11 novembre, 2012

Le Paysan du Danube, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 17:59

Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.
               Jadis l’erreur du souriceau
Me servit à prouver le discours que j’avance.
               J’ai pour le fonder à présent
Le bon Socrate, Esope et certain Paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
               Nous fait un portrait fort fidèle.
On connait les premiers ; quant à l’autre, voici
              Le personnage en raccourci.
Son menton nourrissait une barbe touffue,
               Toute sa personne velue
Représentait un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avait l’œil caché,
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
               Portait sayon de poil de chèvre,
               Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi bâti fut député des villes
Que lave le Danube : Il n’était point d’asiles
               Où l’avarice des Romains
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous Sénat assis pour m’écouter,
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive être repris.
Sans leur aide il ne peut entrer dans les esprits
               Que tout mal et toute injustice :
Faute d’y recourir on viole leurs lois.
Témoin nous que punit la romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
               L’instrument de notre supplice.
Craignez Romains, craignez, que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère,
Et  mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
               Il ne vous fasse en sa colère,
               Nos esclaves à votre tour.
Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu’on me die
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maîtres de l’univers ?
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivons en paix d’heureux champs, et nos mains
Etaient propres aux arts ainsi qu’au labourage :
               Qu’avez-vous appris aux Germains?
               Ils ont l’adresse et le courage ;
               S’ils avaient eu l’avidité,
               Comme vous, et la violence,
Peut être en votre place ils auraient la puissance,
Et sauraient en user sans inhumanité.
Celle que vos préteurs ont sur nous exercée
               N’entre qu’à peine en la pensée.
               La majesté de vos autels
               Elle-même en est offensée;
               Car sachez que les immortels
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
               De mépris d’eux et de leurs temples,
D’avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome ;
               La terre, et le travail de l’homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
               Retirez-les ; on ne veut plus
               Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
               Nous laissons nos chères compagnes.
Nous ne conversons plus qu’avec des Ours affreux,
Découragés de mettre au jour des malheureux,
Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime.
               Quant à nos enfants déjà nés
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
        Retirez-les ; ils ne nous apprendront
               Que la mollesse et que le vice.
               Les Germains comme eux deviendront
               Gens de rapine et d’avarice.
C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord.
               N’a-t-on point de présent à faire ?
Point de pourpre à donner ? C’est en vain qu’on espère
Quelque refuge aux lois : encor leur ministère
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,
               Doit commencer à vous déplaire.
               Je finis. Punissez de mort
               Une plainte un peu trop sincère.
A ces mots il se couche et chacun étonné
Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence,
               Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance
Qu’on crut qu’un tel discours méritait. On choisit
               D’autres Préteurs, et par écrit
Le Sénat demanda ce qu’avait dit cet homme,
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
               On ne sut pas longtemps à Rome
               Cette éloquence entretenir.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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Une réponse à “Le Paysan du Danube, Jean de LA FONTAINE”

  1. unpeudetao dit :

    - Jadis l’erreur du souriceau : La fable « le cochet, le chat et le souriceau ».
    - Socrate a été comparé par Alcibiade, dans « le Banquet » de Platon, à ces figurines grotesques qui servent à contenir des parfums exquis ; Esope était difforme.
    - Représentait un Ours : rappelait un ours.
    - sayon : dérivé de « saie » , vêtement serré à la ceinture.
    - Où l’avarice : au sens du latin « avaritia », avidité.
    - L’instrument de notre supplice : « Le paysan du Danube » se fait l’avocat des Germains, opposant « l’innocence » à l’ »inhumanité » romaine. C’est à la « Germanie » de Tacite que le lecteur est renvoyé.
    - Celle que vos préteurs : magistrats, au sens large.
    - Nous ne conversons plus : converser, vivre familièrement avec..
    - joindre le crime : celui de souhaiter la mort de ses enfants.
    - à mon abord : à mon arrivée.
    - Quelque refuge aux lois : dans les lois.
    - Patrice : dignité instituée plus tard par Constantin, il faut peut-être comprendre « patricien » : paysan anobli.

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