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4 septembre, 2012

Évocation, Anne SAMARINE

Classé dans : — unpeudetao @ 18:43

J’ai peur de mes grands yeux où veille le passé,
Où les vies achevées éternisent mon rêve
De brûlantes amours qui brûleront de fièvre
Mon âme d’autrefois, les corps que j’ai laissés.

 

J’ai peur de l’inconnu que je découvre en moi
Et qui soudain paraît sur le désert des âges
Comme un divin ermite au front ceint de nuages
Qui tresse dans la brume un étendard de foi.

 

Avant qu’il vienne un jour régénérer ma vie
Au fond des palais d’or que je fardais de sang
J’égorgeais de mes mains un vil troupeau d’amants,
Sans pouvoir apaiser ma rage inassouvie.

 

Je fus l’impératrice aux féroces amours.
Dans mes jardins obscurs, fleuris de roses noires
S’amoncelaient les corps et mes coupes à boire
Étaient des crânes blancs polis par les vautours.

 

Sur la steppe effrayante, au galop, l’ouragan,
Flagellait les chevaux de la horde mongole
Que je menais piller et brûler les idoles,
Je ravageais la ville et massacrais les Khans.

 

Esclave, en déroulant la nuit de mes cheveux
Sur les pieds du Sultan impassible et farouche,
J’ai fait trembler l’Asie au rythme de ma bouche
Et le monde a dormi sur mon corps amoureux.

 

J’ai été courtisane en des cités de feu,
Je me prostituais au prix de ma luxure,
J’ai été mise en croix, j’endurai la torture
Dans l’espoir exalté d’un grand paradis bleu,

 

J’ai prié tous les dieux, j’ai pleuré l’Adonis,
J’effeuillais pour Istar un océan de roses,
J’ai craint le noir Vishnou, j’ai adoré les choses..
Une épée, un poignard, un serpent, un ibis.

 

Lorsque j’ai vu passer le Prophète aux pieds nus
J’ai senti mon cœur lourd qui fondait sur ma bouche,
Je n’osais l’appeler.. J’ai perdu mes babouches
Pour courir vers cet homme ou ce Dieu inconnu.

 

Il était pauvre et triste : il paraissait très las
Ignorant du désir, il glaçait mes caresses,
Mais il a recueilli mon immense détresse..
Je tombai épuisée en adorant ses pas..

 

Le désert et le Ciel ont été mes deux draps.

 

Anne SAMARINE (1912-1934).

 

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