20 juillet, 2017

Mme DEVRIGNY : Un nid (TRIOLETS)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:16

Jean était las et Jeanne aussi,

Tous les deux avaient fait cueillette

De bois, de fleurs, par-là par-ci.

Jean étais las et Jeanne aussi.

Couchons-nous tous les deux ainsi,

Dit petit frère à la fillette.

Jean était las et Jeanne aussi :

Tous les deux avaient fait cueillette.

Myosotis et serpolet,

Muguet, émergent de la mousse.

Le nid est frais et doucelet,

Myosotis et serpolet !

Sur branche un frileux oiselet

Les guette et, joyeux, se trémousse.

Myosotis et serpolet,

Muguet, émergent de la mousse.

Ils sont couchés dans le doux nid,

Petit Jean dort, mais Jeanne veille,

Ses yeux plongent dans l’infini.

Ils sont couchés dans le doux nid

Que sous bois le bon Dieu bénit

Et dont il éloigne l’abeille.

Ils sont couchés dans le nid,

Petit Jean dort, mais Jeanne veille.

Mme DEVRIGNY (XIXe siècle).

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16 juillet, 2017

Berthe ROUSSELLE : Stella

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 6:22

Elle était grande. Elle était mince. Mais si mince et si pâle qu’elle semblait transparente. Son gracieux visage avait une expression de tristesse infinie. Aussi, après s’être arrêté dans une muette contemplation devant cette saisissante beauté, on ne savait si l’admiration ou la pitié dominait.

Délicieuse enfant aux yeux rêveurs et tristes, elle semblait personnifier l’immatérielle Béatrix. Vision rapide d’une courte destinée. En la regardant, on pressentait quelque chose de grand, de mystérieux, d’au-delà qui conduit à Dieu.

Ses yeux d’une couleur indécise, n’étaient ni noirs, ni bleus, ni bruns. Ils semblaient gris ; et parfois la prunelle prenait une teinte orangée, selon les reflets du soleil. D’épais et soyeux sourcils ombrageaient ce magnifique regard voilé par de longs cils. Si longs et si fins ! Quand l’émotion l’envahissait, ses paupières s’abaissaient soudain comme pour dissimuler les impressions de son âme ardente, qui se reflétaient d’une façon si vive jusqu’au fond de sa prunelle de feu. – Ce soir-là, au contraire, ses yeux plongeaient devant elle avec tant de persistance qu’ils semblaient vouloir arracher le secret de l’idée qui la torturait. Elle se sentait mourir.

Debout, appuyée au battant de la porte-fenêtre, ainsi vêtue d’un long peignoir gris-perle, Stella rappelait une déesse de l’antiquité. Ses mouvements souples, onduleux étaient pleins d’une grâce charmante et le port de sa noble tête si digne, que le regard ne pouvait s’en détacher. Si un indifférent se sentait ému, que devait donc penser celui qui venait d’entrer soudainement ? Son mari depuis quatre mois, quatre mois qu’ils s’adoraient. Il semblait triste aussi. La mélancolie de Stella le torturait. – Ce soir-là, devant cette attitude rêveuse et désolée, le trouble du mari augmentait.

Doucement, il s’approcha et se penchant vers elle voulut l’interroger. Soudain, sa tête charmante tomba sur son épaule. Christian jeta un cri. – Et comme un écho à sa plainte, un chant d’oiseau lui répondit. C’était le lori, le petit compagnon qui, voyant son amie immobile, lui sautait sur l’épaule, becquetait tour à tour ses yeux, ses lèvres et ses cheveux. Tandis qu’éperdu, Christian l’appelait des noms les plus doux. L’oiseau continuait son ramage.

Les sons d’abords tristes et plaintifs s’exaltèrent bientôt jusqu’à la frénésie. Ils semblaient vouloir réveiller celle qui dormait là immobile, entre deux jardinières de magnolias dont les blancs pétales venaient de s’ouvrir. Mais il est des sommeils éternels et profonds que ni le désespoir le plus violent, ni l’amour le plus ardent, ni le chant le plus délirant d’un oiseau ne peuvent interrompre. Tel était celui de Stella ! – C’était fini…

C’était fini. Christian le comprenait. Aussi le silence mortel qui planait sur cette atmosphère, tout à l’heure encore imprégnée de tendresse et de rêves exquis, augmentait sa douleur.

