31 octobre, 2010

Europe, Walt Whitman

Classé dans : — unpeudetao @ 14:10

Soudain, de sa bauge moisie, engourdie, bauge d’esclave,
Comme un éclair, elle a bondi, presque épouvantée d’elle-même,
Debout sur les cendres et les loques, mains serrées à la gorge des rois.

 

O l’espoir et la foi !
O douloureuse agonie des héros exilés !
O tous les coeurs navrés !
Retournez-vous vers ce grand jour, refaites-vous !

 

Et vous, qu’on paie à salir le peuple, vous, les menteurs, notez bien :
Ni les innombrables douleurs, meurtres, débauches,
Ni les voleries de cour sous ses mille minables formes retorses, qui, dans sa simplicité, délestent le pauvre de sa paie,
Ni toutes les promesses jurées par les lèvres royales et rompues dans un éclat de rire,
Rien de tout cela ne fut vengé par les coups du Peuple lorsque tout fut en son pouvoir, et les têtes des nobles ne sont pas tombées ;
Le Peuple a méprisé la dureté des rois.
Mais la douceur de sa pitié a nourri l’amère destruction, et les monarques épouvantés reviennent,
Chacun revient en grand équipage, avec sa suite, bourreau, prêtre, gabelou, soldat, juge, seigneur, geôlier, mouchard.
Mais derrière toute l’abjecte volerie, vois, une forme,
Vague comme la nuit, interminablement drapée, tête, front et corps dans des plis écartâtes,
- Nul ne peut voir sa face ni ses yeux,
Mais du vêtement cela seul, du rouge vêtement soulevé par le bras,
Un doigt crochu pointé très haut, apparaît, comme la tête d’un serpent.

 

Et cependant les corps gisent aux tombes fraîches, les corps ensanglantés des jeunes gens
Les cordes des gibets pendent lugubrement, les boulets des princes volent, les hommes de pouvoir rient très fort,
Et tout cela porte des fruits, tout cela est bon.

 

Ces corps de jeunes gens,
Ces martyrs pendus aux gibets, ces coeurs percés par le plomb noir,
Qui semblent froids, privés de mouvement,
Vivent, vivent ailleurs d’une vie intuable.

 

Ils vivent en d’autres jeunes hommes, ô rois !
Ils vivent en des frères déjà prêts à vous défier,
Ils furent purifiés par la mort, enseignés par la mort, transfigurés.
Pas une tombe de ceux morts pour la liberté qui ne pousse une graine de liberté, laquelle germe en d’autres graines,
Que le vent emporte au loin et sème encore, et que les pluies, et que les neiges nourrissent.
Non, un esprit sans son corps ne peut abattre l’arme des tyrans,
Mais voici qu’il enjambe, invisible, la terre, chuchotant, conseillant, mettant en garde.
Liberté, que d’autres désespèrent de toi – Je ne désespère jamais de toi.
La maison est close ? Le maître est absent ?
Pourtant, tiens-toi prêt, ne te lasse pas de guetter,
Son retour est pour bientôt, voici déjà venir ses messagers..

 
Europe, 1850, 1851, dans Feuilles d’herbe,
Walt Whitman (États-Unis d’Amérique, 1819 1892).
Traduit par Jean-Pierre Darmon.

 

***********************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

Laisser un commentaire

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose