3 juillet, 2009

02 : Est-il possible de vivre avec la mort

Classé dans : — unpeudetao @ 9:11

 

Deuxième question, un peu plus complexe – est-il possible de vivre avec la mort ? Non pas avec morbidité, ni de façon auto destructrice. Pourquoi avons-nous
séparé la vie de la mort ? La mort fait partie de notre existence. Le vivant et le mourant sont inséparables et se suivent inexorablement. Pourquoi séparer
l’envie, la colère, la tristesse, la solitude et le plaisir que nous éprouvons, de ce qu’on appelle la mort ? Pourquoi les gardons-nous à des miles de
distance, des années-lumière les uns des autres ? Nous acceptons la mort d’un vieil homme, qui est naturelle. Mais si quelqu’un de jeune meurt dans un
accident, ou atteint d’une maladie, nous nous révoltons contre la mort. Nous disons que c’est injuste, que cela ne devrait pas être. Voilà ce qu’il nous
faut examiner, non pas comme un problème, mais en en cherchant et en observant les implications, et sans se faire d’illusions. Se pose aussi la question
du temps – le temps qu’il faut pour vivre, pour apprendre, pour amasser, pour agir, pour faire quelque chose, et puis la fin du temps connu – le temps
qui sépare le vivre du finir. Dès qu’il y a séparation, division, entre « ici » et « là », entre ce qui est » et « ce qui devrait être », cela implique le temps.
il me semble significatif que nous maintenions la division entre cette prétendue mort et ce que nous appelons la vie. C’est à mes yeux un facteur décisif.
La peur surgit lorsqu’il y a une telle séparation. On fait alors un effort pour surmonter cette peur, en recherchant le confort, la satisfaction, un sentiment
de continuité. (Il s’agit ici bien sûr du domaine psychologique et non pas de la réalité physique ou technique.) Le moi s’est constitué dans le temps,
et il est maintenu par la pensée. Si seulement nous pouvions nous rendre compte de ce que signifient, sur le plan psychologique, le temps et la division,
la séparation des hommes, des races, des cultures, opposés les uns aux autres. Cette séparation provient aussi de la pensée et du temps, comme la division
entre vie et mort. Vivre avec la mort dans la vie impliquerait un profond changement dans notre conception de l’existence. Mettre fin à l’attachement sans
limite, sans motif, et sans faire intervenir le temps, c’est mourir alors qu’on est encore en vie.

 
L’amour ne connaît pas le temps. L’amour n’appartient ni à vous ni à moi, il n’est jamais personnel; on peut aimer une personne, mais lorsqu’on limite ce
sentiment à un seul être, il cesse d’être de l’amour. Dans l’amour véritable, il n’y a pas de place pour les divisions du temps, de la pensée, et de toutes
les complexités de la vie, ni pour toutes les misères, les confusions, l’incertitude, les jalousies et les angoisses humaines. Il faut faire très attention
au temps et à la pensée. Cela ne veut pas dire que nous devons vivre uniquement dans le présent, ce serait une absurdité. Le temps est le passé, modifié,
qui continue dans le futur. C’est un continuum auquel la pensée s’accroche. Elle s’attache ainsi à quelque chose qu’elle a créé de toutes pièces. L’écureuil
est revenu. Il s’est absenté quelques heures et se retrouve sur la branche, grignotant quelque chose. Il observe, écoute, étonnamment alerte, vivant, conscient,
tremblant d’excitation. Il va et vient, sans vous dire où il va ni quand il reviendra. Et le jour devient plus chaud, la tourterelle et les oiseaux sont
partis. Seuls quelques pigeons volent en groupes d’un endroit à l’autre. On entend le froissement de leurs ailes qui battent l’air. Il y avait ici un renard,
mais nous ne l’avons pas vu depuis longtemps. Il est probablement parti pour toujours, l’endroit est trop habité. On trouve aussi beaucoup de rongeurs,
mais les gens sont dangereux et celui-ci est un petit écureuil timide, aussi capricieux que l’hirondelle.

 
Alors que la continuité n’existe nulle part, sauf dans la mémoire, existe-t-il dans l’être humain, dans son cerveau, un endroit, une zone, petite ou grande,
d’où la mémoire soit absente, qu’elle n’ait jamais effleurée ? Il vaut la peine d’observer tout cela, d’avancer sainement, rationnellement, de voir la
complexité et les replis de la mémoire ainsi que sa continuité qui est, somme toute, le savoir. Le savoir est toujours dans le passé, il est le passé.
Le passé est une immense mémoire accumulée, la tradition. Et quand on a examiné tout cela avec soin, sainement, la question inévitable est celle-ci : existe-t-il
une zone dans le cerveau, dans la profondeur de ses replis, ou dans la nature et la structure intérieure de l’homme et non dans ses activités extérieures,
qui ne soit pas le résultat de la mémoire et du mouvement de la continuité ? Les collines et les arbres, les prairies et les bois dureront aussi longtemps
que la terre, à moins que l’homme ne les détruise par cruauté et désespoir. Le ruisseau, la source d’où il vient, ont une continuité, mais nous ne nous
demandons jamais si les collines et l’au-delà des collines ont leur propre continuité. S’il n’y a pas de continuité, qu’y a-t-il ? Il n’y a rien. Nous
avons peur de n’être rien. Rien signifie q u aucun objet n’existe. Aucun objet assemblé par la pensée, rien qui puisse être reconstitué par la mémoire,
les souvenirs, rien qui puisse se décrire par les mots puis se mesurer. Il se trouve certainement, sûrement, un domaine dans lequel le passé ne projette
pas son ombre, où le temps, le passé, le futur ou le présent ne signifient rien. Nous avons toujours essayé de mesurer par des mots ce que nous ne connaissons
pas. Nous essayons de comprendre ce que nous ignorons en l’affublant de mots, le transformant ainsi en un bruit continu. Et ainsi encombrons-nous notre
cerveau, déjà plein d’événements passés, d’expériences et de savoir. Nous pensons que le savoir est d’une grande importance psychologique, mais cela est
faux. Il est impossible de croître par le savoir ; il faut que le savoir cesse pour que le neuf puisse exister. Neuf est un mot qui qualifie ce qui n’a
jamais été auparavant. Et ce domaine ne peut être compris ou saisi par des mots ou des symboles: il est au-delà de tous les souvenirs.

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