Et tandis que l’oiseau inconscient continuait à moduler son chant plaintif, en becquetant, en étendant sur ce beau visage décoloré ses petites ailes toutes déployées comme pour la défendre à une proie inconnue, le désespoir de Christian fut si grand que son cœur battit violemment, un anévrisme se rompit. Et il tomba. – L’oiseau restait seul !… Allant de l’un à l’autre, il recommença son manège. Souffle, siffle, ronronne, jette un cri d’appel. Mais rien. Alors fatigué de chanter et lassé de souffrir, il secoua vivement sa petite queue panachée de rose et de jaune, mille plumes légères et presque invisibles s’en détachèrent, voltigeant dans l’espace, allèrent tomber sur les épaules, les genoux et les cheveux de Stella. – Petites plumes pailletées d’or jetées çà et là comme une dernière parure !

Puis il tournoya deux fois sur lui même et tomba. Une odeur suave se répandit… Souvenir de fleurs aimées dont il avait pris et gardé le parfum. Le nectar dont il était saturé ruissela le long de son bec doré. Sa calotte pourprée se ternit, sa cravate scabieuse, ses ailes d’émeraude se transformèrent. Ses petites pattes d’un bleu céleste, son dos de carmin et le croissant d’or de sa poitrine se fondirent en une teinte noirâtre, le voilant comme d’un crêpe. Enfin, les couleurs délicates qui faisaient du lori une mosaïque ailée s’assombrirent soudain. – Et il rendit son âme aimante dans un torrent de parfums enivrants.

Berthe ROUSSELLE (XIXe siècle).

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8 juillet, 2017

HURAULT : Le coursier du XIXe siècle (FABLE)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:25

Un coursier noble et fier brûlait d’impatience

De voler aux champs de vaillance,

Et trouvait bien tardif le signal des combats

Qui devaient lui donner la gloire ou le trépas.

Un cheval de bourgeois, pacifique monture,

Le raillait en ces mots : « Stupide créature,

« Qui te pousse si fort dans les plaines de Mars ?

« Ce sont, ma foi, belles merveilles

« Que d’aller t’exposer à ces mille hasards,

« Sans compter la fatigue et le jeûne et les veilles ;

« Reste avec nous : je dors, moi, sur mes deux oreilles,

« Je mange quand je veux, j’ai du foin à souhait,

« Je promène mon maître, et ce mince bienfait

« Me vaut encore un picotin d’avoine.

« En regard de ces biens la gloire est chose vaine,

« Jouissons de la vie et dorons notre sort.

« On arrive toujours assez tôt à la mort. »

D’abord notre coursier frémit à ce langage,

Puis toisant du regard un vaste pâturage,

Il calma son ressentiment

Et jugea que ce serait sage

D’en essayer pour un moment.

Cependant le clairon sonnait pour la victoire ;

À ces sons belliqueux, le coursier hésita..

Partit d’un trait.. puis s’arrêta..

L’herbe était haute.. adieu la gloire !

Notre époque fourmille en chevaux de bourgeois ;

Tous les nobles élans tendent à disparaître.

Honneur, vertu, devoir, on déserte vos lois ;

Partout je n’entends qu’une voix :

Du bien-être, encor du bien-être !

HURAULT (XIXe siècle).

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3 juillet, 2017

Jacques PRABÈRE : Le banc des sous-offs

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:01

(À X..).

