20 février, 2018

Michel KLIMO : La belle Dorine (Légende de Hongrie)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:47

Près de Szepesvaralya, sur la cime d’un rocher, des mains inconnues avaient construit château. Dans les temps de guerre c’était, à n’en pouvoir douter, un centre du droit manuaire.

Mais les orages passés, le calme et le silence se rétablirent dans le château sur lequel il nous est resté la légende que voici :

Il y a bien des siècles, ce château se trouvait en possession d’un homme connu pour sa grande méchanceté. Un jour, ce seigneur donnait une grande fête à ses amis. Pendant le festin, les vieillards s’amusaient à se raconter leurs exploits, tandis que les jeunes gens se livraient à une joyeuse danse.

Parmi les danseuses se trouvait Dorine, la fille d’un vassal. Elle était pleine de charmes, et d’une beauté rayonnante.

Aussi le seigneur ne la perdait-il pas de vue, et un feu sinistre se peignait sur son visage. Vers minuit, lorsque les invités se disposaient à partir, le maître de château donna tout bas un ordre à deux de ses domestiques. Les invités se hâtèrent de regagner leurs logis, et personne ne s’aperçut de l’absence de la belle Dorine, restée prisonnière dans la grande salle.

À peine le château fut-il redevenu silencieux, que le seigneur à l’aspect sinistre pénétra dans la salle, et proféra quelques paroles qui firent monter le rouge au visage de la pauvre jeune fille. Mais, prête à se donner la mort plutôt que de permettre que le monstre la touchât d’une main criminelle, elle s’élança sur le bord d’une des fenêtres, qui se trouvait ouverte, et se précipita dans l’abîme.

Selon la légende, elle fut sauvée par un miracle du Bon Dieu, et n’eut qu’une légère blessure au petit doigt de la main gauche.

Aujourd’hui encore, les habitants des environs vous montrent, avec une sainte horreur, la fenêtre par laquelle s’était sauvée la belle Dorine.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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13 février, 2018

Hans Christian ANDERSEN : L’histoire d’une mère

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 4:39

Une mère était assise près de son petit enfant ; elle était remplie d’affliction, elle craignait qu’il ne mourût. Le petit visage de l’enfant était bien pâle : ses petits yeux étaient fermés. Il respirait difficilement et quelquefois si profondément qu’on aurait dit qu’il gémissait ; mais la mère faisait encore plus pitié que le petit être moribond.

Voilà qu’on frappe, et il entre un pauvre homme, tout vieux, enveloppé dans une grande couverture de cheval ; elle tenait chaud ; c’est ce qu’il fallait ; il faisait un hiver très-froid. Dehors tout était couvert de neige et de glace, et le vent soufflait si fort qu’il vous coupait le visage.

Le pauvre homme tremblait de froid ; comme l’enfant venait de s’endormir pour quelques instants, la mère se leva et plaça sur le poêle un petit pot avec de la bière ; c’était pour réchauffer le vieux. Il s’assit et se mit à bercer l’enfant. La mère prit une vieille chaise et se plaça à côté de lui. Elle contemplait son enfant malade, qui respirait avec plus de bruit ; elle avait saisi sa petite main.

« N’est-ce pas, demanda-t-elle, tu crois aussi que je le garderai ? Le bon Dieu ne me le prendra pas. »

Et le vieux brave homme, c’était la Mort, fit un singulier signe de tête qui pouvait signifier aussi bien oui que non. La mère baissa les yeux vers la terre, de grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle se sentit la tête lourde ; il y avait trois jours et trois nuits qu’elle n’avait fermé l’œil. Elle s’assoupit, pendant une minute seulement. Puis elle s’éveilla en sursaut, toute tremblante de froid.

« Qu’est cela ? » s’écria-t-elle, jetant autour d’elle des regards éperdus. Le vieillard était parti, le petit enfant n’était plus dans son berceau, le vieux l’avait emporté. Dans le coin, l’antique horloge faisait un grand brouhaha, ses rouages grinçaient et grondaient, le lourd poids de plomb tomba à terre : paf ! et rien ne remua plus, la pendule était arrêtée.

La pauvre mère se précipita hors de la maison, criant après son enfant.

Dehors, au milieu de la neige, était assise une femme, habillée de longs vêtements noirs. « La Mort est entrée chez toi, dit-elle. Je l’ai vue sortir en courant, emportant ton enfant. Elle va plus vite que le vent, et ne rend jamais ce qu’elle a pris.

– Dis-moi seulement dans quelle direction elle est partie ? dit la mère. Je t’en supplie, dis-le-moi, et je la retrouverai !

– Je sais le chemin par où elle est passée, répondit la femme en noir. Mais avant que je te l’enseigne, il faut que tu me fasses entendre toutes les chansons que tu chantais à ton enfant. Je les aime, j’aime ta voix. Je suis la Nuit, je t’ai maintes fois entendue et j’ai vu tes larmes lorsque tu chantais.

– Oh ! je les chanterai toutes, toutes, mais plus tard, dit la mère. En ce moment ne me retiens pas, pour que je puisse la rattraper et retrouver mon enfant. »

La Nuit resta silencieuse. La mère alors, se tordant les mains, pleurant à chaudes larmes, se mit à chanter. Il y avait beaucoup de chansons ; mais il y eut encore bien plus de larmes que de paroles.

À la fin la Nuit dit : « Va à droite, dans la sombre forêt de sapins. C’est par là que la Mort s’est enfuie avec ton enfant. »

La mère courut vers la forêt ; au milieu la route se bifurquait ; elle ne savait quelle direction prendre. Devant elle, se trouvait un buisson d’épines, il n’avait ni feuilles, ni fleurs : c’était l’hiver, de grands glaçons pendaient le long de ses branches.

« N’as-tu pas aperçu la Mort emportant mon enfant ? » lui demanda la mère.

« Oui, répondit le buisson. Mais je ne t’indiquerai le chemin qu’elle a pris qu’à une condition, c’est qu’auparavant tu me réchaufferas sur ton sein. Je gèle à périr, je deviens tout de glace. »

Et elle pressa le buisson contre son cœur, pour le faire dégeler ; les épines pénétrèrent dans sa chair ; son sang coula par grosses gouttes. Mais le buisson poussa des feuilles fraîches et vertes, et il se couvrit de fleurs, dans cette froide nuit d’hiver, tant il y a de fiévreuse chaleur dans le sein d’une mère affligée.

Et le buisson lui dit la route qu’elle devait prendre. Elle arriva au bord d’un grand lac, où il n’y avait ni navire ni barque. Il n’était pas assez gelé pour qu’on pût y passer à pied sans enfoncer, il était trop profond pour le traverser à gué. Et cependant il lui fallait passer outre, si elle voulait retrouver son enfant. Dans le délire de son amour, elle se jeta à terre, pour essayer si elle ne pourrait boire toute l’eau du lac. C’était bien impossible, mais elle pensait qu’en compassion d’elle Dieu ferait peut-être un miracle.

« Non, cela ne réussira jamais, dit le lac. Sois raisonnable, et voyons si nous ne pouvons pas nous entendre à l’amiable. J’aime à avoir au fond de mes eaux des perles, et tes yeux sont d’un plus bel éclat que les plus précieuses perles que j’aie jamais possédées. Si tu veux qu’à force de pleurer ils se détachent de ton visage, je te porterai vers la grande serre qui est sur mon autre bord : cette serre est la demeure de la Mort, elle en cultive les fleurs et les arbres ; chacun est la vie d’un être humain.

