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23 novembre, 2014

De mauvaise humeur, Anton Pavlovitch Tchekhov (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 6:33

L’agent de police rurale, Sémione Iliitch Prâtchkine, allait et venait dans sa chambre, tâchant d’étouffer en lui une impression désagréable. La veille, il était allé pour affaires de service chez le chef de recrutement, s’était mis à l’improviste à jouer aux cartes, et avait perdu huit roubles.

 

La somme était minime, dérisoire, mais le démon de l’âpreté et de l’intérêt, insinué dans l’oreille de l’agent, lui reprochait sa prodigalité. – Huit roubles, la belle affaire ! se disait Prâtchkine, ne voulant pas l’écouter. Des gens perdent bien plus sans qu’il en soit rien. D’ailleurs l’argent se gagne… Je n’ai qu’à passer une fois à la fabrique ou au débit de Rylov, et ils seront de retour, mes huit roubles, et même davantage !

 

Dans la chambre voisine, Vânia, le fils de Sémione, répète monotonement sa leçon : – « L’Hiver. – Le paysan est radieux… la route de neige est rétablie… » – Oui, dit le père, on peut se rattraper… Qu’est-ce qu’il y a de « radieux » là-bas ? – « Le paysan radieux… inaugure la route… inaugure… » – « Radieux !… » continue à songer Prâtchkine. Si on lui donnait une dizaine de bonnes verges chaudes, il ne serait pas si « radieux ». Au lieu d’être radieux, il ferait bien de payer régulièrement ses impôts… Huit roubles… la belle affaire ! Ce n’est pas huit mille roubles. On peut toujours les regagner… – « Son cheval, flairant la neige… trottine indolemment… » – Comme s’il pouvait aller au galop ! Quel trotteur un paysan va-t-il s’offrir, dis-moi un peu ? Une rosse reste une rosse… Un moujik sans jugement est heureux, étant ivre, de pousser sa bête à fond, et s’il arrive à dégringoler dans un trou de glace ou dans un ravin, il en fera une belle figure… Que tu viennes seulement trotter devant moi, je te passerai une telle térébenthine que tu ne l’oublieras pas de cinq ans !… Aussi pourquoi ai-je joué ma petite carte ? Si j’avais joué l’as de trèfle, j’aurais sauvé deux points… – « Creusant des sillons duveteux roule la voiture hardie… Creusant des sillons duveteux… » – « Creusant… creusant des sillons… des sillons… » Qui donc dit une chose pareille ! Ce que l’on se permet d’écrire, Dieu me pardonne !… Et c’est ce dix, en somme, qui a tout fait ! Les diables l’ont apporté au mauvais moment… – « Voilà que court un petit paysan… Le petit paysan ayant mis Joûtchka dans le traîneau ayant mis Joûtchka … » – C’est qu’il a bien mangé, le petit, s’il court et s’amuse !… Et les parents n’ont pas l’esprit de mettre leur gamin au travail… Au lieu de monter son chien en traîneau, il ferait mieux de casser du bois, ou de lire l’Écriture sainte… Et ces chiens, ce qu’ils en ont, les paysans !… On ne peut passer ni à pied ni en voiture !… J’aurais dû ne pas jouer après le souper… Je n’avais qu’à souper et à m’en aller… – « Le gamin en rit et en souffre, et sa mère le menace… sa mère le menace derrière la fenêtre… » – Menace, menace-le !… Elle a la paresse de sortir pour le punir… Elle devrait lui relever sa pelisse, et pan, pan, pan !… Ça vaudrait mieux que de menacer du doigt… Avec ta façon de t’y prendre, tu en feras un ivrogne… De qui est-ce, ce que tu apprends-là ? demanda Prâtchkine. – De Poûchkine, papa. – Poûchkine ? Hum !… Sans doute une espèce d’original. Ils écrivent, écrivent, et ne comprennent pas eux-mêmes ce qu’ils écrivent. Ils ne se soucient que d’écrire ! – Papa, cria l’enfant, un moujik a apporté de la farine. – Bon ! Tu l’as prise ?

 

Mais même la farine apportée en cadeau n’égaya pas Prâtchkine… Plus il cherchait à se consoler, plus la perte des huit roubles lui restait sensible. Il les regrettait autant que s’il eût perdu huit mille roubles… Quand Vânia eut fini d’apprendre sa leçon et se tut, Prâtchkine s’assit près de la fenêtre, et, l’angoisse dans l’âme, fixa son regard lugubre sur les tas de neige… Mais leur vue ne fit qu’aviver sa plaie intime. La neige lui rappela son voyage de la veille chez le chef de recrutement. Sa bile s’émut et emplit son âme… Le besoin de passer son chagrin sur autrui atteignit un degré irréductible. Il n’y put résister… – Vânia ! cria-t-il, viens que je te donne les verges pour le carreau que tu as cassé hier !

 

Anton Pavlovitch Tchekhov (1860-1904), russe.

 

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