5 août, 2012

Le fermier, le chien et le renard, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 5:26

Le Loup et le Renard sont d’étranges voisins :
Je ne bâtirai point autour de leur demeure.
               Ce dernier guettait à toute heure
Les poules d’un Fermier ; et quoique des plus fins,
Il n’avait pu donner d’atteinte à la volaille.
D’une part l’appétit, de l’autre le danger,
N’étaient pas au compère un embarras léger.
               Hé quoi, dit-il, cette canaille
               Se moque impunément de moi ?
               Je vais, je viens, je me travaille,
J’imagine cent tours ; le rustre, en paix chez soi,
Vous fait argent de tout, convertit en monnoie
Ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc :
Et moi, maître passé, quand j’attrape un vieux coq,
               Je suis au comble de la joie !
Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé
Au métier de Renard ? Je jure les puissances
De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé.
               Roulant en son coeur ces vengeances,
Il choisit une nuit libérale en pavots :
Chacun était plongé dans un profond repos ;
Le Maître du logis, les Valets, le Chien même,
Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le Fermier,
               Laissant ouvert son poulailler,
               Commit une sottise extrême.
Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté,
Le dépeuple, remplit de meurtres la cité :
               Les marques de sa cruauté
Parurent avec l’Aube : on vit un étalage
               De corps sanglants et de carnage.
              Peu s’en fallut que le Soleil
Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide.
               Tel, et d’un spectacle pareil,
Apollon irrité contre le fier Atride
Joncha son camp de morts : on vit presque détruit
L’ost des Grecs, et ce fut l’ouvrage d’une nuit.
               Tel encore autour de sa tente
               Ajax, à l’âme impatiente,
De moutons et de boucs fit un vaste débris,
Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse
               Et les auteurs de l’injustice
               Par qui l’autre emporta le prix.
Le Renard autre Ajax aux volailles funeste,
Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste.
Le Maître ne trouva de recours qu’à crier
Contre ses Gens, son Chien, c’est l’ordinaire usage.
Ah ! maudit animal, qui n’es bon qu’à noyer,
Que n’avertissais-tu dès l’abord du carnage ?
Que ne l’évitiez-vous ? c’eût été plus tôt fait :
Si vous, Maître et Fermier, à qui touche le fait,
Dormez sans avoir soin que la porte soit close,
Voulez-vous que moi Chien qui n’ai rien à la chose,
Sans aucun intérêt je perde le repos ?
               Ce Chien parlait très à propos :
               Son raisonnement pouvait être
               Fort bon dans la bouche d’un Maître ;
               Mais, n’étant que d’un simple Chien,
              On trouva qu’il ne valait rien.
              On vous sangla le pauvre drille.
Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille
(Et je ne t’ai jamais envié cet honneur),
T’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur.
Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.
               Que si quelque affaire t’importe,
               Ne la fais point par procureur.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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Une réponse à “Le fermier, le chien et le renard, Jean de LA FONTAINE”

  1. unpeudetao dit :

    - je me travaille : Je me donne du mal.
    - en pavots : Allusion au Dieu du Sommeil, représenté par les poètes couché sur une gerbe de pavots, qui jetait ses pavots sur ceux qu’il voulait endormir.
    - manoir liquide : Allusion au festin où Atrée, ayant tué les deux fils de Thyeste, les lui offrit à dîner. Le soleil refusant ses rayons à cet horrible spectacle, se réfugia dans l’océan.
    - Apollon irrité contre le fier Atride : Agamemnon avait refusé de rendre Briséis à son père Chrysès, prêtre d’Apollon (L’Iliade, Homère).
    - L’ost : Le camp.
    - Ajax, à l’âme impatiente,
    De moutons et de boucs fit un vaste débris : Fou de jalousie après l’attribution par les grecs des armes d’Achille (mort) à Ulysse, Ajax massacra un troupeau, croyant égorger les chefs grecs et Ulysse (Homère).
    - pauvre drille : Le chien, comparé à une « sorte de soldat un peu fripon » a été frappé à coups de sangle..

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