– Oh ! que ne donnerais-je pas pour ravoir mon enfant ! » dit la mère. Qui aurait cru qu’elle pourrait encore verser des larmes ? Mais elle pleura plus amèrement que jamais, et ses yeux glissèrent de leurs orbites et coulèrent au fond du lac ; ils devinrent deux perles comme jamais reine n’en posséda.

Le lac alors la souleva, comme si elle avait été sur une balançoire, et d’un seul mouvement d’ondulation, il la porta à son autre bord où se trouvait un merveilleux édifice, long de plus d’une lieue. On ne savait de loin si c’était une montagne avec des grottes et des forêts, ou si c’était une construction d’art. Mais la pauvre mère ne pouvait rien y voir ; ses yeux, elle les avait donnés.

« Comment reconnaîtrai-je maintenant la Mort qui m’a enlevé mon enfant ? » dit-elle tout haut dans son désespoir.

« Elle n’est pas encore arrivée », lui répondit une vieille bonne femme, qui allait çà et là, surveillant la serre et soignant les plantes. « Comment as-tu trouvé ton chemin jusqu’ici ? Qui a bien pu t’aider ?

– Le bon Dieu m’a secourue, répondit-elle. Il est miséricordieux. Toi aussi tu auras pitié de moi. Dis-moi où je pourrai trouver mon enfant chéri.

– Je ne le connais pas, dit la vieille, et toi tu es aveugle. Il y a bien ici des fleurs, des plantes et des arbres qui se sont fanés cette nuit ; la Mort va venir tout à l’heure pour les retirer de la serre. Car tu sais sans doute que tout être humain a dans ce lieu un arbre, une fleur qui représente sa vie, son caractère, et qui meurt avec lui. À les voir on dirait des végétaux ordinaires, mais quand on les touche on sent les pulsations d’un cœur. Guide-toi là-dessus, peut-être reconnaîtras-tu les battements du cœur de ton enfant. Et que me donneras-tu, si je t’enseigne ce qu’il te faut encore faire ?

– Je n’ai plus rien à te donner, dit tristement la pauvre mère. Mais j’irai te chercher jusqu’au bout du monde ce qui pourra te faire plaisir. – Je n’ai besoin de rien hors d’ici, répondit la vieille. Donne-moi tes longs cheveux noirs ; tu sais bien qu’ils sont beaux, ils me plaisent. Je les changerai contre mes cheveux blancs. – Tu ne demandes pas plus ? dit la mère. Tiens, je te les donne bien volontiers. » Et elle enleva sa magnifique chevelure, autrefois son orgueil de jeune fille, et elle reçut en place les cheveux courts et tout blancs de la vieille femme.

Celle-ci la prit par la main et elles entrèrent dans la grande serre, où croissait à pleines touffes la végétation la plus merveilleuse. Un voyait sous des cloches de cristal les plus délicates hyacinthes, et à côté de grosses pivoines vulgaires et bouffies. Il y avait aussi des plantes aquatiques, les unes pleines de sève, d’autres à moitié flétries, et dont les racines étaient entourées de vilaines couleuvres. Plus loin s’élevaient de magnifiques palmiers, des chênes, des platanes ; puis dans une autre région à l’écart se trouvaient des parcs de persil, de thym et les autres plantes potagères, emblèmes du genre d’utilité de ceux dont elles symbolisaient la vie. Il y avait encore de grands arbustes dans des pots trop étroits qui paraissaient près d’éclater ; mais un voyait aussi de méchantes petites fleurettes dans des vases de porcelaine, dans le meilleur terreau, entourées de mousse, et soignées on ne peut mieux. Tout cela représentait la vie des hommes qui dans ce moment existaient sur la terre, depuis la Chine jusqu’au Groenland.

La vieille voulait expliquer tout cet arrangement mystérieux, mais la mère ne l’écouta pas et demanda à être conduite auprès des toutes petites plantes ; elle les tâtait et palpait pour sentir les pulsations du cœur ; après en avoir touché des milliers, elle reconnut les battements du cœur de son enfant.

