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23 mars, 2015

D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? René Guy CADOU

Classé dans : — unpeudetao @ 15:04

I Dans la calèche emballée du sommeil Dis ! vieil homme ! en cette nuit nouvelle de printemps Sur la route aux bourgeons nouveaux Où me mènes-tu ? Où conduis-tu cet enfant Qui dort sous l’épaisse couverture de voyage Avec son pauvre rêve à ses pieds Et l’allure accélérée du paysage ? Ah ! Cocher ! Cocher ! Tu ris doucement dans ton manteau Tu as vu la pluie d’Avril dans les lilas Et les pommiers s’allumer un à un Sur l’océan plus calme des campagnes ! Belle nuit décidément pour qui veut vivre et qui le sait Belle nuit pour un cocher Mais pour cet enfant endormi ? Qu’importe d’où je viens ? Qu’importe mon visage ? Et que j’aie dû souffrir mille vies avant moi Qu’importe ce printemps ! Ô cocher que t’importe La grêle d’un poing noir dans l’orage des portes Qu’importe si je paie mon passage et le tien Ah ! jette-moi contre la borne !

 

II Que suis-je dans ma vie ? Ah ! j’aurais dû noter Quelque part sur un coin de ciel toutes mes courses Ou comme un chapardeur de lune m’en tenir Tout près du bord à des incursions en douce Cet enfant que j’étais qui donc me le rendra ? Que je le serre comme une brassée d’herbe dans mes bras ! Le vin qui bout ce soir dans les cuves du monde À cette odeur de sang qui trouble les cerveaux Mais ceux qui ont brisé les poignets de l’enfance Voudraient-ils nous meurtrir et nous tuer à nouveau ? Ah ! J’ai confiance ! J’ai confiance en cette vie ! Ce ne peut être en vain que les charniers fleurissent Et que sur le miroir impalpable des nuits Se profile la flamme éternelle des lys ! Laissez-moi seul dans le matin ! Laissez-moi parcourir Le petit lotissement à vendre de l’avenir ! Mon Dieu ! C’est moi Cadou ! Je voudrais posséder Ce carré de lupin et le monde à côté Mais voyez-vous depuis trente ans Je n’ai pas réuni la somme Fait-on confiance à ses enfants Quand c’est le Seigneur qu’on se nomme ?

 

III Je renonce au bonheur de vivre mais non pas À celui d’être un homme effronté Parodie l’harmonieux instant où tu es ivre Et profère en rêvant des paroles sacrées ! Où allons-nous ? Vers quel butoir incertain de l’espace Quelle petite vie au détour du matin Qui renifle hébétée dans le café des tasses L’indigent et cruel mélange du destin ? Mais s’enivrer est vain et les pluies qui reviennent Ont cette odeur de temps qui ranime les cors Ceux-là qui font sonner les heures diluviennes À l’horloge inexacte et stérile des corps D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Avec des bleus aux yeux et des plaies aux genoux ? Quand on a comparu sur les bancs de l’enfance Et acquis sans effort l’acquiescement de Dieu Ah ! peut-on réfuter l’Admirable Conscience Comme une manifestation du merveilleux ? Mais qu’importent la fièvre et le Mot du verdict Si la Terre aussi bien que le Ciel est unique !

 

René Guy CADOU (1920-1951).

 

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