12 septembre, 2010

Germania, Henri Heine

Classé dans : — unpeudetao @ 19:58

Germania

 

C’est au triste mois de novembre,
En la saison des jours plus sombres,
Où le vent effeuille les arbres,
Que je partis pour l’Allemagne.

 

Et quand je fus à la frontière,
Je sentis battre en ma poitrine
Mon coeur plus fort; je pense même
Que mes yeux s’humectaient déjà.

 

Quand j’ouïs parler allemand,
Mon émotion fut étrange ;
Je me figurais que mon cœur
Saignait délicieusement.

 

Une enfant chantait sur la harpe.
Elle avait le sentiment vrai
Et la voix fausse ; mais pourtant
Sa musique sut me toucher.

 

Elle chantait l’amour, sa peine,
Le sacrifice, et le bonheur
De se revoir dans l’autre monde,
Où s’abolit toute souffrance.

 

Elle chantait notre vallée
De pleurs, la liesse d’un jour
Et le ciel, où l’âme savoure
L’éternité, transfigurée.

 

C’était l’hymne au renoncement,
Le vieux dodo du paradis,
Dont on berce, quand il pleurniche,
Ce grand dadais qu’on nomme peuple.

 

Je sais l’air, je sais les paroles.
Je connais messieurs les auteurs ;
En cachette ils ont bu le vin,
Et prêché l’eau pour le public.

 

Un chant nouveau, un chant meilleur
Sortira de ma plume, amis !
Nous voulons ici-bas, sur terre,
Faire le royaume des deux.

 

Nous voulons être heureux sur terre
Et cesser de mourir de faim ;
Otons au ventre de l’oisif
Le produit des mains qui travaillent.

 

Pour chaque homme, il pousse ici-bas
Assez de pain, assez de roses,
De myrtes, de beauté, de joie,
Jusqu’aux petits pois qui suffisent.

 

Oui, des petits pois pour chacun,
Aussitôt que la cosse éclate !
Quant au ciel, nous l’abandonnons
Aux anges ainsi qu’aux moineaux.

 

S’il nous pousse une aile à la mort,
Nous irons vous faire visite
Là-haut, pour manger avec vous
Les tartes et gâteaux célestes.

 

Un chant nouveau, un chant meilleur !
Bruit de flûtes et violons !
C’en est fait du Miserere,
Le glas funèbre est arrêté.

 

La vierge Europe est fiancée
Au plus beau parmi les génies
De la Liberté ! Enlacés,
Ils goûtent le premier baiser..

 

Henri Heine (Allemagne, 1797-1856).
Germania, strophe I, 1844, traduction des Éditions Sociales.

 

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