25 février, 2015

Coqs, Jules RENARD

Classé dans : — unpeudetao @ 13:59

I Il n’a jamais chanté. Il n’a pas couché une nuit dans un poulailler, connu une seule poule.

 

Il est en bois, avec une patte en fer au milieu du ventre, et il vit, depuis des années et des années, sur une vieille église comme on n’ose plus en bâtir. Elle ressemble à une grange et le faîte de ses tuiles s’aligne aussi droit que le dos d’un bœuf.

 

Or, voici que des maçons paraissent à l’autre bout de l’église.

 

Le coq de bois les regarde, quand un brusque coup de vent le force à tourner le dos.

 

Et, chaque fois qu’il se retourne, de nouvelles pierres lui bouchent un peu plus de son horizon.

 

Bientôt, d’une saccade, levant la tête, il aperçoit, à la pointe du clocher qu’on vient de finir, un jeune coq qui n’était pas là ce matin. Cet étranger porte haut sa queue, ouvre le bec comme ceux qui chantent, et l’aile sur la hanche, tout battant neuf, il éclate en plein soleil.

 

D’abord les deux coqs luttent de mobilité. Mais le vieux coq de bois s’épuise vite et se rend. Sous son unique pied, la poutre menace ruine. Il penche, raidi, près de tomber. Il grince et s’arrête.

 

Et voilà les charpentiers.

 

Ils abattent ce coin vermoulu de l’église, descendent le coq et le promènent par le village. Chacun peut le toucher, moyennant cadeau.

 

Ceux-ci donnent un œuf, ceux-là un sou, et Mme Loriot une pièce d’argent.

 

Les charpentiers boivent de bons coups, et, après s’être disputé le coq, ils décident de le brûler.

 

Lui ayant fait un nid de paille et de fagot, ils mettent le feu.

 

Le coq de bois pétille clair et sa flamme monte au ciel qu’il a bien gagné.

 

II Chaque matin, au saut du perchoir, le coq regarde si l’autre est toujours là, – et l’autre y est toujours.

 

Le coq peut se vanter d’avoir battu tous ses rivaux de la terre, – mais l’autre, c’est le rival invincible, hors d’atteinte.

 

Le coq jette cris sur cris : il appelle, il provoque, il menace, – mais l’autre ne répond qu’à ses heures, et d’abord il ne répond pas.

 

Le coq fait le beau, gonfle ses plumes, qui ne sont pas mal, celles-ci bleues, et celles-là argentées, – mais l’autre, en plein azur, est éblouissant d’or.

 

Le coq rassemble ses poules, et marche à leur tête. Voyez : elles sont à lui ; toutes l’aiment et toutes le craignent, – mais l’autre est adoré des hirondelles. Le coq se prodigue. Il pose, çà et là, ses virgules d’amour, et triomphe, d’un ton aigu, de petits riens ; – mais justement l’autre se marie et carillonne à toute volée ses noces de village. Le coq jaloux monte sur ses ergots pour un combat suprême ; sa queue a l’air d’un pan de manteau que relève une épée. Il défie, le sang à la crête, tous les coqs du ciel, – mais l’autre, qui n’a pas peur de faire face aux vents d’orage, joue en ce moment avec la brise et tourne le dos.

 

Et le coq s’exaspère jusqu’à la fin du jour.

 

Ses poules rentrent, une à une. Il reste seul, enroué, vanné, dans la cour déjà sombre, – mais l’autre éclate encore aux derniers feux du soleil, et chante, de sa voix pure, le pacifique angélus du soir.

 

Jules RENARD (1864-1910).

 

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