant, non seulement parce qu’une seule seconde de présence visible de la Vierge suffit à marquer un lieu terrestre à jamais, mais aussi parce que je voyais encore là, en cette fin de saison, reconnaissables à leurs visages et à leurs vêtements, des pèlerins venus des extrémités de la terre. Indiens, Extrême-Orientaux, Noirs, hommes et femmes pour qui le  personnage de Bernadette Soubirous doit être aussi exotique que l’est pour nous une jeune Polynésienne, jusqu’au dernier instant, chaque année, se dirigent vers Lourdes parce que la Vierge y est apparue à la petite paysanne. Cette manifestation visible de la puissance de l’appel de Notre-Dame devrait faire exploser notre foi. Nous vivons tout près d’un astre brillant, irrésistible, et nous avons à peine conscience de la chaleur qu’il dégage.

Cette chaleur, je l’ai pourtant éprouvée, au milieu du soir déjà frais, sur l’esplanade, devant la basilique illuminée. Notre foule, pas très nombreuse, mais où se trouvaient, justement, ces pèlerins venus d’au delà des continents et des mers, récitait le Credo en latin. Je suis toujours profondément ému à cet instant où se manifeste la catholicité de notre religion, spectacle à nul autre pareil, inégalable. Au ciel brillaient la lune et les étoiles. Vers la Divinité s’élevaient les voix des habitants de la planète Terre, non pas plusieurs langages, mais un seul, préfiguration de l’unité parfaite qui sera réalisée à la fin des temps. Un peu plus tard, en priant devant la grotte, je compris que ce bienfait suprême de l’unité, – unité entre les hommes et aussi à l’intérieur de chacun de nous, – pour l’obtenir le plus sûrement, c’est par l’intercession de la Vierge que nous devons sans cesse le demander.

Georges BLOND (1906-1989).

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