8 octobre, 2008

Tircis et Amarante, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 9:00

               J’avais Esope quitté
               Pour être tout à Boccace :
               Mais une divinité
               Veut revoir sur le Parnasse
               Des fables de ma façon ;
               Or d’aller lui dire non,
               Sans quelque valable excuse,
               Ce n’est pas comme on en use
               Avec des divinités,
               Surtout quand ce sont de celles
               Que la qualité de belles
               Fait reines des volontés.
               Car afin que l’on le sache,
               C’est Sillery qui s’attache
               A vouloir que de nouveau,
               Sire Loup, Sire Corbeau
               Chez moi se parlent en rime.
               Qui dit Sillery dit tout ;
               Peu de gens en leur estime
               Lui refusent le haut bout ;
               Comment le pourrait-on faire ?
               Pour venir à notre affaire,
               Mes contes à son avis
               Sont obscurs ; les beaux esprits
               N’entendent pas toute chose :
               Faisons donc quelques récits
               Qu’elle déchiffre sans glose.
Amenons des Bergers et puis nous rimerons
Ce que disent entre eux les Loups et les Moutons.
Tircis disait un jour à la jeune Amarante :
Ah ! si vous connaissiez comme moi certain mal
               Qui nous plaît et qui nous enchante !
Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal :
               Souffrez qu’on vous le communique ;
               Croyez-moi ; n’ayez point de peur :
Voudrais-je vous tromper, vous pour qui je me pique
Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur ?
               Amarante aussitôt réplique :
Comment l’appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?
L’amour. Ce mot est beau : dites-moi quelques marques
A quoi je le pourrai connaître : que sent-on ?
Des peines près de qui le plaisir des Monarques
Est ennuyeux et fade : on s’oublie, on se plaît
               Toute seule en une forêt.
               Se mire-t-on près un rivage ?
Ce n’est pas soi qu’on voit, on ne voit qu’une image
Qui sans cesse revient et qui suit en tous lieux :
               Pour tout le reste on est sans yeux.
               Il est un Berger du village
Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :
               On soupire à son souvenir :
On ne sait pas pourquoi ; cependant on soupire ;
On a peur de le voir, encor qu’on le désire.
               Amarante dit à l’instant :
Oh ! oh ! c’est là ce mal que vous me prêchez tant ?
Il ne m’est pas nouveau : je pense le connaître.
               Tircis à son but croyait être,
Quand la belle ajouta : Voilà tout justement
               Ce que je sens pour Clidamant.
L’autre pensa mourir de dépit et de honte.
 

 

               Il est force gens comme lui
Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,
               Et qui font le marché d’autrui.

 

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

 

********************************************

 

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

 

Laisser un commentaire

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose