24 avril, 2017

Émile-Jean GUÉRIN-CATELAIN : Les rêves

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:10

Quand le soleil d’avril monte, disque enflammé,

Sur l’horizon voilé de vapeurs transparentes,

Le semeur, unissant son chant accoutumé

Aux cent bruits de la plaine, aux chansons murmurantes

De l’oiseau, de l’insecte et du vent matinal,

Le semeur, seul, arpente un guéret en cadence

Et jette à pleines mains, d’un geste machinal,

Au sol bien labouré, bien hersé, la semence.

Des grains ainsi tombés les destins sont divers.

Les uns, les parias d’une loi rigoureuse,

Vont assouvir la faim des oiseaux et des vers,

Ou sécher sous le poids d’une pierre marneuse,

Ou se noyer encor dans l’argile et pourrir.

Leurs frères, d’autres grains, les heureux de ce monde,

Bien enfouis au sein d’une terre féconde,

Trouvent asile et paix pour vivre et se nourrir.

Dans le sillon, berceau muet, un germe pousse.

Ce n’est encore rien, rien qu’un éperon blanc,

Espoir de l’avenir que le grain porte au flanc.

La nature poursuit son œuvre tendre et douce :

L’éperon devient feuille, et la feuille à son tour

Croît, aime, se féconde, au sein des nuits sereines

Et bientôt porte au front l’épi chargé de graines,

Miracle éblouissant d’un miracle d’amour !

Ainsi, quand notre vie en est à son aurore,

Des rêves sont semés en nous par une main

Dont le doigt lumineux nous montre le chemin,

Dont l’essence est cachée et dont le but s’ignore.

Ces rêves en nos cœurs comme dans le guéret

Sont jetés au hasard : pléthore où sécheresse

Étiolent les uns dans leur pleine jeunesse ;

D’autres sont étouffés, – hélas ! qui le croirait ? –

Par les lois de la vie et par les lois des hommes.

Mais pourtant il nous reste à tous, tant que nous sommes,

Dans un recoin du cœur quelques rêves fleuris !

Tout ne fut pas perdu de la bonne semence

Qu’avait jetée en nous l’immortelle espérance,

Et ce rêve, sauvé parmi tant de débris,

Verse de tels parfums, brille de telle flamme,

Qu’à lui seul il embaume et réchauffe notre âme.

Donc ton rêve est debout, debout et triomphant,

Ô ma jeune compagne, et le secret d’enfant

Que tes livres glissaient jadis à mon oreille

Dans la sérénité d’une âme qui s’éveille,

Tu le dis aujourd’hui devant tous et tout haut.

Ainsi que de bons grains tombés en bonne terre,

La semence d’amour en ton cœur sans défaut

À grandi sûrement dans l’ombre et le mystère.

Sur ton rêve fleuri se penche un rêve en fleur,

Et la moisson d’amour ne craint plus le malheur.

Je salue aujourd’hui ton printemps qui s’achève.

Demain, marchant vers toi les bras tendus, l’été,

L’été t’apportera ses doux fruits pleins de sève,

Car les baisers des fleurs ont la fécondité.

Et quand viendront pour nous les saisons désolées

Où le feuillage mort tapisse les allées,

Le temps vous laissera deux trésors triomphants,

Au cœur des souvenirs, sous les yeux des enfants.

Émile-Jean GUÉRIN-CATELAIN (1856-1913).

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23 avril, 2017

Paul BOURGET : Vers écrits sur un Ecce Homo d’Andrea

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:03

« Voilà l’homme !… » disait le proconsul aux Juifs

En leur montrant Jésus pâle, les yeux pensifs,

Enveloppé de pourpre et le front ceint d’épines.

Et, comme chaque mot de ces pages divines,

Cet ironique outrage au prisonnier muet

Soudain se magnifie et jette le reflet

D’un si mystérieux, d’un si puissant symbole,

Qu’un monde tout entier tient dans cette parole !

– Voilà l’homme ! – Drapé dans le manteau des rois,

Où s’en va-t-il ? Vers son Calvaire, vers sa Croix.

C’est pour l’ensanglanter que le sort le couronne,

Pour le tuer qu’un peuple immense l’environne.

