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30 juillet, 2012

Extase d’aimer, Charles FUSTER

Classé dans : — unpeudetao @ 17:07

Extase d’être enfant et d’aimer ! La tendresse
Emplit le petit cœur d’un grand flot qui l’oppresse.
Quand l’âme s’ouvre, il faut que l’amour apparaisse :
                      Il guette ce moment.

 

On ne sait pas encor le secret de la vie ;
Le prélude au désir, c’est une vague envie,
Une langueur très douce et troublante, suivie
                      Par de l’esseulement.

 

De cette rêverie on ne peut se distraire ;
Quand on dit : « Je n’ai rien », on sait bien le contraire,
On demande aux échos, parfois à son grand frère,
                      D’où vient ce mal charmant.

 

Dans quel sourire ou quel regard prit-il naissance ?
Mais plus il est caché, plus il a de puissance :
Enfant hier, on voit s’ouvrir l’adolescence
                      En aimant.

 

Extase d’être jeune et d’aimer ! Par le livre,
La musique, le drame, on s’exalte, on s’enivre,
Car ils disent l’amour, ils vous poussent à vivre
                      Dans son affolement.

 

On choisit mal, et c’est la première venue
Qu’on divinise avec une ardeur ingénue ;
On provoque l’orage échevelant la nue,
                      Le frisson véhément.

 

On pourrait ménager ses biens : on les prodigue.
On veut la nouveauté, le péril, la fatigue ;
On ressemble à la mer bondissant vers la digue
                      Tumultueusement.

 

Ingrat envers les fleurs qui vous furent données
Et qu’on brise, on en prend d’autres, bientôt fanées :
On brûle ainsi des jours, des mois et des années
                      En aimant.

 

Extase de grandir et d’aimer ! Plus votre âme
Sut l’ardente douleur, l’angoisse qui se pâme,
Plus vous avez connu ce qui succède au drame,
                      L’atroce abattement,

 

Plus vous avez douté, voulu de nouveau croire,
De diverses façons relu la même histoire,
Eu, presque en même temps, ciel bleu, détresse noire,
                      Ivresse et châtiment,

 

Plus vous avez été le cœur que tout martèle,
Plus votre âme, inquiète et pourtant immortelle,
En voyant s’élargir l’horizon devant elle,
                      S’ouvre plus largement.

 

Elle apprend à mieux vivre avec son propre exemple :
De ce qui fut un bouge elle va faire un temple
El le meilleur de vous est devenu plus ample
                      En aimant.

 

Extase d’être un homme et d’aimer ! Tout s’éclaire :
De beaux yeux insolents ne sont plus seuls à plaire,
Mais on les peut aussi regarder sans colère
                      Et sonder calmement.

 

On aime encor la femme, et ce qui chante en elle,
Foi, dévoûment, pudeur, tendresse maternelle :
L’étreinte, moins fiévreuse, est presque solennelle,
                      Plus grave qu’un serment.

 

On ne profane plus le mot doux et sublime ;
La froide cruauté vous semblerait un crime ;
On se recueille ; on sent bien plus que l’on n’exprime..
                      Épanouissement !

 

Puissante floraison de vie intérieure !
Plus rien de ce qui passe, et tout ce qui demeure !
On ne rit plus, mais c’est exquisement qu’on pleure
                      En aimant.

 

Extase de vieillir et d’aimer ! On grisonne ;
Désormais on n’attend plus rien, surtout personne ;
Pourtant on vit encore, et parfois on frissonne
                      Sans trop savoir comment.

 

Le crépuscule est riche en très chaudes surprises ;
On voit courir du feu parmi les brumes grises ;
Et puis, tout ce brouillard frissonnant, tu l’irises
                      De ton rayonnement,

 

Ô souvenir, soleil qui longuement déclines
Et, presque mort, rosis le faîte des collines !
De ses petits-enfants on a les voix câlines,
                      Le frais gazouillement.

 

Elle murmure aussi, votre âme tout emplie :
Et les glaces de l’âge, et sa mélancolie,
Et ce qu’on redoutait, qu’on subit, on l’oublie
                      En aimant.

 

Extase de mourir et d’aimer ! On y touche,
À cet instant qu’on peut trouver morne et farouche
Si les mots révoltés qu’on gardait dans la bouche
                      La brûlent âprement.

 

Mais a-t-on bien aimé, donné sa vie entière ?
On ne pense pas même, alors, au cimetière :
L’âme, prête à jaillir, haute sans être altière,
                      Va vers son élément.

 

On bénit ceux qu’il faut quitter ; on les embrasse,
Ceux en qui votre vie aura laissé sa trace ;
Au Dieu d’amour on doit, comme suprême grâce,
                      De partir tendrement.

 

On prolonge l’étreinte, on la sait la dernière :
On sent monter, bondir, fuir l’âme prisonnière,
Et, le Christ sur la bouche, on meurt à sa manière
                      En aimant !

 

Charles FUSTER (1866-1929).

 

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