C’était dans un coin charmant de votre parc, vous vous en souvenez ? Les noisetiers et les charmilles faisaient à ce vieux banc de bois que je revois encore, un abri mobile et chantant contre les vents et le soleil. Un rideau de bambous au feuillage frêle le voilait aux regards indiscrets. On l’appelait le banc des sous-offs. Un vilain nom de baptême, s’il en fût, et qui lui allait si mal ! Et pourquoi ? Une pure boutade, une espièglerie de votre frère, mon turbulent et si tendre ami. Le brave sergent Chamard, son professeur d’escrime, était venu, un jour, s’y reposer après la leçon. On y avait servi du vin blanc et de la limonade… et Henry, qui aimait les contrastes, et s’était adjugé d’office la fonction de parrain, l’appela depuis, – et nous tous l’appelâmes aussi par sympathie – le banc des sous-offs, même la comtesse, votre mère, et j’avoue que c’était piquant, dans sa bouche, cet horrible mot-là.

Quel beau temps ! et comme il est déjà loin ! Qui nous les rendra, ces soirées d’automne dont le souvenir m’est resté au cœur comme un parfum ?

À peine le soleil avait-il disparu derrière le Saint-Eynard, parant notre admirable vallée du Grésivaudan de belles teintes de vert sombre et de violet, que nous venions nous asseoir dans ce poétique réduit, à la mélancolique clarté du jour mourant. Et c’était – jusqu’à ce que la cloche annonçât l’heure du dîner – de longues causeries, où votre mère apportait le charme impressionnant de sa parole toujours noble et élevée, votre frère la gaîté folle de son intarissable verve. Et quand rossignols et fauvettes mêlaient leurs voix à tous les bruits du soir, au moment où s’allumaient aux cieux les premières étoiles, que de fois nous nous sommes surpris, muets et ravis, jouissant dans un silence d’admiration et d’impuissance, d’une ineffable émotion ?

Un soir surtout – oh ! il me semble que c’était hier – après une journée dont la chaleur avait été accablante, la brise enfin, s’était levée, et nous était arrivée de branche en branche, sonore, fraîche, délicieuse. Nous lui fîmes un accueil d’amis et elle chanta, très doucement, toute la soirée.

D’abord Henry prit la parole. La comtesse le couvait des yeux : cher trésor ! Il fut impayable. Je ne sais où il prit toutes les folies qu’il nous débita. Mais nous étions exténués de rire. Peu à peu cependant la solennelle majesté de la nuit nous enveloppa, et de parole en parole, de réflexions en réflexions, notre conversation devint sérieuse, très sérieuse ; s’éleva, s’éleva ; puis, nous cessâmes de parler et votre mère seule poursuivit, de sa voix douce et pénétrante, le discours commencé. Nous écoutions. Henry lui-même était saisi. Elle nous parla de Dieu, si admirable dans ses œuvres, en des termes qui trahissaient sa grande habitude de la contemplation et ses longs tête-à-tête avec l’Imitation de Jésus-Christ, son livre de chevet. Puis, par je ne sais quelle association d’idées, sa pensée se reporta sur tout cet invisible monde des chers disparus, phalange – trop nombreuse hélas ! – d’êtres aimés qui sont partis avant nous pour le grand voyage, dont le souvenir se ravive sans cesse dans les cœurs fidèles au contact de mille choses, douces ou cruelles qui leur furent familières ; vers qui vont nos regrets et nos prières ; dont nous croyons parfois sentir la présence autour de nous, comme une sauvegarde bénie…

Trop tôt la petite cloche du château fît entendre son appel. Nous eussions voulu longtemps encore nous abandonner au charme de cette voix aimée. Mais la nuit était déjà très avancée. De la plaine envahie par l’ombre quelques lumières seulement apparaissaient çà et là. Le firmament splendide étendait sur nos tètes son dôme de saphir sombre où brillaient des milliers d’étoiles. Un seul mot sortit alors de nos poitrines, spontané comme un élan du cœur : « Oh ! que c’est beau ! » et la comtesse ajouta : « Que Dieu est bon ! »

.. Cher vieux banc de bois, cher vieux banc des sous-offs, quand me sera-t-il donné de m’y asseoir à nouveau ?… Mais, hélas ! nous n’y serions pas tous !…

Jacques PRABÈRE (18..-19..).

