• Accueil
  • > Comment la connaissance fut gagnée (Conte soufi)

10 octobre, 2011

Comment la connaissance fut gagnée (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:45

     Un homme arriva un jour à la conclusion qu’il avait besoin de connaissance. Ayant décidé de partir à sa recherche, il prit le chemin de la demeure d’un sage. « Soufi, tu es un sage ! lui dit-il. Donne-moi une part de ta connaissance. Je la cultiverai, et deviendrai un homme de valeur : j’ai le sentiment que je ne suis rien.
     – Je peux te donner la connaissance en échange de quelque chose dont j’ai besoin, dit le soufi. Apporte-moi un petit tapis : je dois le donner à quelqu’un qui sera alors en mesure de contribuer à l’accomplissement de notre sainte tâche. »
     L’homme partit à la recherche d’un marchand de tapis. Quand il en eut trouvé un, il lui dit :
     « Donne-moi un tapis, juste un petit : je dois le donner à un soufi, qui me donnera la connaissance. Il a besoin du tapis pour le donner à quelqu’un qui sera en mesure de contribuer à l’accomplissement de notre sainte tâche.
     – Tu me parles de toi, du stade où tu en es, du soufi et de son travail, et de l’homme qui doit utiliser le tapis. Et moi dans tout cela ? J’ai besoin de fil pour tisser mes tapis. Apporte-moi du fil, et je t’aiderai. »
     L’homme partit à la recherche de celui ou de celle qui pourrait lui donner du fil. Sa recherche le mena à la cabane d’une fileuse.
     « Fileuse, dit-il, donne-moi du fil. Je le donnerai au fabricant de tapis, qui me donnera un tapis que je donnerai à un soufi qui le donnera à un homme qui doit accomplir notre sainte tâche. En échange, j’obtiendrai la connaissance, l’objet de mes désirs.
     – Tu as besoin de fil, répliqua la femme, et moi alors ? Fais-moi grâce de tes considérations sur toi-même, ton soufi, ton fabricant de tapis et celui qui doit avoir le tapis. Et moi dans tout cela ? J’ai besoin de poil de chèvre pour faire du fil. Apporte-m’en, tu auras ton fil. »
     L’homme prit congé de la fileuse et s’éloigna. En chemin, il rencontra un chevrier. Il lui expliqua pourquoi il avait besoin de poil de chèvre.
     « Et moi dans tout cela ? dit le chevrier. Tu as besoin de poil de chèvre pour acheter la connaissance, moi j’ai besoin de chèvres pour te fournir ce que tu cherches. Trouve-moi une chèvre, et je t’aiderai volontiers. »
     L’homme se mit en quête d’un marchand de chèvres. Quand il l’eut trouvé, il lui fit part de ses problèmes.
     « La connaissance, le fil, les tapis : qu’est-ce que j’en sais, moi ? dit le marchand. Tout ce que je sais, c’est que chacun semble prendre soin de ses intérêts. Parlons plutôt de mes besoins ! Si tu peux les satisfaire, alors nous parlerons chèvres, et tu pourras penser à la connaissance autant que tu voudras.
     – De quoi as-tu besoin ?
     – La nuit, mes chèvres vagabondent un peu partout et s’égarent. J’ai besoin d’un enclos pour les parquer. Trouve-m’en un, et nous verrons ce que je peux faire pour toi. »
     L’homme partit à la recherche d’un enclos. Ses investigations le conduisirent à l’atelier d’un menuisier.
     « Oui, dit le menuisier, je peux fabriquer un enclos pour celui qui en a besoin. Quant au reste, tu aurais pu m’épargner les détails. Les tapis, la connaissance et autres choses du même genre, cela ne m’intéresse absolument pas. J’ai un désir, aide-moi à le réaliser, autrement je ne vois pas pourquoi je devrais t’aider en fabriquant un enclos.
     – Quel est-il ?
     – Je désire me marier. Or personne, semble-t-il, ne veut se marier avec moi. Charge-toi de me trouver une épouse, alors nous parlerons de tes problèmes. »
     L’homme prit congé du menuisier et mena une enquête méthodique. Il finit par trouver une femme qui lui dit après qu’il eut parlé du menuisier : « Je connais une jeune fille qui ne désire qu’une chose : se marier avec un menuisier tel que tu le décris. À la vérité, toute sa vie elle a pensé à lui. C’est un vrai miracle que cet homme existe et qu’elle puisse en entendre parler par ton intermédiaire et le mien. Mais qu’en est-il de mes désirs à moi ? Chacun désire ce qu’il désire, les gens semblent avoir besoin de ceci ou de cela, ou vouloir cette chose-ci ou cette chose-là, ou imaginer avoir besoin d’aide, ou avoir réellement besoin d’aide, mais personne n’a encore rien dit de mes besoins !
     – Et quels sont-ils ? s’enquit l’homme.
