8 septembre, 2012

Le Lion, le Singe et les deux Ânes, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 18:43

               Le Lion, pour bien gouverner,
               Voulant apprendre la morale,
               Se fit un beau jour amener
Le Singe maître ès arts chez la gent animale.
La première leçon que donna le Régent
Fut celle-ci : Grand Roi, pour régner sagement,
               Il faut que tout Prince préfère
Le zèle de l’Etat à certain mouvement
               Qu’on appelle communément
               Amour propre ; car c’est le père,
               C’est l’auteur de tous les défauts
               Que l’on remarque aux animaux.
Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,
               Ce n’est pas chose si petite
               Qu’on en vienne à bout en un jour :
C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
               Par là, votre personnage auguste
               N’admettra jamais rien en soi
               De ridicule ni d’injuste.
               Donne-moi, repartit le Roi,
               Des exemples de l’un et l’autre.
               Toute espèce, dit le Docteur,
              (Et je commence par la nôtre)
Toute profession s’estime dans son coeur,
               Traite les autres d’ignorantes,
                Les qualifie impertinentes,
Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.
L’amour-propre au rebours fait qu’au degré suprême
On porte ses pareils ; car c’est un bon moyen
                De s’élever aussi soi-même.
De tout ce que dessus j’argumente très bien
Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace,
Cabale, et certain art de se faire valoir,
Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
               L’autre jour suivant à la trace
Deux Ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir
Se louaient tour à tour, comme c’est la manière,
J’ouïs que l’un des deux disait à son confrère :
Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
L’homme, cet animal si parfait ? Il profane
               Notre auguste nom, traitant d’Âne
Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot :
               Il abuse encore d’un mot,
Et traite notre rire, et nos discours de braire.
Les humains sont plaisants de prétendre exceller
Par-dessus nous ; non, non ; c’est à vous de parler,
               À leurs orateurs de se taire :
Voilà les vrais braillards ; mais laissons là ces gens :
               Vous m’entendez, je vous entends :
               Il suffit ; et quant aux merveilles
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
Philomèle est au prix novice dans cet art :
Vous surpassez Lambert. L’autre Baudet repart :
Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles.
Ces Ânes, non contents de s’être ainsi grattés,
               S’en allèrent dans les cités
L’un l’autre se prôner : chacun d’eux croyait faire,
En prisant ses pareils, une fort bonne affaire,
Prétendant que l’honneur en reviendrait sur lui.
              J’en connais beaucoup aujourd’hui,
Non parmi les Baudets, mais parmi les puissances
Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,
Qui changeraient entre eux les simples Excellences,
               S’ils osaient, en des Majestés.
J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose
Que Votre Majesté gardera le secret.
Elle avait souhaité d’apprendre quelque trait
               Qui lui fit voir entre autre chose
L’amour-propre donnant du ridicule aux gens.
L’injuste aura son tour : il y faut plus de temps.
Ainsi parla ce Singe. On ne m’a pas su dire
S’il traita l’autre point ; car il est délicat ;
Et notre Maître ès arts, qui n’était pas un fat,
Regardait ce Lion comme un terrible sire.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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Une réponse à “Le Lion, le Singe et les deux Ânes, Jean de LA FONTAINE”

  1. unpeudetao dit :

    - maître ès arts : équivalent d’un licencié ès lettres et philosophie.
    - le Régent : maître de collège.
    - Amour propre : sens de : amour de soi.
    - impertinentes : sottes, ridicules.
    - au rebours : au contraire.
    - Philomèle : rossignol.
    - Lambert : beau-père de Lully, chanteur et compositeur.
    - ces « puissances » qui changeaient leurs « Excellences » en « Majestés » : évoquent les ministres de Louis XIV et leurs prétentions sur ce qu’ils sont investis par délégation de l’autorité royale.
    - un fat : un sot.

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