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21 juin, 2017

Gabriel MONAVON : La flore alpestre

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 6:12

Il n’est pas d’aspect plus ravissant que celui de la grande montagne, lorsqu’à la jeune saison elle se revêt de sa tunique fleurie. Veut-on admirer ce merveilleux tableau dans sa pompe riante et printanière ?…

Sous les parois rocheuses qui ferment les hauts pâturages, au pied des glaciers, s’étendent des pentes humides et fraîches tapissées de gazon et de mousses. Ces espaces, région de la paix et du silence, sont si profondément solitaires qu’on est porté à penser à ce que fut le monde primitif au temps de sa virginité, quand les êtres ne se mêlaient pas encore aux choses, ou quand il n’y avait, pour animer les paysages déserts, que des monstres aux formes lentes et rudimentaires, à peine dissemblables du limon d’où venait de les tirer le Verbe créateur…

Cependant, pour atténuer la tristesse sauvage de cette impression, des fleurs éclatantes semblent s’empresser de s’épanouir en une symphonie de couleurs et de grâce. Car c’est, en effet, dans l’épanouissement du printemps que l’Alpe est la plus belle, – constellée de fleurs comme un ciel où il n’y aurait que des étoiles, gemmée de corolles comme une chevelure où luiraient plus de pierreries qu’il n’y en a dans les contes fabuleux de tout l’Orient !… Ce sont des vastes champs de rhododendrons d’un rouge vif, dressés sur leurs tiges ligneuses, aux dures feuilles luisantes, – fleurs hardies et presque provocantes, fleurs vigoureuses, fleurs de santé, de bonne mine et de courage. De place en place, parmi leurs buissons envahissants, se dressent en soleils orangés les grandes fleurs de l’arnica, tandis que les lys martagons balancent leurs turbans ponctués de pourpre et que d’autres lys, ces petits lys blancs qu’on nomme des « paradisies », si délicats, si frêles, semblent destinés à mourir aux premières gouttes de rosée. Des violettes à deux fleurs, abondantes et menues, garnissent de touffes sombres le creux des roches abritées. Sur les bordures et les replats du gazon, s’étalent des moissons de narcisses d’une blancheur neigeuse, des tapis de pensées striées d’un velours d’un bleu intense ; des touffes de gentianes encore plus bleues, ouvrant leurs corolles en coupes allongées, de grassettes d’un bleu presque noir, pareilles à de minuscules cornes d’abondance, de myosotis d’un bleu clair et vif, du même bleu que le ciel.

Au bord des névés qui se retirent, pointent les clochettes dentelées des soldanelles, petites fleurs en demi-deuil d’un lilas tendre, de la couleur des chagrins presque consolés, si pressées de naître qu’elles percent la couche de neige trop lente à disparaître. Elles semblent hâter leur floraison comme pour céder bientôt la place aux tardives edelweiss, ces filles immaculées et immarcescibles des glaciers. Jusque dans les pierriers s’ouvrent les céraistes aux blancs pétales, les courtes grappes des linaires aux pistils de safran, les bouquets blancs des achillées…

Et il y en a d’autres encore, car toutes les herbes fleurissent, toutes les mousses germent, toutes les plus humbles graminées palpitent et s’élancent, dans une gaîté folle, dans un éperdu besoin de vivre, de jeter le pollen aux brises caressantes, de semer pour l’avenir des moissons de pétales colorés et de pistils odorants.

C’est comme un sourire épanoui des plantes, autour desquelles bourdonnent d’invisibles insectes dont le bruissement se fond et s’évapore dans l’immensité du silence, tandis que de grands, papillons furtifs, des apollons aux ailes de lumière, voltigent parmi toutes ces fleurs, comme des fleurs vivantes.

Telle est cette étincelante symphonie florale de la nature alpestre, où s’unissent en de merveilleux accords les couleurs, les parfums et les grâces. Spectacle magique et inoubliable pour les yeux qui en ont été frappés !

Gabriel MONAVON (XIXe siècle).

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