– Voilà l’homme ! – Héros d’un triomphe qui ment,

Victime qu’un bourreau vêt somptueusement

Et qui n’a de recours dans la sinistre fête

Que de courber l’épaule et de lever la tête,

L’épaule pour porter le faix du bois mortel,

La tête pour chercher du regard dans le ciel

Le Père qui nous fit une loi du supplice.

– Voilà l’homme ! – Et qui doit vider l’amer calice

Dans l’abandon, certain de reconnaître un jour

Que cette loi si dure est une loi d’amour.

Paul BOURGET (1852-1935).

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22 avril, 2017

Antoni DESCHAMPS : Le Juif et l’hostie

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:03

(À M. A.-S. SAINT-VALRY).

Le dimanche de Pâque était proche : la veille,

Chez Samuel Musson, vint une pauvre vieille,

Afin d’en emprunter trente sous parisis,

Sur le nantissement de trois méchants habits.

« Je t’en donnerai cent, et je te tiendrai quitte,

Lui dit en souriant le fourbe Israélite,

Si tu consens, demain, à cette heure, en ce lieu,

Vieille Nazaréenne, à m’apporter ton Dieu. »

La vieille à son logis retrouva la misère

Et la faim, cette pâle et vile conseillère,

Et revint apporter, dans un vieux parchemin,

Ce que le juif voulait, le lendemain mutin.

Lorsque le réprouvé fut seul avec sa proie,

Son œil oriental étincela de joie.

« Dieu des Nazaréens, je te tiens donc enfin »,

Dit-il ; il le froissa de fureur dans sa main,

Et prenant un marteau, dans son ivresse impie,

D’un clou sur la muraille il traversa l’hostie.

Le sang à gros bouillons en jaillit à l’instant,

Et la chambre s’emplit et regorgea de sang ;

Et les enfants, voyant le sang couler à terre,

Se mirent à genoux et s’écrièrent : « Père,

Oh ! ne le tuez pas une seconde fois. »

Et le bourreau fut sourd à leur touchante voix.

Il la plongea de rage au fond de sa chaudière ;

Mais l’hostie en sortit rayonnant de lumière ;

Et l’élévation vint à sonner. Alors

La femme et les enfants s’en allèrent dehors,

Et s’adressant à ceux qui passaient dans la rue :

« Votre Christ est chez nous, et mon père le tue »,

Dit le petit Jacob. Une sourde rumeur

Circula sur le juif, meurtrier du Seigneur ;

Le prévôt des marchands, et l’évêque à sa tête,

Vinrent en grand cortège et firent une enquête ;

Le Dieu fut emporté par le prélat tremblant,

Et dans le tabernacle enfermé tout sanglant.

Le juif fut brûlé vif, son nom fut anathème,

Et sa femme et ses fils reçurent le baptême ;

La maison fut rasée ; on faisait chaque fois,

En passant sur la place, un grand signe de croix.

Lecteur, ainsi finit la vieille comédie,

La légende du Juif et de la sainte Hostie.

Ainsi, faibles mortels, infortunés pécheurs,

Nous rouvrons chaque jour la plaie et les douleurs

De Celui qui mourut pour le salut des hommes :

Quand nous faisons le mal, insensés que nous sommes,

Ne semble-t-il pas dire, avec sa douce voix :

Vous me crucifiez une seconde fois !

Car toujours, ô chrétiens, cette grande victime

Souffre et nous tend les bras sur son arbre sublime,

Et toujours nos péchés pénètrent dans le cœur,

Et font encor saigner le flanc du Rédempteur.

Antoni DESCHAMPS (1800-1869).

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21 avril, 2017

Jeanne JOANNARD : Quand on n’attend plus rien

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:48

Ma peine est un chagrin, une vague détresse,

Mais je sens que si peu la pourrait consoler ;

Cela seul verse en moi, mélancolique ivresse,

La force de souffrir, de croire et d’espérer !

Quand notre cœur blessé secrètement s’épanche,

De mystiques amis semblent descendre en nous

Nous emportant si haut entre leurs ailes blanches,

Que souffrir semble un jeu, souffrir presque trop doux !

Ne demander plus rien aux êtres ni aux choses,

Les aimer pour les biens qu’ils nous avaient promis,

Garder toujours en soi la paix des soirs moroses,

Et verser la douceur qu’en notre âme ils ont mis.

Faiblesse des cœurs las, ou mieux force suprême

Contre le mal, lui seul, sache armer notre bras,

Quand on n’attend plus rien, on sait comment on aime,

Et la plus belle fleur s’ouvre alors sous nos pas !