     – Je ne veux qu’une seule chose, répondit la femme, je l’ai voulue toute ma vie : aide-moi à l’obtenir, je te donnerai tout ce que je possède. Ce que je veux, car j’ai fait l’expérience de tout le reste, c’est… la connaissance.
     – Mais on ne peut pas avoir la connaissance sans tapis, protesta l’homme.
     – J’ignore ce qu’est la connaissance, mais je suis sûre que ce n’est pas un tapis, rétorqua la femme.
     – C’est vrai, dit l’homme, comprenant qu’il lui faudrait être patient, mais avec la jeune fille pour le menuisier, on peut avoir l’enclos pour les chèvres. Avec l’enclos pour les chèvres, on peut avoir le poil de chèvre pour la fileuse. Avec le poil de chèvre, on peut avoir le fil. Avec le fil, on peut avoir le tapis. Avec le tapis, on peut avoir la connaissance.
     – Que me chantes-tu là ? dit la femme. Pour ma part, je ne suis pas disposée à déployer autant d’efforts pour avoir ce que je veux ! »
     Il eut beau la supplier, elle le congédia.
     Ces difficultés et l’état de désarroi où elles le précipitèrent le firent presque désespérer de la race humaine. Il se demandait maintenant s’il saurait utiliser la connaissance quand il l’aurait obtenue. Il se demandait aussi pourquoi tous ces gens ne pensaient qu’à eux.
     Il finit par ne plus penser qu’au tapis.
     Il errait un jour dans les rues d’une bourgade, marmonnant entre ses dents, quand un marchand, l’entendant marmonner, s’approcha de lui pour saisir ce qu’il disait.
     « On a besoin d’un tapis, disait le vagabond, pour le donner à un homme, afin qu’il puisse accomplir notre sainte tâche. »
     « Ce vagabond n’est pas ordinaire », pensa le marchand.
     « Derviche errant, lui dit-il, je ne comprends pas ce que tu psalmodies, mais j’éprouve un profond respect pour ceux qui se sont engagés sur le Chemin de la Vérité. Je t’en prie, aide-moi. Si tu veux bien. Les gens de la voie soufie ont, je le sais, une fonction spéciale dans la société. »
     Le vagabond leva les yeux, vit l’affliction sur le visage du marchand.
     « Je souffre et j’ai souffert, lui dit-il. Tu as des ennuis, sans aucun doute. Mais je n’ai rien, je ne peux même pas me procurer un peu de fil à tisser quand j’en ai besoin… Dis-moi quand même ce que tu veux, je ferai ce que je peux.
     – Homme fortuné ! dit le marchand, sache que j’ai une fille unique, belle comme le jour. Elle est atteinte d’un mal qui la fait dépérir. Viens lui rendre visite, peut-être sauras-tu la guérir. »
     Si profonde était l’affliction du marchand, et si grandes ses espérances, que le vagabond ne put faire autrement que de l’accompagner au chevet de sa fille. Dès qu’il entra dans la chambre, elle lui dit :
     « Je ne sais pas qui tu es, mais je sais que tu peux m’aider. De toute façon, qui d’autre le pourrait ? Je suis amoureuse d’un menuisier. »
     Elle prononça le nom de l’homme auquel le voyageur avait demandé de fabriquer l’enclos pour les chèvres.
     « Ta fille veut se marier avec un très estimable menuisier de ma connaissance », dit-il au marchand.
     Celui-ci fut ravi de l’apprendre : il avait cru que les propos que lui tenait sa fille au sujet du menuisier étaient le symptôme et non la cause de sa maladie. La vérité, c’est qu’il l’avait cru folle.
     Le voyageur revint chez le menuisier, qui construisit l’enclos pour les chèvres. Le marchand de chèvres lui offrit quelques-unes de ses plus belles bêtes. Il les amena au chevrier, qui lui donna du poil de chèvre, qu’il apporta à la fileuse, qui lui donna du fil. Puis il apporta le fil au fabricant de tapis, qui lui donna un petit tapis.
     Ce tapis, il le rapporta au soufi. « Tu as pu m’apporter ce que je t’avais demandé, dit le soufi, parce que tu n’as pas travaillé pour toi : tu as travaillé pour le tapis.
     « Maintenant, je peux te donner la connaissance. »

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

Une réponse à “Comment la connaissance fut gagnée (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Ce conte évoque la dimension cachée dans la vie, dont la perception permet au maître soufi d’inciter son élève à subir une transformation en dépit de ses désirs, parfois en en tirant parti.
    Il provient des traditions orales des derviches du Badakhshan. La forme sous laquelle il est présenté ici porte la marque de Khzvaja Mohammed Baba Samasi, grand maître de l’Ordre des Maîtres (Khwajagan), troisième de la lignée avant Bahaudin Naqshband.
    Baba Samasi est mort en 1354.

Laisser un commentaire

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose