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14 juillet, 2017

D’un chevalier à qui Notre-Dame s’apparut, GAUTIER DE COINCY

Classé dans : — unpeudetao @ 16:48

IL ÉTAIT un beau chevalier qui ne rêvait que tournois et fêtes. Une dame occupait sa pensée, ses soins, qui ne le payait pas de retour et se montrait d’autant plus rebelle qu’il la suppliait davantage et la souhaitait plus ardemment. C’est pourquoi, las et perdant courage, il porta sa peine devant un saint homme d’abbé.

« Sire, lui confia-t-il, d’aucunes ont un cœur de plomb, mais celle que j’aime en a un de fer. Depuis que je la connais, je ne mange ni ne bois ou ne repose. Et je vais, j’en suis sûr, mourir de male mort, si vous ne me sauvez. »

L’homme de Dieu connut la gravité du cas. Il sut que, pour de tels maux, il n’est point de médication temporelle. Aussi jugea-t-il bon de ne pas combattre de front l’adversaire et de faire appel à la grâce et à la miséricorde infinie du Christ et de la mère du Christ. Il ordonna au pénitent de dire cent cinquante fois par jour, durant une année « le doux salut de Notre-Dame ». Mais il douta que le jeune homme eût la force d’observer un tel commandement, il craignit la séduction du monde pour un cœur généreux et vif. Et une ardente volonté déjoua sa vieille prudence.

Le chevalier, en effet, renonçant à tout se cloîtra, passa ses jours et ses nuits en prières et fit effort pour chasser de son esprit le souvenir des assemblées, des joutes, des combats, sans réussir pourtant à bannir de sa mémoire les traits charmants et cruels qui lui avaient procuré tant de misère. À genoux, dans sa chapelle, il met toute son étude à prier Notre-Dame. Et il ne sait la supplier d’autre chose, sinon de lui donner enfin son amie dont le visage, dit-il, ressemble à la douce lune du Ciel.

D’UN CHEVALIER À QUI NOTRE-DAME S’APPARUT.

Son vœu touchait au terme quand le printemps revint. Il y avait des chansons sur tous les arbres et dans tous les cœurs. La lumière brillait parmi l’eau des fontaines et l’œil des créatures. Notre reclus voulut se délasser au plaisir de la chasse et partit à travers la forêt avec faucons et chiens. En route, il aperçut une chapelle et l’idée lui vint d’y entrer pour s’acquitter auprès de Notre-Dame de sa dette quotidienne. Il fit là une oraison très pressante et très tendre. Il supplia la Mère aux multiples douleurs de le prendre en pitié, d’arracher de sa poitrine l’aiguillon qui le poignait ou de le satisfaire.

« Donne-moi, lui dit-il, donne-moi mon amie au clair visage, aux mains si blanches, aux bras si beaux, au corps si parfait que jamais Nature n’en forma de pareil. Je lui ai voué mon âme. Donne-la-moi si tu veux que cette âme ne se sépare de ma chair… »

Il parlait avec des larmes abondantes et une merveilleuse peine. Or, voici soudain ce qu’il vit : dans une gloire incomparable la Vierge lui apparut. Elle portait sur sa tête blonde une couronne de perles, sa prunelle était un clair miroir et elle resplendissait toute comme le matin des jours. Et sa beauté paraissait telle qu’on ne pouvait plus, après l’avoir aperçue, se soucier d’une autre beauté.

« Ami, dit-elle, doux ami, celle qui te fait soupirer et en si grande erreur t’a mis, est-elle plus belle que moi ? »

Le Chevalier, de frayeur, se laissa choir, les mains sur ses yeux, et Celle qui est toute pitié reprit :

« Or, prends garde, Ami. Me voici, tu connais l’autre. Celle-là sera ton amie que tu aimeras le mieux de nous deux. »

« Dame, répondit-il, je n’hésiterai point. Vous en valez cinquante mille comme elle. À toutes les heures de ma vie, je veux vous servir. »

« Là-haut, dès lors, lui promit-elle, tu me retrouveras à toi. Joies, délices et compagnie de mon saint amour tu auras, pourvu que tu fasses aussi pour moi ce que tu as fait pour ta mondaine et que cent cinquante saluts tu me dises, sans passer jour durant un an. Puis, ce sera l’éternité. »

Le chevalier tint parole. Il fit tondre sa belle tête, se retira de son amie, puis se mit à dépérir de nouveau, mais cette fois d’ardeur céleste. Et les douze mois révolus, la Mère de Dieu, à son tour fidèle à sa parole, vint le prendre pour l’endormir doucement contre son sein.

GAUTIER DE COINCY (117.-1236), trouvère français. Mis en français moderne par Gonzague TRUC.

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