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9 septembre, 2011

Dialogue avec le contradicteur, Thierry Vissac

Classé dans : — unpeudetao @ 21:38

tel qu’il se présente parfois lors de rencontres

 

Votre proposition ne me concerne pas, car quelqu’un qui vit dans la non-dualité n’a pas besoin de ça !

 

« Quelqu’un qui vit dans la non-dualité », quoi que cela veuille dire pour vous, ne devrait rien rejeter . J’ai constaté que les principes de la non-dualité sont souvent récupérés pour alimenter la fuite. C’est pourquoi je sollicite votre honnêteté afin que vous observiez avec attention comment ce que vous appelez « la non-dualité » pourrait être devenu un arrangement personnel. Ma proposition d’être avec « ce qui est » est universelle et concerne tout particulièrement ceux qui croient devoir contourner leur humanité au nom de l’accession à une réalité transcendantale niant certaines formes du vivant, et occultant du même coup volontairement l’exigence d’un regard conscient sur les tourments de l’incarnation. Au fond, vous ne souhaitez pas réellement vivre une pratique qui serait un masque supplémentaire sur votre véritable nature ?

 

Je ne supporte pas que vous me demandiez ce que je ressens, c’est une intrusion dans ma vie privée !

 

Vous n’êtes pas obligé d’y répondre. Je pose la question à ceux qui sont confortables avec elle. Mais il me semble néanmoins intéressant d’en comprendre le sens. Les chercheurs spirituels vivent presque tous « dans leur tête » et préfèrent les questions générales et abstraites qui ont trait à la cosmogonie ou aux mondes parallèles, à la philosophie ou au dogme. Quand ils sont interrogés sur leur vie intérieure, au sujet de ce qui s’anime en eux à tout instant, ils manifestent une réticence qui traduit leur difficulté à « être avec », à accompagner tranquillement, ce qui les traverse. La vie est là aussi, sous toutes ses formes, au cœur de ce qui nous traverse. Mais elle est réduite à rien, en poussière de mots, dans les concepts et les certitudes mentales. Il est probable que votre hésitation à répondre sur votre ressenti soit avant tout le reflet d’un malaise à le vivre tout simplement, à être en amitié avec vos émotions et autres sensations. Les pensées spirituelles font un écran de protection qui donne l’illusion de la stabilité devant la nature imprévisible et incontrôlable du ressenti. Notre tendance à vouloir tout contrôler et prévoir est à l’origine de cette attitude et n’a rien à voir avec la notion de « vie privée » que vous mettez en avant. Par ailleurs, je ne m’intéresse pas à votre vie privée, ma question est, en elle-même, au-delà d’obtenir une réponse ou non, un révélateur de votre capacité à « accueillir ce qui est » et à « être avec » ce qui vous traverse.

 

Mais je n’ai pas besoin de quelqu’un qui me fasse ma thérapie !

 

C’est juste, personne ne le fera pour vous. La question de la « thérapie », dans la forme péjorative que vous semblez lui donner, est un faux problème.
Il s’agit en réalité de vous interroger sur la simplicité de votre relation avec vous-même, avec les autres et avec les situations de votre vie quotidienne.
Si tout est compliqué, verrouillé, manque de fluidité et de joie ou, comme je le disais, voilé par les concepts et les certitudes, il est préférable de revenir à la simplicité, quel que soit le nom que vous donniez à ce « retour ». Vous ne trouverez pas la paix ou la joie que vous cherchez dans le refuge de vos pensées et dans vos fuites.

 

J’aime mes pratiques spirituelles, mes rituels, mes prières et mes pensées spirituelles, pourquoi devrais-je les abandonner ?

 

La question est à nouveau moins de les abandonner que de regarder ce que vous en avez fait. Je rencontre quotidiennement des personnes sincères qui se sont fourvoyées avec leurs pratiques et leurs certitudes héritées de lectures ou de conférences. Le fait de restaurer notre capacité naturelle à l’accueil est la résolution de la quête. Les pratiques et les pensées peuvent faire écran devant cette capacité parce qu’une méditation peut devenir un refuge contre le monde, le bruit ou « les autres », parce qu’une pensée élevée peut faire illusion devant un sentiment profond de « nullité », parce qu’une prière peut donner le sentiment qu’il est possible d’éviter la responsabilité de sa propre évolution et de sa participation au destin du monde. La non-dualité, en particulier, mais de nombreux autres dogmes également, ont produit une foule d’ego spirituels qui avancent joliment masqués mais pétris par la détresse inéluctable d’être coupés de la vie. Je ne fais que suggérer une simplification radicale mais salutaire, un effondrement de toutes nos complications et nos artifices.

