29 octobre, 2012

Les obsèques de la Lionne, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 6:46

               La femme du Lion mourut :
               Aussitôt chacun accourut
               Pour s’acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolation,
               Qui sont surcroît d’affliction.
               Il fit avertir sa Province
               Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient
               Pour régler la cérémonie,
               Et pour placer la compagnie.
               Jugez si chacun s’y trouva.
               Le Prince aux cris s’abandonna,
               Et tout son antre en résonna.
               Les Lions n’ont point d’autre temple.
               On entendit à son exemple
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu’il plaît au Prince, ou s’ils ne peuvent l’être,
               Tâchent au moins de le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
On dirait qu’un esprit anime mille corps ;
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
               Pour revenir à notre affaire
Le Cerf ne pleura point, comment eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeait ; la Reine avait jadis
               Étranglé sa femme et son fils.
Bref il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
                Et soutint qu’il l’avait vu rire.
La colère du Roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du Roi Lion :
Mais ce Cerf n’avait pas accoutumé de lire.
Le Monarque lui dit : Chétif hôte des bois
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.
Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes
               Nos sacrés ongles ; venez Loups,
               Vengez la Reine, immolez tous
               Ce traître à ses augustes mânes.
Le Cerf reprit alors : Sire, le temps de pleurs
Est passé ; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié couchée entre des fleurs,
               Tout près d’ici m’est apparue ;
               Et je l’ai d’abord reconnue.
Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,
Quand je vais chez les Dieux, ne t’oblige à des larmes.
Aux Champs Elysiens j’ai goûté mille charmes,
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi.
J’y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose,
Qu’on se mit à crier  Miracle, apothéose !
Le Cerf eut un présent, bien loin d’être puni.
               Amusez les Rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges,
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l’appât, vous serez leur ami.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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Une réponse à “Les obsèques de la Lionne, Jean de LA FONTAINE”

  1. unpeudetao dit :

    - sa Province : son Etat.
    - ses Prévôts : Grand officier dans les ordres militaires, qui a le soin de cérémonies.
    - que les gens sont de simples ressorts : comme les « animaux-machines » (théorie de Descartes).
    - n’avait pas accoutumé de lire : n’avait pas l’habitude de lire.
    - Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix: tu n’imites pas.
    - le temps de pleurs : la période des pleurs.
    - Conversant avec ceux : vivant familièrement avec.

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