6 septembre, 2016

Feu follet, Jules VERNE

Classé dans : — unpeudetao @ 10:38

Ce feu fantasque, insaisissable,

Qui, dans l’ombre voltige et luit,

Et qui, même pendant la nuit,

Ni sur la mer, ni sur le sable,

Ne laisse de traces après lui.

Ce feu toujours prêt à s’éteindre,

Tour à tour blanc, vert ou violet,

Pour reconnaître ce qu’il est,

Il faudrait le pouvoir atteindre !

Atteignez donc un feu follet !

On dit que c’est chose certaine,

Un peu d’hydrogène du sol,

J’aime mieux croire qu’en son vol,

Il vient d’une étoile lointaine,

De

Wega, de la

Lyre ou d’Algol.

Mais n’est-ce pas plutôt l’haleine

D’un sylphe, d’un djinn, d’un lutin,

Qui brille la nuit et s’éteint,

Lorsque se réveille la plaine

Aux rayons joyeux du matin,

Ou la lueur de la lanterne

Du long spectre qui va s’asseoir

Sur la chaume du vieux pressoir,

Quand la lune blafarde et terne

Se lève à l’horizon du soir ?

Peut-être l’âme lumineuse

D’une folle qui va cherchant

La paix loin du monde méchant,

Et passe comme une glaneuse

Qui n’a rien trouvé dans son champ !

Serait-ce un effet de mirage

Sur l’horizon déjà moins clair

Produit par un trouble de l’air,

Ou, vers la fin de quelque orage,

Le reste d’un dernier éclair ?

Est-ce la lueur d’un bolide,

Véritable jouet icarien » ?

Qui dans son cours aérien

Etait lumineux et solide,

Et dont il ne reste plus rien,

Ou sur les champs dont il éclaire

D’un pâle reflet le sillon,

Quelque mystérieux rayon

Tombé d’une aurore polaire,

Triste et nocturne papillon ?

Serait-ce en ces heures funèbres

Où les vivants dorment, lassés,

Le pavillon aux plis froissés Qu’ici-bas l’ange des ténèbres

Arbore au nom des trépassés ?

Ou bien, pendant les nuits trop sombres,

Lorsque le moment est venu,

Est-ce le signal convenu

Que la terre, du sein des ombres,

Envoie au ciel vers l’inconnu,

Et qui, comme un feu de marée,

Aux

Esprits errant à travers

Les vagues espaces ouverts

Indique la céleste entrée

Des ports de l’immense

Univers ?

Mais si c’est l’ardente étincelle

Qui sur son front porte l’Amour

Quand il parcourt le monde pour

Essayer de rencontrer

Celle

Qui doit le fixer sans retour,

Prends garde à ton cœur, jeune fille,

Et si tu l’aperçois là-bas,

Laisse-le seul à ses ébats !

Oui ! prends garde ! ce feu qui brille

S’éteint vite et ne brûle pas !

Qui que tu sois, éclair, souffle, âme,

Pour bien

I pénétrer tes secrets

O feu fantasque, je voudrais

Un jour m’absorber dans ta flamme

Alors, partout je te suivrais,

Lorsque sur la cime des arbres,

Tu viens te poser, souffle ailé,

Ou, discrètement appelé,

Lorsque tu caresses les marbres

Du cimetière désolé,

Quand dans nos vieilles cathédrales

Tu viens parfois te frapper aux

Saints coloriés de leurs vitraux

Ou que des cryptes sépulcrales

Tu glisses hors des soupiraux,

Lorsque vers minuit tu t’accroches

Aux ruines du vieux manoir

Qui domine les hautes roches

Et sur le ciel paraît tout noir,

Ou quand tu rôdes sur les lisses

Du navire battu de flanc

Sous les coups de typhon hurlant

Et que dans les agrès tu glisses

Ainsi qu’un lumineux goéland !

Et l’union serait complète

Si le destin, un jour, voulait

Que je pusse, comme il me plaît,

Naître avec toi, flamme follette,

Mourir avec toi, feu follet !

Jules VERNE (1828-1905).

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