« C’est lui ! » s’écria-t-elle, en étendant sa main sur un petit crocus qui, penché sur le côté, paraissait tout flétri.

« Ne le touche pas, dit la vieille. Reste ici à cette place, et quand la Mort va venir, elle ne saurait tarder, défends-lui d’arracher cette plante ; menace-la de déraciner toutes les fleurs alentour. Elle aura peur ; elle est responsable et en rend compte au bon Dieu. Aucune plante ne doit être enlevée avant qu’il l’ait permis. »

À ce moment on sentit un vent glacial, la mère devina que c’était la Mort qui approchait.

« Comment as-tu pu trouver le chemin jusqu’ici ? demanda en effet la Mort. Arriver encore plus vite que moi ? Comment as-tu fait ? – Je suis une mère », répondit-elle.

Et la Mort étendit sa longue main crochue vers le petit crocus.

Mais la mère le tenait entouré de ses deux mains bien serrées ; elle avait grand soin de ne pas endommager ni froisser aucun des petits pétales. La Mort alors souffla sur les mains de la mère, qui les sentit tomber sans force. Cette haleine était plus froide que les vents du plus rigoureux hiver.

« Tu ne peux rien contre moi, » dit la Mort. – « Mais le bon Dieu est plus fort que toi », répondit-elle. – « Oui, mais je ne fais que ce qu’il veut. Je suis son jardinier. Toutes ces plantes, ces arbres et arbustes, quand ils ne prospèrent plus ici, je les transplante dans d’autres jardins, dont l’un est le grand jardin du paradis. Ce sont des contrées inconnues ; ce qu’il en advient là, je ne puis te le dire.

– Pitié ! pitié ! s’écria la mère. Ne m’enlève pas mon enfant, maintenant que je l’ai retrouvé. » Elle suppliait et gémissait. La Mort ne l’écoutait pas ; alors tout à coup elle saisit deux charmantes fleurs et dit à la Mort : « Vois, je vais les arracher, et toutes celles alentour, je vais tout dévaster ; tu me pousses au désespoir.

– Ne tire pas, ne les abîme pas ! s’écria la Mort. Tu dis que tu es si malheureuse, et tu voudrais briser le cœur d’une autre mère ! – Une autre mère ! » dit la pauvre femme, et elle lâcha les fleurs aussitôt. – « Tiens, voilà tes yeux, dit la Mort. Ils brillaient d’un éclat si pur et si doux, que je les ai retirés du lac. Je ne savais pas qu’ils fussent à toi. Reprends-les et regarde au fond de ce puits ; tu verras ce que tu aurais détruit si tu avais arraché ces fleurs. Dans les reflets de l’eau tu verras passer comme un mirage le sort destiné à chacune de ces deux fleurs et aussi celui qui aurait été réservé à ton enfant, s’il avait vécu. »

Elle se pencha sur le puits et elle vit passer des images de bonheur et de joie, les tableaux les plus riants ; puis vinrent des scènes affreuses de misère, de chagrin et de désolation.

« L’un et l’autre, c’est la volonté de Dieu », dit la Mort.

« Dans ce que je vois, reprit la mère pleine d’angoisses, je ne distingue pas ce qui était destiné à mon enfant.

– Je ne te le dirai point, répondit la Mort. Mais je te le répète, parmi tout ce qui vient de t’apparaître tu as vu ce qui attend ton enfant sur terre. »

La mère, éperdue, se jeta à genoux et s’écria : « Je t’en supplie, dis-moi, était-ce ce sort horrible qui lui était réservé ? Non, n’est-ce pas ? Parle ! Tu ne veux pas répondre ? Oh ! dans le doute, emporte-le ; qu’il ne risque pas de souffrir de tels malheurs. Je l’aime plus que moi-même, ce cher enfant innocent. Que le chagrin soit pour moi. Emporte-le dans le royaume des cieux. Oublie mes larmes, mes prières, oublie tout ce que j’ai dit et ce que j’ai fait.

