3 juillet, 2009

04 : La mort

Classé dans : — unpeudetao @ 9:06

Vendredi 30 mars 1984

 
Ce matin, nous descendions sur la route. C’était le printemps et le ciel était exceptionnellement bleu, sans le moindre nuage, le soleil chaud sans excès.
On se sentait bien. Les feuilles brillaient dans l’air étincelant. Tout était vraiment d’une beauté extraordinaire. La haute montagne était là, impénétrable,
entourée de collines verdoyantes. Comme nous marchions tranquillement, sans trop penser, nous avons aperçu à nos pieds une feuille morte, marquée de jaune
et de rouge éclatant, une feuille d’automne. Comme elle était belle, si simple dans sa mort, si vivante, pleine de la beauté de la vitalité de son arbre,
de l’été. Elle ne s’était pas fanée. En la regardant de près, on pouvait distinguer toutes ses nervures, sa tige et sa forme parfaite. Dans cette feuille
s’inscrivait l’arbre entier. Pourquoi les hommes meurent-ils si lamentablement, dans une telle affliction, dans la maladie, les infirmités du grand âge,
la sénilité et cette affreuse décrépitude du corps ? Pourquoi ne peuvent-ils pas mourir naturellement, aussi beaux dans la mort que cette feuille ? Qu’est-ce
qui ne va pas en nous ? Malgré le grand nombre de médecins, les médicaments et les hôpitaux, les opérations et tous les efforts de l’existence comme ses
plaisirs, nous ne semblons pas capables de mourir dans la dignité et la simplicité, avec le sourire.

 
Un jour que nous marchions le long d’un chemin, nous avons entendu derrière nous une psalmodie mélodieuse, rythmée, empreinte de la force immémoriale du
sanskrit. Nous étant arrêtés, nous avons vu le fils aîné, nu jusqu’à la taille, qui portait un récipient de terre cuite dans lequel brûlait un feu. Derrière
lui venaient deux hommes portant son père mort, dont le corps était recouvert d’un linceul blanc. Tous marchaient en psalmodiant et, comme nous connaissions
ce chant, nous avons failli nous joindre à eux. Comme ils nous dépassaient, nous les avons suivis quand ils ont descendu la route, toujours psalmodiant.
Le fils aîné pleurait. Ils ont porté le père jusqu’au rivage où ils avaient déjà amassé un grand tas de bois. Ayant posé le corps au sommet de ce tas,
ils y ont mis le feu. Tout était si naturel, si extraordinairement simple. Point de fleurs, de corbillard, point de voiture attelée de chevaux noirs. Tout
cela se déroulait dans un grand calme, dans une parfaite dignité. Et devant cette feuille surgissaient à l’esprit les milliers de feuilles de l’arbre.
L’hiver l’avait conduite de sa branche-mère jusqu’à ce chemin où elle se dessécherait complètement, se fanerait pour disparaître, emportée par les vents,
perdue pour toujours. Comme on enseigne aux enfants les mathématiques, l’écriture, la lecture et tout ce qui a trait à l’acquisition du savoir, il faudrait
aussi leur apprendre la grande dignité de la mort. Elle n’est pas une chose morbide et douloureuse à laquelle nous sommes confrontés un jour ou l’autre,
mais fait partie de la vie de chaque jour – comme le regard que l’on porte sur le ciel bleu ou la sauterelle posée sur une feuille. Elle fait partie de
l’apprentissage de la vie, comme la poussée des dents et les maladies infantiles avec leurs fièvres. Les enfants sont doués d’une extraordinaire curiosité.

 
Si vous comprenez la nature de la mort, vous n’aurez pas à indiquer que tout meurt, que la poussière retourne à la poussière, mais, sans aucune peur, vous
leur expliquerez doucement la mort. Vous leur ferez sentir que vivre et mourir ne font qu’un, ne sont qu’un seul mouvement qui ne commence pas à la fin
de la vie après cinquante, soixante ou quatre-vingt-dix ans, mais que la mort est comme cette feuille. Voyez les hommes et les femmes âgés, comme ils sont
décrépits, perdus, malheureux, comme ils sont laids. Serait-ce qu’ils n’ont pas compris ce que signifie vivre ou mourir ? Ils ont utilisé la vie, s’en
sont servis, l’ont gaspillée dans le conflit sans fin qui ne fait qu’exercer et fortifier la personne, le moi, l’ego. Nous passons nos jours en conflits
et malheurs de toutes sortes, parsemés d’un peu de joie et de plaisir, mangeant, buvant, fumant, dans les veilles et le travail incessant. Et, à la fin
de notre vie, nous nous trouvons face à cette chose qu’on appelle la mort et dont on a peur. Et l’on pense qu’elle pourra toujours être comprise et ressentie
en profondeur.

 
L’enfant, avec sa curiosité, peut être amené à comprendre que la mort n’est pas seulement l’usure du corps par l’âge, la maladie, ou quelque accident inattendu,
mais que la fin de chaque jour est aussi la fin de soi-même. Il n’y a pas de résurrection, c’est là une superstition, une croyance dogmatique. Tout ce
qui existe sur terre, sur cette merveilleuse terre, vit, meurt, prend forme, puis se fane et disparaît. Il faut de l’intelligence pour saisir tout ce mouvement
de la vie, et ce n’est pas l’intelligence de la pensée, des livres ou du savoir, mais l’intelligence de l’amour, de la compassion avec sa sensibilité.
Nous sommes tout à fait certains que si l’éducateur comprend la signification de la mort et sa dignité, l’extraordinaire simplicité de mourir – s’il la
comprend, non pas intellectuellement mais en profondeur – il parviendra alors à faire saisir à l’étudiant ou à l’enfant que mourir, finir, n’a pas à être
évité car cela fait partie de notre vie entière. Ainsi, quand l’étudiant ou l’enfant grandira, il n’aura jamais peur de sa fin. Si tous les humains qui
nous ont précédés, de génération en génération, vivaient encore sur cette terre, ce serait terrible.

 
Le commencement n’est pas la fin. Et nous voudrions aider – non, ce n’est pas le mot juste – nous aimerions, dans l’éducation, donner à la mort une certaine
réalité factuelle, non pas la mort d’un autre, mais la nôtre. jeunes ou vieux, nous devrons inévitablement lui faire face. Ce n’est pas une chose triste,
faite de larmes, de solitude, de séparation. Nous tuons si facilement, non seulement les animaux destinés à notre alimentation, mais encore ceux que nous
massacrons inutilement, par divertissement – on appelle cela un sport. Tuer un cerf, parce que c’est la saison, équivaut à tuer son voisin. On tue les
animaux parce que l’on a perdu contact avec la nature, avec les créatures qui vivent sur cette terre. On tue à la guerre au nom de tant d’idéologies romantiques,
nationalistes ou politiques. Nous avons tué des hommes au nom de Dieu. La violence et la tuerie vont de pair. Et devant cette feuille morte dans toute
sa beauté, sa couleur, peut-être pourrions-nous être conscients au plus profond de nous-mêmes, saisir ce que doit être notre propre mort, non pas à la
fin ultime, mais au tout début de notre vie.

 
La mort n’est pas une chose horrible, une chose à éviter, à différer, mais plutôt une compagne de chaque jour. De cette perception naît alors un sens extraordinaire
de l’immensité.

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