9 janvier, 2011

Le Chat et le Rat, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 9:25

 

Quatre animaux divers, le Chat grippe-fromage,
Triste-oiseau le Hibou, Ronge-maille le Rat,
               Dame Belette au long corsage,
               Toutes gens d’esprit scélérat,
Hantaient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.

 

Tant y furent, qu’un soir à l’entour de ce pin
L’homme tendit ses rets. Le Chat de grand matin
               Sort pour aller chercher sa proie.
Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie
Le filet ; il y tombe, en danger de mourir ;
Et mon Chat de crier, et le Rat d’accourir,
L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie.
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.
               Le pauvre Chat dit : Cher ami,
               Les marques de ta bienveillance
               Sont communes en mon endroit :
Viens m’aider à sortir du piège où l’ignorance
               M’a fait tomber. C’est à bon droit
Que seul entre les tiens par amour singulière
Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.
Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux Dieux.
               J’allais leur faire ma prière ;
Comme tout dévot Chat en use les matins.
Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains :
Viens dissoudre ces nœuds.  Et quelle récompense
               En aurai-je ? reprit le Rat.
               Je jure éternelle alliance
               Avec toi, repartit le Chat.
Dispose de ma griffe, et sois en assurance :
Envers et contre tous je te protégerai,
               Et la Belette mangerai
               Avec l’époux de la Chouette.
Ils t’en veulent tous deux. Le Rat dit : Idiot !
Moi ton libérateur ? Je ne suis pas si sot.
               Puis il s’en va vers sa retraite.
               La Belette était près du trou.
Le Rat grimpe plus haut ; il y voit le Hibou :
Dangers de toutes parts ; le plus pressant l’emporte.
Ronge-maille retourne au Chat, et fait en sorte
Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant
               Qu’il dégage enfin l’hypocrite.
               L’homme paraît en cet instant.
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.
A quelque temps de là, notre Chat vit de loin
Son Rat qui se tenait à l’erte et sur ses gardes.
Ah ! mon frère, dit-il, viens m’embrasser ; ton soin
               Me fait injure ; tu regardes
               Comme ennemi ton allié.
               Penses-tu que j’aie oublié
               Qu’après Dieu je te dois la vie ?
Et moi, reprit le Rat, penses-tu que j’oublie
               Ton naturel ? Aucun traité
Peut-il forcer un Chat à la reconnaissance ?
               S’assure-t-on sur l’alliance
               Qu’a faite la nécessité ?

 

Jean de La Fontaine.

 

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