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11 mai, 2013

Essai sur l’art d’être heureux, Joseph DROZ

Classé dans : — unpeudetao @ 4:05

Chapitre XXII. Conclusion.

J’aurais atteint mon but, si cet Essai faisait penser que l’homme, en exerçant ses facultés, peut adoucir ses peines, multiplier ses plaisirs, et, par conséquent, se créer un art d’être heureux. Nulle opinion, je le sais, n’est plus contraire aux idées reçues parmi nous : les êtres moroses et les êtres frivoles sont d’accord, quand il faut l’attaquer : cette opinion leur parait absurde, et les plus indulgents doutent de la bonne foi de celui qui l’énonce.

 

A de si graves, à de si doctes autorités, j’oserais en opposer d’autres. Depuis Socrate jusqu’à Franklin, je vois des philosophes qui tous ont jugé que l’homme peut diriger, perfectionner ses facultés, et s’instruire dans la science du bonheur. Quels hommes ont ainsi pensé ? ceux qui forment l’élite de l’espèce humaine. Chacun d’eux était-il environné d’heureuses circonstances qui dussent inspirer la même philosophie ? Ils connurent toutes les situations de la vie ; et, comme si la nature eût voulu, par de grands exemples, prouver que notre bonheur dépend de notre raison plus que des circonstances, Épictète vécut dans les fers et Marc-Aurèle sur le trône.

 

On rend hommage aux philosophes de la Grèce. Leur gloire est-elle fondée sur leur physique pleine d’erreurs, ou sur leur métaphysique souvent puérile ?
Non ; ils ont mérité la vénération des siècles, en traçant des principes dont la pratique nous rendrait meilleurs et plus heureux. Quelles sciences estimait le divin Socrate ? une seule, celle qui peut nous apprendre à bien vivre. Qu’on ne dise point que je substitue une science à une autre science ; que Socrate enseignait la morale, non cet art prétendu, ce vain art d’être heureux. Chez les Grecs, la morale avait un but parfaitement déterminé, et c’était au bonheur que les sages conduisaient leurs disciples. Hommes illustres, dont nous dédaignons les maximes, mais dont nous révérons encore les noms, quel résultat nous avons obtenu du progrès des lumières ! Nous parlons avec enthousiasme des sciences que vous jugiez frivoles, et nous traitons de chimérique la seule qui vous parût vraiment digne de l’homme.

 

Oh ! si l’on eût dit à ces philosophes qu’ils ne réformeraient pas le genre humain, qu’au lieu de rêver à la sagesse, au bonheur, ils devaient quitter des sujets si futiles, et consacrer leurs veilles à des sciences plus dignes de nous occuper, ne pensez-vous pas que la pitié les eût fait sourire, et que, s’ils eussent daigné répondre, ils auraient dit : « Nos traités ne réformeront point le genre humain ; nous n’arracherons du coeur des méchants ni l’orgueil, ni la cupidité, ni l’envie ; mais n’aurons-nous pas la gloire d’affermir l’homme de bien dans sa carrière ? Au milieu des orages, il sentira ses forces renaître, en voyant que nos âmes étaient d’accord avec la sienne. Quelque faible que soit l’influence des écrits, ne faites pas cet affront à l’humanité de croire que les nôtres, partout répandus, ne trouveront nulle part des hommes dignes d’en profiter. Peut-être enflammeront-ils d’un saint amour pour la vertu quelques-uns de ceux qui les liront dans l’âge des résolutions généreuses. Peu de lecteurs pratiqueront notre doctrine dans toute son étendue, presque tous lui devront quelques principes salutaires. Il est possible que nous n’ayons jamais des disciples nombreux ; mais nous en aurons dans toutes les contrées et dans tous les siècles. » Je me fais sans doute illusion, car je n’aperçois ni exagération, ni rêveries dans ce discours.

 

La science du bonheur est chimérique, si l’on veut qu’elle donne des charmes à toutes les situations où l’on peut être jeté par le sort. Mais au lieu de vouloir nous conduire au bonheur idéal, si l’on dissipe les erreurs qui voilent à nos yeux les vrais biens, si l’on nous apprend à réunir de faciles plaisirs, à rendre plus rapides les instants douloureux, on nous enseigne un art qu’il est possible de démontrer et de perfectionner.

 

Cet art paraît-il encore difficile ? qu’on me nomme celui qui n’exige aucun effort. Pense-t-on qu’il ne peut être d’une utilité générale ? vos habiles instituteurs cessent-ils d’enseigner l’éloquence parce qu’ils ne forment pas autant d’orateurs qu’ils ont d’élèves ? Plus je réfléchis sur l’art d’être heureux, plus je vois qu’on peut l’assimiler aux autres arts. Toutefois il en diffère par son extrême importance ; c’est d’après leurs rapports plus ou moins directs avec ce premier des arts qu’on devrait juger le degré d’intérêt qu’ils méritent. Pour apprécier une science, une loi, une entreprise, une action, je ne connais d’autre moyen que d’observer leur influence sur le bonheur des hommes.

 

Si les leçons de morale ne laissent qu’une impression fugitive, il le faut attribuer sans doute à deux causes principales : la faiblesse de notre nature, et la contagion de l’exemple. Mais une autre cause appartient à ceux qui nous enseignent la morale, c’est l’exagération de leur doctrine. Ils élèvent sur des monts escarpés l’autel de la sagesse : eh ! pourquoi tenterait-on, pour y parvenir, de pénibles efforts ? A la tristesse des ministres, on juge que leur divinité n’est pas celle qui dispense les douces joies, l’oubli des peines et l’espérance.

 

Croire qu’il est utile d’exagérer la morale est une des plus funestes erreurs. C’est ainsi qu’on excite la répugnance pour la sagesse, et qu’on fait repousser la vérité. A l’époque où les hommes jugent par eux-mêmes, reconnaissant qu’ils ont été trompés, impatients de secouer un joug qui leur pèse, ils rejettent, avec des préjugés ridicules, les plus sages principes. Pour être écoutés, soyons vrais : présentons avec force les maux que l’homme, s’il abuse de ses facultés, appelle sur sa courte carrière ; mais disons, avec une égale franchise, qu’il commet une faute, s’il refuse ou néglige de tirer de ses facultés autant de parti qu’il est possible pour embellir sa vie.

 

Morale est un mot qu’on a trop souvent employé pour propager des principes exagérés et faux. A ce mot usé, et d’un sens équivoque, on devrait substituer une dénomination qui montrât nettement le but vers lequel il faut se diriger. La morale est l’art d’être heureux, ou la morale n’est qu’une science de convention, tantôt inutile et tantôt dangereuse.

 

Oui, c’est l’art d’être heureux qu’il faut enseigner : et l’austérité doit être bannie de la forme des discours, ainsi que du fond des pensées. Ils sont les plus utiles précepteurs du genre humain, ces hommes dont l’âme tendre veut bien moins commander qu’inspirer la vertu, et dont l’imagination brillante sait offrir de sages principes sous des formes qui charment l’esprit et flattent la curiosité. Savez-vous quel est le meilleur ouvrage de morale qui soit jamais sorti de la main des hommes ? C’est le Ministre de Wakefield. Montrer un père de famille en butte à tous les genres d’infortune, leur opposant toujours son courage ou sa résignation, c’est présenter un tableau sublime : le génie et la vertu réunis ont pu seuls en concevoir l’idée. Tous les hommes de bien doivent à son auteur un tribut de vénération et de reconnaissance. On demande quelquefois, si vous ne pouviez avoir qu’un livre, quel est celui que vous conserveriez ? Je conserverais le Ministre de Wakefield.
La puissance de l’éducation, celle des institutions publiques seraient nécessaires pour rendre générales les habitudes conformes au bonheur : mais les livres, dont je n’ai point exagéré l’influence, sont utiles, surtout à l’homme que sa raison élève au-dessus du vulgaire. Heureux celui qui sait ajouter de bons livres au petit nombre de ses amis ! qui souvent s’éloigne du monde, pour jouir de leur paisible entretien ; et toujours en rapporte plus de sérénité, de courage et d’espoir.

 

En soutenant qu’il est impossible d’accroître la somme des biens, de diminuer celle des maux, on ne remarque pas que, cette opinion fût-elle vraie, il faudrait suivre encore mes principes. Prêchez à l’homme de bien votre doctrine décourageante, vous l’affligerez ; mais vous n’obtiendrez sur ses moeurs aucune influence.
Il cherchera toujours à se perfectionner ; il essaiera toujours de calmer les peines de ceux qui l’entourent, de nous rendre plus humains et plus heureux.
Ses nobles efforts ne sauraient être entièrement perdus : les intentions pures, les voeux sincères qu’on forme pour ses semblables donnent à l’âme une douce sérénité ; et c’est assurer son bonheur que de rêver à celui des autres.

 

Joseph DROZ (1773-1850).
Essai sur l’art d’être heureux.

 

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