Jeanne JOANNARD (XXe siècle).

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20 avril, 2017

Charles GUÉRIN : Cloches des veilles de Pâques

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 8:43

Ô cloches, cloches du soir,

Qu’on sonne aux veilles de Pâques,

Cloches d’heur, cloches d’espoir,

Maintes fois, j’allais m’asseoir

Sous les ramures opaques,

Ô cloches, cloches du soir,

Vous entendre vous douloir

En notes élégiaques ;

Je vous aimais sans vous voir,

Ô cloches, cloches du soir.

De quels pays parliez-vous,

Ô cloches mélancoliques,

Aux mélodieuses toux ?

De l’Italie aux cieux doux,

De paisibles bucoliques,

De quels pays parliez-vous ?

D’où vous en veniez-vous, d’où ?

De lointaines basiliques

Dans les crépuscules roux ?

De quels pays parliez-vous ?…

Cloches, vous vous êtes tues,

Me laissant seul, affaibli

Des batailles combattues.

Ô Silence, tu me tues

Où je suis enseveli :

Cloches, vous vous êtes tues. –

Le lierre étreint les statues

Dans l’herbe folle abattues,

L’herbe triste de l’Oubli…

Cloches, vous vous êtes tues.

Charles GUÉRIN (1873-1907).

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19 avril, 2017

Paul BOUVIER : Sur le Calvaire

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:04

(Au Poète Émile Trolliet).

Quand le monde, en son ignorance,

S’effondre dans l’iniquité,

Dieu prend pitié de sa souffrance :

Avec l’amour et l’espérance

Il lui fait une vérité.

Puis, tirant des ombres de l’Être

Un être investi de ses dons,

Il l’envoie au monde apparaître,

Comme un frère, non comme un maître,

Et les mains lourdes de pardons.

Le monde étonné ne peut croire

Celui qu’il n’a point attendu :

Ingrat, il l’immole à sa gloire.

Mais la victime expiatoire

Renaît Dieu du sang répandu.

Son sacrifice purifie

Même les sacrificateurs.

La mort d’un Dieu, c’est de la Vie !

L’aveugle qui le crucifie

Voit plus de ciel sur les hauteurs.

Ce fut ta mission sévère,

Ô Galiléen radieux

Qui fis couler sur le Calvaire,

Pour nous abreuver à plein verre,

Le vin miséricordieux !

Tu fus le Verbe salutaire

Par qui Dieu refit l’Unité !

Car il fallait, pour que la terre

Se vît en toi, que ton mystère

S’unît à notre infirmité.

On dit que l’humaine justice,

T’enchaînant à deux scélérats,

Voulait qu’au milieu du supplice

Ils te nommassent leur complice, –

Mais toi, tu leur ouvris tes bras.

Eh bien, regarde, Christ !… Nous sommes

Plus tremblants que ces deux voleurs.

Le monde est ténébreux. Les hommes,

Du fond de leurs tristes Sodomes,

Élèvent vers toi leurs douleurs.

Déjà gronde la prophétie

Par la voix de l’oracle humain…

Si la Sibylle balbutie

Ton nom qui la trouble, ô Messie,

C’est qu’elle te priera demain !

Aux clartés de l’aube première,

Fais que ton peuple résigné

Change sa route coutumière :

Sur les chemins de la lumière

Nos pieds n’ont pas encor saigné.

Sauveur dont le Verbe demeure,

Du moins laisse-nous espérer

Que la Justice aura son heure,

Puisque l’Amour ne nous effleure

Que pour nous apprendre à pleurer !

Paul BOUVIER (XIXe siècle).

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18 avril, 2017

E. BRUYÈRE : Si tu connais..

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:01

Si tu connais un coin de terre,

– Divin mystère ! –

Où puisse habiter le bonheur,

Fût-ce un lieu perdu, val plein d’ombre

Ou chalet sombre

Loin du passant vain ou flâneur ;

Si tu connais un coin du monde,

– Un seul, – qu’inonde,

Comme l’eau divine du ciel,

La paix, ce saint trésor de l’âme

Et ce dictame

Plus doux qu’à la bouche est le miel ;

Si tu connais un lieu, – n’importe

Le nom qu’il porte, –

Un seul enfin sous le ciel bleu

Où l’amour sans douleur demeure,

Oh ! tout à l’heure,

Viens, fuyons-y sous l’œil de Dieu !

