24 avril, 2018

Jean de La Fontaine : Le Fou qui vend la sagesse

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 4:54

Jamais auprès des fous ne te mets à portée :

Je ne te puis donner un plus sage conseil.

Il n’est enseignement pareil

À celui-là de fuir une tête éventée.

On en voit souvent dans les cours :

Le Prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours

Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.

Un Fou allait criant par tous les carrefours

Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules

De courir à l’achat : chacun fut diligent.

On essuyait force grimaces ;

Puis on avait pour son argent

Avec un bon soufflet un fil long de deux brasses.

La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?

C’étaient les plus moqués ; le mieux était de rire,

Ou de s’en aller, sans rien dire,

Avec son soufflet et son fil.

De chercher du sens à la chose,

On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.

La raison est-elle garant

De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause

De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.

Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,

Un des dupes un jour alla trouver un sage,

Qui, sans hésiter davantage,

Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.

Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,

Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire

La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs

De quelque semblable caresse.

Vous n’êtes point trompé : ce Fou vend la sagesse.

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

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11 avril, 2018

Hermann HESSE : La croix qui s’incline

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 4:48

On m’a rapporté que naguère, dans notre province, un chevalier avait assassiné le père d’un autre chevalier. Il advint fortuitement que le meurtrier tomba au pouvoir du fils de la victime. Comme il brandissait son épée pour le tuer afin de venger son père, le meurtrier se jeta à ses pieds en disant : « Seigneur, je vous en supplie pour l’amour de la sainte croix sur laquelle Dieu a pris le monde en pitié, prenez aussi pitié de moi ! » Frappé par ces paroles, le fils resta interdit, se demandant ce qu’il devait faire, et la pitié se fit si forte en lui qu’il releva l’homme et dit : « Vois, pour l’amour de la sainte croix, afin que Celui qui a souffert sur elle me pardonne mes péchés, non seulement je te tiens quitte de ta faute, mais je serai désormais ton ami. » Et il lui donna le baiser de paix.

Peu de temps après, portant le signe de la croix, le chevalier traversa la mer, et lorsque avec d’autres croisés, des hommes considérés de sa province, il se rendit à l’église du Saint-Sépulcre et passa devant le premier autel, du haut de la croix l’image du Seigneur s’inclina profondément devant lui. Certains d’entre eux, voyant cela mais sans savoir à qui s’adressait cet honneur extrême, délibérèrent et retournèrent ensuite un par un à cette même place, mais devant aucun l’image ne s’inclina, sinon devant lui. Ils lui en demandèrent alors la cause, et tandis qu’il s’avouait indigne d’un tel hommage, l’histoire que nous avons racontée plus haut lui revint en mémoire. Les frères auxquels il la raconta s’émerveillèrent d’une telle humilité de Dieu et surent que l’image s’inclinait en signe de remerciement.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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8 avril, 2018

Évangiles de Thomas, logion 113

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 6:13

Les disciples lui disaient :

Le Royaume, quand viendra-t-il ?

 

Jésus répondit : Ce n’est pas en le guettant qu’on le verra venir. On ne dira pas : Voici il est là, ou il est ici.

Le Royaume du Père est répandu sur toute la terre et les hommes ne le voient pas.

 

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3 avril, 2018

Hermann HESSE : Du frère sans malice qui consomma de la viande

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 7:18

Lorsque le seigneur Wido, abbé cistercien, fut envoyé à Cologne pour confirmer l’élection du roi Othon contre son adversaire Philippe, il y narra une savoureuse histoire de sainte simplicité.