 

Vous souhaitez en fait nous inspirer à reprendre la course alors même que vous suggérez de l’interrompre ! Je ne veux plus vouloir, même vouloir arrêter la course spirituelle !

 

Le premier et dernier vouloir est une ambition tapie dans l’ombre de notre inconscience et qui, malgré notre bonne volonté, continue à animer secrètement nos quêtes. Ainsi, celui qui ne veut plus vouloir est de bonne volonté, mais si, au fond, je désire devenir quelqu’un, à quoi sert de se convaincre que je ne veux plus être personne ? Il y a parfois une bonne volonté de surface qui n’a pas éclairé les ambitions en arrière-plan.

 

Le sentiment de tourner en rond, si répandu dans les cercles spirituels, est, à mon sens, issu de ce déchirement, de cette inconscience. L’ambition qui fait son oeuvre autonome en secret contredit toutes les avancées en surface de notre vie personnelle. Reconnaître l’ambition à être à la hauteur ou à devenir quelqu’un (même quelqu’un qui ne serait « personne », comme on se plait à le dire dans certaines écoles), est plus efficace que de se convaincre mentalement que ces moteurs ne sont plus là. Les mettre en lumière, chaque fois que nécessaire, est une opportunité de les voir se dissoudre. Alors l’innocence peut reprendre sa place.

 

Mais vous êtes finalement un de ces gourous que vous décriez !

 

S’il me semble nécessaire de se défaire de la dépendance affective à nos maîtres, nos livres et nos pensées, il n’est pas souhaitable de se couper de l’échange.
Je vous propose un dialogue dont vous ferez ce que vous voulez mais qui est le témoignage d’une réalité qui m’apparaît essentielle dans le monde des chercheurs spirituels aujourd’hui. Vous pouvez écouter ce témoignage, comme tout autre témoignage, et vous le recevrez d’autant mieux que vous le ferez « en conscience », indépendamment de qui je suis ou de ce que vous pensez que je veux être. Une relation saine avec qui que ce soit ou quoi que ce soit n’est pas plus une relation de rejet qu’elle n’est une relation d’attachement. Quand je dénonce la relation affective au gourou, je ne le fais pas pour la remplacer par le rejet du gourou. Là n’est pas vraiment la question. Soyez à l’écoute à tout moment de votre vie et la vie deviendra certainement votre gourou, intransigeant et bienveillant à la fois, mais sans la coloration affective qui transforme la relation d’aide en un nouveau refuge.

 

Je veux pouvoir penser par moi-même !

 

Pour cela, il va vous falloir être très honnête au sujet de vos pensées afin de parvenir à une authentique réflexion. Trop de personnes aujourd’hui se fient encore à la pensée comme la référence suprême dans les situations de doute, de jugement, de choix, ou quant à la perception de la réalité. Pourtant, une pensée qui n’est pas régénérée à chaque instant est comme un croque-mort, elle veille les dépouilles de la vérité et rabâche des principes anciens. Le mental ne peut que fournir des informations relatives au passé. Comment pourrait-il indiquer quelque chose qu’il n’a jamais connu ? Comment le mental peut-il devenir un serviteur avant qu’il ne devienne le maître ? Les mots ont leurs habitudes et trouvent leurs chemins dans nos esprits. Il faut que les mots soient perçus par un regard neuf ou qu’ils soient neufs eux-mêmes pour que quelque chose s’éveille réellement. Prenons le mot « paix », par exemple. Pour la plupart d’entre nous, la paix est une absence de stress, un calme. Cette paix doit être « recherchée ». Quelqu’un m’a dit un jour que la paix pouvait être présente hors de toute condition jugée idéale. Le mental se rebelle d’abord contre cela parce que sa quête est fondée sur l’idée qu’il faut chercher et atteindre la paix, au loin ou dans la transcendance de la vie. Puis j’ai fini par envisager cette possibilité qui est devenue comme un « pressentiment » de la réalité d’une Paix indépendante de toute condition extérieure. Mais je l’ai réalisé parce qu’un jour, au lieu de me fier tout entier à ma structure mentale, j’ai accepté de faire confiance à quelque chose de neuf, malgré la rébellion de ma mémoire personnelle. J’avais, en quelque sorte, déposé le mental tout puissant au pied d’un autre maître. Mais il faut, pour cela, réaliser profondément que l’on ne sait pas – que l’on ne sait vraiment pas – plutôt que de nourrir l’ambition qu’un jour nous pourrons affirmer à nouveau que l’on sait.. avec le même outil déficient. Il est nécessaire de devenir humble dans la bénédiction de cette ignorance primale au sujet de la vérité. Et alors que le mental commence à s’apaiser, alors que nous nous fions de moins en moins à sa dictature, dans ce vide qui apparaît, se révèle la Présence. Mais sans rupture dans la dictature du mental, quel que soit la foi ou le désir, l’enfermement demeure. Et il n’y a pas de rupture sans Abandon. Toute crispation du « connaisseur », sa lutte et sa violence, trahissent le maître auquel il est réellement soumis.