– Je ne te comprends pas, dit la Mort. Veux-tu, oui ou non, ravoir ton enfant, ou dois-je le conduire dans ce lieu inconnu dont je ne puis te parler ? »

Alors la mère, tordant ses mains, se jeta à genoux, et s’adressant au bon Dieu : « Ne m’écoutez pas, s’écria-t-elle, si je réclame au fond du cœur contre votre volonté, qui est toujours pour le mieux. Ne m’écoutez pas, ne m’exaucez pas ! »

Et elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, abîmée dans son angoisse.

Et la Mort arracha le petit crocus et alla le transplanter dans le jardin inconnu.

Hans Christian ANDERSEN (1805-1875).

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7 février, 2018

Michel KLIMO : L’argent de Pierre Poky (Légende de Hongrie)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:02

Les eaux thermales de Bajmocz (département de Nyitra), étaient autrefois d’une force curative miraculeuse. Chaque année, des milliers de malades y affluaient, et tous y recouvrèrent leur santé.

Il y a bien des siècles, c’est un certain Pierre Poky qui était le propriétaire du bain. C’était un homme avide d’argent, et ne songeant qu’à s’enrichir de plus en plus, quitte à écorcher les étrangers. Il supprima donc l’usage qu’on avait eu jusque-là, de mettre les eaux gratis à la portée des pauvres qui ne pouvaient pas payer.

Or, un jour que les riches se livraient à un splendide festin, survint un pauvre malade qui avait de la peine à traîner ses membres paralytiques.

– Ôte-toi de devant nous, lui cria brusquement le propriétaire, et ne viens pas dégoûter ces seigneurs par l’aspect de ton corps infirme.

– De grâce, je ne demande qu’à me baigner dans le fossé où découle l’eau qui a déjà servi.

– Va-t’en, te dis-je. Si tu es malade, va te placer dans un hôpital, dit le cruel Poky, et il chassa à coup de cravache le pauvre mendiant.

Mais le châtiment du ciel ne fut pas long à venir. Le lendemain matin, il n’y avait pas une goutte d’eau dans les sources : elles étaient taries comme par enchantement.

Un silence sinistre remplaça le joyeux bruit de la veille, et saisis d’une peur superstitieuse, les étrangers se sauvèrent au plus vite. Le soir, l’établissement était désert. Un seul être vivant errait dans les avenues, se déchirant les cheveux, et murmurant de temps à autre :

– Que d’or j’aurais pu amasser encore !

Puis prenant, tout à coup, un air de joie maligne :

– N’importe, s’écria-t-il, qui que ce soit qui ait fait le coup, il n’a pas réussi à me désoler, car j’ai là-haut de l’argent bel et bon, dix sacs tout plein de beaux écus.

Là-dessus il s’élança vers sa chambre, et alluma une bougie pour jouir de la vue de ses ducats. Mais comme il ouvrit les sacs, il fut comme pétrifié : son or était changé en cailloux. Il poussa un hurlement farouche, et jetant par la fenêtre le contenu de ses sacs, il s’enfuit dans les ténèbres.

Personne ne l’a plus revu jamais.

Bientôt après cette expiation, les sources de Bajmocz se sont rouvertes. Les cailloux y sont encore, et les habitants des environs les appellent : L’argent de Pierre Poky.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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29 janvier, 2018

Michel KLIMO : Diosgyœr (Légende de Hongrie)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 6:18

Là, où s’élève aujourd’hui la ville florissante de Diosgyœr, vivait autrefois, au sein d’une petite famille heureuse, un chasseur nommé Paul Dios. Devant la modeste chaumière, se trouvait un énorme noyer dont la récolte était toute la fortune de ces pauvres gens.

Par une belle soirée d’été, toute la famille se reposait sous le noyer. Maître Paul, qui était absorbé dans une rêverie, rompit enfin le silence, et dit en soupirant :

– Mon Dieu, combien je serais plus heureux si j’avais beaucoup, beaucoup d’argent !

La femme, qui ne comprenait rien à ce changement subit dans le caractère de son mari, lui dit :

– Qu’est-ce qui te prend, mon ami ?

– Ne sommes nous pas bien ici ? C’est blasphémer contre le Bon Dieu que de te plaindre, comme tu fais.

– Tiens, poursuivit maître Paul, vois-tu ce vaste pays inculte ? Les collines sont désertes, personne ne laboure ces champs, qui rapporteraient si bien. Oh ! si je pouvais peupler ce pays ! Là, sur la cime de cette montagne, s’élèverait un beau château ; ici, dans la vallée, je ferais labourer les champs de blé ; sur la côte de la rivière, il y aurait de belles vignes ; j’établirais des moulins ; enfin je ferais de cette belle contrée une source intarissable de richesse.

Cela dit, le mari se leva et disparut bientôt dans la forêt, où il erra longtemps en proie à une inquiétude et un mécontentement dont il ne pouvait se rendre compte. Vers minuit, il se coucha accablé par le sommeil, et s’endormit profondément. Dans son rêve, il vit venir à lui un vieillard qui lui dit : – Ta demande s’accomplira, mon ami. Va à Nagyvarad, et restes-y trois jours sur la grande place.

Dès qu’il se réveilla, maître Paul se mit en route pour la ville indiquée, où il arriva au bout de trois jours. Il alla se poster sur la grande place, comme le lui avait enjoint le vieillard. Il y trouva des groupes de journaliers, qui s’y rassemblaient chaque matin pour aller au travail.

Tout à coup, il vit se dégager de la foule un homme à barbe blanche, qui se dirigea vers lui.

Maître Paul faillit tomber à la renverse. C’était le même vieillard qui lui avait apparu dans son rêve. Mais au lieu de lui offrir le trésor promis, le vieillard l’aborda ainsi :

– Veux-tu venir travailler dans ma vigne, je t’offre un franc par jour.

Maître Paul désappointé lui fit signe que non.

Le lendemain matin, le vieil homme vint encore inviter Paul à venir travailler dans sa vigne.

Tout honteux, Paul lui dit :

– C’est que j’attends quelqu’un.

Le surlendemain, le maire de la ville, ne roulant plus garder l’incognito, se répandit en invectives contre le malheureux Paul, et le traita de rien qui vaille, et de vagabond.

Humilié, Paul avoua son tort, et, pour s’excuser, il raconta au maire l’histoire de son rêve. Le vieux Monsieur en rit jusqu’aux larmes, puis il dit :

– Niais que tu es, mon ami ! Le moyen de se laisser duper ainsi par un rêve ! Si tous nos rêves s’accomplissaient, je serais riche depuis longtemps. Sache que, moi aussi, j’ai fait un pareil rêve ; trois fois de suite j’ai rêvé que loin d’ici, vers le Nord, au milieu de vastes forêts, il y a une chaumière habitée par un certain Paul Dios, et que sous un énorme noyer, qui se trouve devant sa porte, il y a trois cuves toute pleines d’or. Mais, plus sage que toi, je me suis moqué de mon rêve, et pour terminer, dit-il en plaisantant, je t’abandonne ce trésor ; tu n’as qu’à y aller.

Paul s’inclina, et en proie à un nouvel espoir fiévreux, il partit au plus vite. Arrivé à la maison, il envoya chercher quelques habitants du village prochain ; on abattît le noyer, mais de trésor, on n’en trouva point.

Mais il n’en découvrit pas moins le trésor caché. On se mit à labourer la terre ; peu à peu la contrée se peupla, et Paul finit par en faire un centre d’agriculture et d’industrie. Les ruines du château qu’il y fit bâtir sont les derniers restes de l’état sauvage de cette contrée.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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