« Une des maisons de notre ordre, raconta-t-il, était sous la coupe d’un homme bien né et puissant. Le tyran, qui ne craignait ni Dieu ni diable, tourmentait fréquemment le couvent de toutes les manières possibles. Il emportait tout ce qui lui agréait, blé, vin et bétail, et il ne laissait aux frères que ce qui bon lui semblait. Il en avait pris l’habitude comme si c’était son droit, et le couvent, après bien des plaintes vaines, l’endurait en silence avec force soupirs. C’est ainsi qu’un beau jour il déroba la plus grande partie du troupeau et donna l’ordre de l’emmener à son château. Grande émotion, à la nouvelle, chez l’abbé et ses moines, et l’on délibéra pour savoir qu’entreprendre. On décida finalement qu’un émissaire, si possible l’abbé, devrait se rendre au château et annoncer au malandrin quel salaire son forfait recevrait à coup sûr dans l’au-delà. Mais l’abbé dit : « Je n’y vais pas, car l’exhorter est sans espoir. » Le prieur et l’économe n’en avaient guère plus envie ; alors l’abbé demanda : « Y a-t-il quelqu’un qui veuille y aller ? » Personne ne pipait mot, quand l’un des moines, saisi d’une inspiration divine, répondit tout à trac : « C’est ce moine-là qui devrait y aller ! » Et il nomma un frère de très grand âge et de très petit esprit. On le fait quérir et on lui demande s’il veut bien aller au château ; il y consent, on l’y envoie. Mais au moment de prendre congé de l’abbé, il s’enquit dans la grande simplicité de son cœur : « Mon Père, au cas où l’on me restituerait une partie du larcin, dois-je accepter ou non ? » L’abbé répondit : « Accepte au nom de Dieu tout ce que tu pourras grappiller ! Ce sera toujours mieux que rien. » Le moine se mit en route. Il arriva au château et adressa au tyran le message et la supplique de l’abbé et des frères. Mais comme la simplicité du juste est, selon la parole de Job, une lampe méprisable aux yeux des méchants, le tyran fit peu de cas de sa requête et lui dit en raillant : « Attendez, Messire, d’avoir pris votre petit déjeuner, et vous recevrez ma réponse. » C’était l’heure du repas matinal, on l’installa à la table commune et on lui présenta les mets dont tous se régalaient, à savoir une solide platée de viande. Le saint homme se souvint des paroles de son abbé, il prit autant de viande qu’il le put et mangea comme les autres afin de ne point désobéir ; car il ne doutait pas que la viande ainsi offerte en abondance ne provînt du troupeau de son couvent. Le seigneur du lieu était assis en face de lui avec sa femme et il remarqua fort bien que le frère mangeait de la viande ; c’est pourquoi, après le repas, il le manda auprès de lui et l’interrogea : « Dis-moi, brave homme, est-il d’usage chez vous autres frères de manger ainsi de la viande ? – Jamais ! » répondit le moine – et l’autre de questionner de plus belle : « Même pas en voyage ? » Le moine lui fit réponse : « Non, les frères ne mangent point de viande, ni chez eux, ni au dehors. » Alors le tyran demanda : « Et pourquoi donc avez-vous mangé de la viande aujourd’hui ? » Le frère dit : « Lorsque mon abbé m’a envoyé ici, il m’a enjoint de ne rien refuser de ce que je pourrais récupérer de notre bétail. Comme je pouvais penser que ces beaux services de viande en provenaient, et comme je redoutais qu’on ne m’en rendît pas plus que ce que mes dents pouvaient en saisir, j’ai mangé par obéissance, pour ne pas rentrer chez moi les mains tout à fait vides. » Et comme Dieu ne rejette pas le simple d’esprit et étend même sa dextre sur les impies, le noble sire, ému par tant de simplicité ou plutôt admonesté par le Saint-Esprit qui parlait par la bouche du vieillard, lui dit alors : « Attendez-moi ici, je vais discuter avec ma femme de ce que je dois faire dans votre cas. » Il alla trouver sa femme et lui raconta ce que le vieux avait dit, puis il ajouta : « Je crains la prompte vengeance de Dieu sur moi, si je déboute de sa requête un homme si simple et si droit. » Sa femme fut du même sentiment et donna son accord. Il revint au vieillard et lui dit : « Mon bon père, pour l’amour de votre sainte simplicité qui m’a ému de compassion, je vais rendre à ce couvent ce qui reste de votre bétail, je veux aussi réparer mes torts envers vous autant qu’il est en mon pouvoir, et de ce jour, je ne vous tourmenterai plus. » À ces mots, le vieillard exprima sa gratitude, rentra joyeusement au couvent avec le butin et rapporta aux frères étonnés la réponse du puissant. Depuis ce temps, ils vécurent en paix et ils apprirent par cet exemple à quel point la simplicité est une grande vertu. »

Vous avez là un exemple qui montre que, parfois, une action d’habitude défendue, mais commise dans une bonne intention et dans la pureté du cœur, peut devenir lumineuse et bonne. Normalement le moine aurait commis un péché en mangeant de la viande si sa simplicité ne l’en avait excusé. Et la conclusion de l’histoire prouve que non seulement il ne commit pas de péché mais qu’il s’acquit même un mérite.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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2 avril, 2018