E. BRUYÈRE (XIXe siècle).

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17 avril, 2017

Esther BÉNISTI : La prière

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:55

J’ai vu dans l’herbe un fol enfant.

L’aube était son écharpe blanche.

Il courait joyeux, triomphant,

Jetant ses ris de branche en branche.

– Ton nom ? dis-je au charmant moqueur,

Mes pleurs suspendus par ses charmes.

– « L’Amour ! me dit l’enfant vainqueur,

Je suis l’Amour, donne ton cœur ! »

.. J’ai préféré garder mes larmes…

J’ai vu sur le sommet du mont

Une femme presque divine.

Du laurier voilait sa poitrine,

Une étoile éclairait son front.

– Ton nom ? criai-je à cette image.

– « Gloire ! » dit-elle à mes douleurs.

Elle souffla sur mon visage,

Ce fut comme un suspens d’orage,

.. Mais j’ai recommencé mes pleurs.

Alors, dans ma pénible crise,

Je vis entre le ciel et moi

Flotter une forme indécise.

– Ton nom ? suppliai-je avec foi…

La forme alors se fit lumière.

Mon cri n’avait pas été vain.

Elle me dit dans un mystère :

– « Chère Âme, je suis la Prière ! »

Mes pleurs se sont séchés soudain.

Esther BÉNISTI (XIXe siècle), pseudonyme d’Esther de Suze.

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16 avril, 2017

F.-H. BAUDRY : Dolentes, quærebamus te

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 7:30

Ô Vierge, qu’avez-vous ? pourquoi cette vitesse ?

De la plaine et des monts vous courez les chemins !

Des passants, tous pris de tristesse,

Vous saisissez les mains.

Vous leur dites : « Mon âme aux douleurs est en proie :

J’ai perdu mon enfant ! Ah ! parlez, l’auriez-vous ? »

« Non ! – font-ils. – Le ciel et sa joie

Brilleraient parmi nous. »

Vous dites à la rose : « À l’aube, avec l’abeille,

As-tu vu mon Enfant respirer ton odeur ?

« Non ! – fait-elle. – Moi, fleur vermeille,

J’aurais plus de splendeur. »

Vous dites au palmier : « Quand venait l’heure sombre,

As-tu vu mon Enfant sous tes branches s’asseoir ? »

« Non ! – fait-il. – Sur mon front moins d’ombre

Se répandrait, ce soir. »

Vous dites au ramier : « Pour écouter ta plainte,

As-tu vu mon Enfant pénétrer dans ce bois ? »

« Non ! – fait-il. – Ma force est éteinte ;

Il m’eût rendu la voix. »

Vous dites au rocher : « Ces cavités où j’entre,

As-tu vu mon Enfant s’y dérober sans bruit ? »

« Non ! – fait-il. – Ses yeux de mon antre

Auraient chassé la nuit. »

Vous dites au ruisseau qui chante sur la mousse :

« As-tu vu mon Enfant boire dans ton cristal ? »

« Non ! – fait-il. – Mon eau pure et douce

Guérirait de tout mal. »

Vous remontez au Temple, et votre âme en détresse

Dit à ses murs sacrés votre poignant souci :

« Voyez, – fait-il, – mon allégresse :

Votre Enfant est ici ! »

F.-H. BAUDRY (XIXe siècle).

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14 avril, 2017

Paul COLLIN : Vendredi saint

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:30

C’est aujourd’hui le jour, entre tous salutaire,

Où le rachat du genre humain fut accompli.

Dans l’adoration de l’auguste mystère,

Ce que j’avais de bas en moi s’est ennobli.

Trêve aux futilités banales de la terre

Dont mon cœur, sans pouvoir en vivre, s’est empli !

Je veux forcer les bruits profanes à se taire

Et jeter le passé de ma vie à l’oubli.

Je sais que, bien des fois, mon âme s’est reprise

À ces frivolités qu’aujourd’hui je méprise

Et dont je suis encor si mal purifié ;

Mais, pour ressusciter la force et l’innocence,

Je sais ce qu’une larme a de toute-puissance

Quand on la mêle au sang de Dieu crucifié !

Paul COLLIN (1845-1915).

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