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11 janvier, 2013

Fées et revenants de Dieppe, Ludovic VITET

Classé dans : — unpeudetao @ 18:44

LES FÉES DANSENT encore en rond, au dire des paysans, qui les voient au clair de la lune, dans la cité de Limes : tous les ans, à la pleine lune de septembre, les fées viennent s’installer dans son enceinte pour tenir une grande foire ; elles étalent sur le gazon de précieuses marchandises, bijoux, riches vêtements, étoffes brochées d’or et de soie.

 

Malheur à vous si, traversant la cité, vous laissez vos yeux se fixer sur ces marchandises !

 

L’éclat en est si doux que vous voudrez en vain continuer votre chemin. Ces belles fées, à la taille légère, vêtues de si blanches robes, vous entoureront, vous caresseront de leurs paroles ; les heures s’envoleront, et, sans vous en apercevoir, vous aurez été peu à peu entraîné à l’autre bout de la cité.
Prenez garde ! vous êtes au bord de la falaise : la fée perfide va vous pousser et vous précipiter en riant dans la mer.

 

Cette histoire de fées me rappelle d’autres contes de revenants, dont la tradition est encore vivante soit parmi les paysans des alentours de Dieppe, soit parmi les marins du port. On ne saurait croire combien ces Dieppois ont l’imagination rêveuse, avec quelle facilité leur superstition accepte les chimères les plus fantastiques, avec quelle bonne foi toute dramatique ils vous les racontent, bien que la finesse de leur esprit normand laisse de temps en temps percer quelque lueur de scepticisme. La plupart de ces histoires ont trait aux naufrages et à la vie des marins : le merveilleux naît de lui-même au bord de cette mer houleuse, au pied de ces menaçantes falaises !

 

Le jour des Morts est pour les marins une grande solennité ; et ce jour leur rappelle tous les naufrages de l’année : ils prient avec ferveur pour ceux qui reposent au fond des flots. Toutefois, parmi les victimes, il en est toujours un certain nombre que leurs parents ou leurs amis ont négligées, qui attendent des messes, des prières et ont un compte à régler avec les vivants ; de là l’histoire qu’on vous raconte à Dieppe :

 

Presque chaque année, le jour des Morts, on voit apparaître au bout de la jetée un des navires qui ont péri depuis un an ; on le reconnaît : ce sont ses voiles, ses cordages, sa mâture ; c’est bien lui. Le gardien du phare lui jette la drome, l’équipage du vaisseau la saisit et l’attache à l’avant-pont, suivant l’usage ; alors le gardien de crier aux gens du port :

 

« Accourez ! accourez ! Veuves, voici vos maris ; orphelins, voici vos pères ! »

 

Et les femmes accourent, suivies de leurs enfants ; tous s’attellent à la drome et halent le bateau. Bientôt il est dans le bassin, près du quai ; chacun reconnaît ceux qui sont à bord.

 

« Bonjour homme ! – Bonjour mon père ! – Bonjour Pierre, Nicolas, Grégoire ! »

 

L’équipage ne répond pas.

 

« Allons, amenez vos voiles ! »

 

Les voiles restent tendues.

 

« Venez donc, que nous vous embrassions ! »

 

À ces mots, on entend sonner la messe, et aussitôt les voiles, le bateau, l’équipage, tout disparaît ; les femmes et les enfants des naufragés s’en vont à l’église en pleurant.

 

« Payez vos dettes », murmure autour d’eux la foule des spectateurs.

 

Un marin qui oublie les vœux et les promesses qu’il fait aux saints pendant la tempête ne trouve jamais dans l’autre monde ni trêve ni repos. Si vous en doutez, sachez ce qu’il advint, il y a quelques siècles, au bedeau de Notre-Dame-des-Grèves, l’église du Pollet.

 

Le lendemain d’une grande tempête, vers minuit, le bedeau entend sonner la messe ; il saute à bas du lit, se frotte les yeux, prête l’oreille : c’est bien la cloche de l’église.

 

« Est-il déjà jour ? »

 

Il ouvre sa lucarne ; la lune, cachée derrière les nuages, répandait une faible clarté.

 

« Le soleil va se lever, dit-il ; j’ai donc bien sommeillé ! »

 

Et le voilà qui endosse sa casaque et descend à l’église. La porte est ouverte ; un prêtre est au pied de l’autel.

 

« Sers-moi la messe », lui dit le prêtre.

 

Et le pauvre bedeau prend les burettes en tremblant.

 

Mais quand vient le moment du sacrifice, quand le prêtre va porter le calice à ses lèvres, il pousse un cri, sa chasuble tombe ; il n’est plus qu’un squelette.

 

« Maître Pierre, dit-il au bedeau, mon pauvre Pierre, tu ne reconnais pas Reynaud, dont le bateau a péri le lundi de Pâques sur la roche d’Ailly ? J’avais fait vœu d’une messe à Notre-Dame, et j’ai oublié mon vœu. Je voudrais, pour m’acquitter, la dire moi-même, cette messe ! Mais quand je vais pour communier, tout l’enfer passe par ma gorge ; je brûle, maître Pierre ! Dites à mon fils de ne pas oublier les messes qu’il aura promises à Notre-Dame. »

 

Au contraire, quand le bateau a été bien baptisé, qu’il a de bons parrains, que tous les matelots ont fait leurs Pâques ; quand ils ont à bord de l’eau bénite et des crucifix, alors survienne un orage, vous voyez au fort de la tempête l’équipage se doubler tout à coup. Vous étiez six matelots, vous voilà douze : chacun a son sosie qui travaille à côté de lui. Aussi, comme la manœuvre est rapide ! comme le vaisseau triomphe du vent et de la vague ! c’est le saint son patron et quelques saints ses amis qui sont descendus pour le sauver.

 

Dans les campagnes, les traditions sont d’un autre genre ; elles sont moins spécialement religieuses, et se rapportent presque toutes à des souvenirs de l’époque romaine.

 

Ainsi, dans un champ sur la route de Caudecôte, tous les paysans vous disent que, la nuit, il paraît de temps en temps des femmes voilées. Or une fouille faite dans ce champ a fait découvrir quantité d’urnes cinéraires et d’ossements, en un mot tout ce qui indique l’existence d’un ancien cimetière gallo-romain.

 

Dans une terre appartenant, je crois, à M. de Bréauté, les paysans vous recommandent de ne pas passer trop à la brune par une petite clairière située sur le bord d’un bois. Dans cette clairière, vous voyez, disent-ils, galoper autour de vous des cavaliers blancs, allant, venant, errant çà et là et remuant sans cesse la terre avec leurs lances. Ces cavaliers blancs ont été jadis mis en déroute par des cavaliers rouges, et ils viennent de nuit, en cachette, chercher les restes de leurs camarades enterrés dans le champ. Il y a lieu de croire que ce terrain cache les fondations de quelque établissement romain qui aura été dévasté par les Barbares. La cavalerie des légions romaines portait, comme on sait, le manteau blanc.

 

Il en est aujourd’hui de ces contes populaires comme du costume et du langage polletais ; les vieillards seuls en possèdent la tradition : la génération nouvelle les laissera s’éteindre.

 

Ludovic VITET (1802-1873).

 

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