Hermann HESSE : De la vertu de l’exemple

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 7:56

Un abbé d’un ordre noir (les bénédictins), excellent homme d’une moralité à toute épreuve, avait des moines bien étranges et relâchés dans leurs mœurs. Certains d’entre eux, un beau jour, s’étaient procuré force victuailles et vins fins. Craignant leur abbé, ils n’osèrent faire ripaille dans une des salles du couvent et se retrouvèrent tous dans une énorme tonne à vin vide où ils apportèrent leur provende. Or l’abbé en eut vent et, tout affligé, il accourut aussitôt, jeta un regard dans le tonneau, et son arrivée transforma la gaieté des buveurs en tristesse. Il vit bien leur effroi, joua le bon compagnon, entra auprès d’eux et leur dit : « Oh ! Oh ! mes frères, on voudrait donc goinfrer et biberonner sans moi ! C’est fort mal à vous. En vérité, je veux être de la fête ! » Et il se lava les mains, mangea et but avec eux et donna si bien l’exemple qu’ils retrouvèrent leur bonne humeur. Le jour suivant – non sans avoir auparavant prévenu et instruit le prieur – l’abbé se rendit au chapitre devant le prieur, en présence de ces moines, et il implora humblement son pardon, jouant la crainte et le tremblement, et il s’écria : « Seigneur prieur, je vous confesse à vous et à tous mes frères ici assemblés que j’ai, pauvre pécheur, succombé au vice de gloutonnerie et qu’hier, en secret, caché dans un tonneau, j’ai mangé de la viande contre les ordres et la règle de mon saint père Benoît. » Ce disant, il se jeta à terre et se prépara à recevoir sa pénitence. Comme le prieur voulait l’en empêcher, il lui fit cette réponse : « Faites-moi donc donner les verges ; mieux vaut expier ici-bas que dans la vie future. » La punition reçue et la pénitence faite, il revint à sa place. Mais les moines coupables craignirent alors qu’il ne les dénonçât s’ils cachaient leur méfait ; ils se levèrent donc aussi et confessèrent la même faute. L’abbé leur fit administrer une sévère correction par un moine qu’on en avait chargé à l’avance, il les traita sans douceur et les menaça des pires punitions afin qu’ils n’y revinssent plus. C’est ainsi, comme un médecin habile, qu’il guérit le mal qu’il ne pouvait soigner par des paroles, en donnant lui-même l’exemple.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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27 mars, 2018

Michel KLIMO : Le gouffre (Légende de Hongrie)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:40

Près de Szatmar (Hongrie du Nord-Est), à quelques pas du rivage de la Szamos, il y a dans le sol une enfonçure profonde qu’on appelle « gouffre » tout court. Personne n’ignore la légende qui s’y rattache.

Il y a longtemps, bien longtemps, deux hommes vivaient dans le village voisin. L’un était riche, orgueilleux et avide du bien d’autrui. Jamais on ne lui a vu donner l’aumône à personne. L’autre au contraire était pauvre, mais il vivait selon Dieu, et était aimé de tout le monde. Ils étaient voisins, et avaient chacun de grands enfants.

Or, un jour le riche apprit que la fortune avait souri à son voisin dont le fils avait réussi à obtenir pour fiancée la plus vertueuse et la plus belle fille du village.

Le méchant voisin crevait de dépit, et n’eut, à partir de ce moment, qu’une seule préoccupation : celle d’éblouir par son or la mère de la jeune fille, de faire échouer le mariage, et de fiancer la jeune fille avec son fils à lui. Il y réussit. Et tandis que, dans sa joie maligne, il jubilait de son triomphe, deux cœurs aimants mouraient secrètement de chagrin.

Mais sa méchanceté ne s’arrêta point là. On était au mois de juillet. La moisson terminée, tout le monde engrangeait son blé. Le riche s’était dépêché d’être le premier à engranger le sien. Le lendemain, le pauvre se rendit dans son petit champ avoisinant celui du riche pour engranger, lui aussi, le fruit de ses sueurs. Mais quel ne fut pas son effroi lorsque, au lieu de ses gerbes soigneusement entassées, il ne trouva que quelques poignées de blé éparses dans le champ !

« C’est mon voisin qui a fait le coup, se dit-il, et j’aurais beau porter plainte, sa raison serait la meilleure. Mais le Bon Dieu ne m’abandonnera pas », conclut-il en soupirant.

Le temps du labourage arriva. Le pauvre homme mit ses deux bœufs devant la charrue, et s’en alla labourer son petit champ.

Au moment qu’il y arriva, le riche venait de finir de labourer.

Pour le coup, le pauvre ne put plus se contenir :

– Misérable ! s’écria-t-il ; non content d’avoir rendu malheureux à jamais mon fils chéri, et de m’avoir insolemment enlevé le pain de cette année, tu viens me voler le petit champ qui me nourrit.

– Tu déraisonnes, mon ami, répliqua l’autre. Je veux à jamais être disgracié du ciel, si je tai enlevé une seule gerbe. Et quant à cette terre, il y a folie à prétendre qu’elle est à toi, et je veux être englouti par la terre, si ce champ ne m’appartient pas.

À peine eut-il proféré ces paroles, que le sol s’ouvrit et les engloutit, lui, son fils, ses bœufs et sa charrue.

Cette légende se raconte de père en fils comme un avertissement salutaire.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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