 

Vous parlez de revenir à ce qui est, d’accueillir ses émotions etc. N’est-ce pas un peu « nombriliste » comme proposition ?

 

L’attention tournée « vers les autres » ou « vers dieu » est sans fondement si celui qui la porte ne se connaît pas lui-même. De nombreuses personnes savent parler de dieu ou peuvent mimer des relations sociales convenables sans être conscientes de leur propre existence ni même de ce qui les anime. L’invitation à « être avec », à cesser la course en tous sens et à ne pas limiter notre existence à la pensée sont les portes vers une vie vécue en conscience, dans le respect et l’accompagnement de l’Intelligence de la Vie en soi, et sur cette base, des autres.

 

Je trouve que votre manière de présenter les choses n’est pas toujours très drôle, que faites-vous de l’humour ?

 

Je ne crois surtout pas à la nécessité de faire de l’humour à tout prix. Je ne cherche pas à vous séduire non plus. Si vous ne le voyez pas ainsi, il vaut mieux aller à un spectacle humoristique. Dans le cadre de ces rencontres, la demande d’humour est plus souvent le reflet d’un besoin de ne pas regarder « sérieusement » (mais sans nécessairement se prendre très au sérieux) ce qui est évoqué ici. Au moment de l’invitation à « être avec », chacun est renvoyé à un espace qu’il a tendance à éviter ou à nier dans sa vie quotidienne. Une réaction de peur et d’évitement se manifeste en conséquence et, un peu comme dans le syndrome de l’enterrement, il peut y avoir un désir incongru de rire. Je ne dis pas que l’humour est quelque chose de systématiquement déplacé, mais qu’il peut le devenir au moment précieux, que l’on pourrait dire « sacré », de la rencontre avec soi. Le passage de l’espace mental à l’espace du cœur provoque parfois le désir de fuir à toutes jambes et l’humour devient alors un instrument de la fuite. Il ne s’agit pas de valoriser l’humour ni de le dévaloriser, comme je disais au sujet des pratiques spirituelles, mais de voir ce que l’on en fait. L’humour est en effet un formidable outil du coureur.
Il est aussi parfois un outil de séduction qui assure au conférencier de se faire apprécier. Je crois que nous sommes entre adultes, qui ont conscience de ces petits jeux et de ces évitements et que nous pouvons nous passer d’artifice et accueillir « ce qui est ».

 

Pourquoi vouloir mettre à tout prix des mots sur ce qui s’anime en soi ?

 

Il n’est pas question de « mettre des mots à tout prix » mais de reconnaître ce qui nous traverse, sans l’éviter. Et le fait de nommer, dans le cadre de notre dialogue, permet de le vérifier. Si vous ne pouvez pas faire le discernement entre un sentiment de joie ou de tristesse en vous, alors même que vous pourriez mettre des mots sur toutes sortes d’autres choses périphériques qui ne vous concernent pas, ne croyez-vous pas que vous passez à côté de quelque chose d’essentiel ? La difficulté de traduire le ressenti par les mots est en fait issu de cette vieille habitude de le fuir. Et je préconise un retour à la conscience des formes de la vie qui nous traversent parce que toute la substance de la vie est bien là, tout de suite, à chaque instant, plutôt que dans nos concepts vides, nos automatismes, nos croyances figées et nos masques. Dans notre échange, nous nous servons des mots pour cela, mais il est évident qu’il peut venir un temps où le ressenti est reconnu comme une saveur particulière qu’il n’est pas automatiquement nécessaire de nommer. Mais il est en tous cas reconnu et conscient. Nous sommes présents à ce mouvement de vie qui nous traverse et dans cet accompagnement, nous allons découvrir que tout mouvement de vie est de la même source, bien que nous en ayons fait un tri sévère et destructeur.

 

Thierry

 

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 Son site :

 

www.istenqs.org

 

 

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