6 octobre, 2008

Le Villageois et le Serpent, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 15:58

           Esope conte qu’un Manant,
            Charitable autant que peu sage,
            Un jour d’hiver se promenant
            A l’entour de son héritage,
Aperçut un Serpent sur la neige étendu,
Transi, gelé, perclus, immobile rendu,
            N’ayant pas à vivre un quart d’heure.
Le Villageois le prend, l’emporte en sa demeure;
Et, sans considérer quel sera le loyer
            D’une action de ce mérite,
            Il l’étend le long du foyer,
            Le réchauffe, le ressuscite.
L’animal engourdi sent à peine le chaud,
Que l’âme lui revient avecque la colère.
Il lève un peu la tête et puis siffle aussitôt,
Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut
Contre son bienfaiteur, son sauveur, et son père.
Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire ?
Tu mourras. A ces mots, plein d’un juste courroux,
Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête;
            Il fait trois serpents de deux coups,
            Un tronçon, la queue et la tête.
L’insecte sautillant, cherche à se réunir,
            Mais il ne put y parvenir.
            Il est bon d’être charitable,
            Mais envers qui ? c’est là le point.
            Quant aux ingrats, il n’en est point
            Qui ne meure enfin misérable.

 

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

 

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