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8 février, 2016

Cent quatre vers, Paul SCARRON

Classé dans : — unpeudetao @ 9:25

Contre ceux qui font passer leurs libelles diffamatoires sous le  nom d’autruy.

Beaux Esprits du Pont-neuf, Insectes de  Parnasse,

Dont les productions, aussi froides que glace,

Font  naistre la tristesse au lieu de divertir,

Vous verray-je toûjours à  mes dépens mentir ?

Et mon nom, supposé dans vos oeuvres de bale,

Me  sera-t’il toûjours matiere de scandale ?

Trop long temps, malgré  moy, par un indigne sort,

Mes vers à vos Placarts servent de  Passe-port :

Ils s’en veulent vanger, Grenouilles enrouées,

Et,  laissant pour un temps leurs rimes enjouées,

Par des termes trenchans  comme des coutelas

Ils vont vous descouper jusqu’en vos galetas,

Vous  qui peut-estre un jour, en bonne compagnie,

Atteints et convaincus  de male Poesie,

Estendus sur la roue en sales caleçons,

Abjurerez  trop tard vos profanes chansons.

Mais n’est-il pas permis à chacun de  se taire ?

Et vostre Poesie, est-ce un mal necessaire ?

Rimailleurs  affamez produits par le Blocus,

Qui meriteriez bien l’accident de  Malcus,

Quel plaisir prenez vous à vous faire maudire ?

Est-ce  gloire, est-ce gain qui vous fait tant écrire ?

Ou bien fatiguez vous  de gayeté de coeur

Le siecle, dont vos vers est le plus grand  malheur ?

Quand vous prenez mon nom, si c’est par quelque estime,

Pour  quoy vous en servir à la noirceur d’un crime ?

Et ne m’estimant  point, inveterez Pendards,

Pour quoy le supposer à vos méchants  Brocards ?

Laissez le tel qu’il est s’il vous est inutile,

Et  publiez sans luy vos fautes par la ville.

Mais, Bastards d’Apollon,  Rimeurs de Belzebut,

De qui l’esprit malade a pis que le scorbut,

Ennemis  du bon sens, corrupteurs du langage,

Ecrivez, imprimez ouvrage sur  ouvrage,

Decriez sans respect Princes et Magistrats

Comme si vous  estiez reformateurs d’Estats,

Nuisez aux Innocens, attaquez les  puissances,

Inventez tous les jours de nouvelles offenses,

Faites  bien enrager les hommes de bon sens,

Abusez laschement de mon nom :  j’y consens ;

Si la comparaison le merite releve,

Vos deplorables  chants, Rossignols de la Greve,

Opposez à mes vers, tous malheureux  qu’ils sont,

Decouvriront bien tost la bassesse qu’ils ont,

Seront  bien tost au rang des sottises passées

Et papiers déchirez sous les  chaizes percées,

Laissant à leurs autheurs, outre mille remors,

Une  eternelle peur des Sergens et Recors.

Ne pretendez donc plus, par  vos chansons malignes,

Malencontreux Hiboux, vous eriger en Cygnes,

Et,  puis qu’à rimailler vous reüssissez mal

Et, pendu pour pendu, que le  sort est égal,

Ne faites plus de vers : allez tirer la laine ;

Vous  y gagnerez plus avecque moins de peine :

Un livre de vos vers ne  vaut pas un manteau.

Ne nous alleguez point la crainte du cordeau :

Elle  ne quitte point les medisans Poëtes,

De qui fort rarement les  affaires sont nettes,

Et des voleurs de nuit comme de tels Rimeurs

On  fait également et pendus et rameurs ;

Si bien qu’en tous les deux  estant hommes pendables,

Plus ou moins de profit vous rendront moins  blasmables.

Que si, trop adonnez à gaster du papier,

Vous ne  pouvez quitter vostre maudit métier,

Au moins faites des vers que  chacun puisse lire,

Et servez le Pont-neuf plustost que de medire.

D’un  ennemy public, Estranger ou François,

Par zele ou par dépit on se  plaint quelque fois

Mais offenser en vers ses Maistres legitimes,

Faire  servir en mal l’innocence des rimes

Et pour les debiter y supposer  un nom,

C’est estre, pour le moins, faux tesmoin sur larron.

Je  veux bien que vos vers soient autant de Chef-d’oeuvres ;

Mais, estant  venimeux autant que des couleuvres,

Méchans, c’est pervertir l’usage  des bons vers.

Ne vous y trompez plus : cachez ou découvers,

Bien  ou mal-faits, ils sont de tres-mauvaise garde ;

Et l’estime n’est  pas tout ce qu’on y hazarde

Une faute cachée ou dans l’impunité

Ne  peut cautionner une temerité.

Quittez donc un métier qui fait pendre  ses Maistres ;

Representez vous bien des Posteaux, des Chevestres ;

Songez,  non sans frayeur, que les chants reprouvez

Sont veus degenerer  quelques fois en Salvez ;

Songez, non sans frayeur, que semblables  ramages

A semblables oyseaux sont de mauvais presages ;

Songez,  non sans frayeur, qu’un Gibet est de bois,

Que les faux Amphions  l’attirent quelque fois ;

Qu’abusant du métier du malheureux Orphée,

Un  bourreau peut autant qu’une Trouppe enragée.

Enfin sur le sujet vous  pouvez mediter,

Regarder les objets dont l’on peut profiter,

Songer  au grand repos qu’apporte l’Innocence ;

Qu’on n’est point à couvert  de ceux que l’on offence,

Qu’on peut vous découvrir, gagnant vos  Gazetiers,

Et vous aller chercher jusque dans vos greniers ;

Vous  avez trop d’esprit pour ignorer le reste

Et qu’outre les fleaux,  Famine, Guerre, Peste,

Il en est encore un, fatal aux Rimailleurs,

Fort  connu de tout temps, en France comme ailleurs

C’est un mal qui se  prend d’ordinaire aux épaules,

Causé par des bastons, quelques fois  par des gaules ;

Son nom est Bastonnade ou bien coups de baston :

Qui  vous en donneroit, Messieurs, qu’en diroit-on ?

Paul SCARRON (1610-1660).

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