13 octobre, 2014

Illusion, Maurice Level

Classé dans : — unpeudetao @ 5:53

Blême de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu’il avait récoltés depuis le matin à ouvrir et fermer les portières, la tête inclinée sur l’épaule, pour tenter d’échapper à la bise, le mendiant rôdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glacé pour oser tendre sa main nue.

La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s’accrochaient dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s’en apercevait point et songeait :

– Si j’étais riche, une heure… – Je voudrais une voiture !…

Il s’arrêta, réfléchit un peu, hocha la tête, et se répondit à lui-même :

– Et puis après ?…

Il reprit son rêve. Et toujours, à peine l’avait-il formulé, il haussait les épaules.

– Ce n’est pas cela ! Est-il donc si difficile de trouver une minute de vrai bonheur…

… Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d’une maison, un autre mendiant qui grelottait, les traits tirés, la main tendue, demandant d’une voix si triste et si faible, qu’elle se perdait dans le murmure de la rue :

– La charité, s’il vous plaît… La charité…

Auprès du mendiant, un chien était assis, un pauvre chien au poil mouillé qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait très doucement en agitant la queue. Il s’arrêta. Le chien, devant cet autre compagnon de misère, jappa plus fort et le frôla de son museau.

Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers éculés, ses pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux yeux clos, et la pancarte grise qui s’étalait sur sa poitrine avec ce mot : « Aveugle. »

L’aveugle, sentant un homme arrêté près de lui, redit son refrain lamentable :

– Ayez pitié, monsieur… La charité…

Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et détournaient la tête. Une femme emmitouflée de fourrures, suivie d’un valet en livrée qui l’abritait d’un parapluie, traversa la voûte, marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son manchon, et s’engouffra dans sa voiture.

L’aveugle murmurait toujours de sa voix monotone :

– Charité… S’il vous plaît…

Mais nul n’y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de plaisir. L’aveugle referma ses doigts tremblants et dit :

– Merci, monsieur… Le bon Dieu vous le rende…

En s’entendant nommer « monsieur », le mendiant fut sur le point de s’écrier : – Non ! Pas monsieur, mon pauvre vieux ! C’est un miséreux comme toi qui t’a écouté…

Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, répondit :

– Il n’y a pas de quoi, mon brave homme…

– Vous êtes bien bon, monsieur…, il fait si froid, d’avoir sorti la main de votre poche pour me donner. La saison n’est pas tendre aux infirmes !… Si vous saviez !…

Une immense pitié descendit dans le cœur du mendiant qui balbutia :

– Je sais… je sais…

Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta :

– Vous êtes aveugle de naissance ?

– Non… c’est avec l’âge, que c’est venu… Aux Quinze-Vingts, on m’a dit que c’était une maladie de vieillesse… la cataracte, qu’ils appellent, je crois… Mais je sais bien, moi, que ce n’est pas la vieillesse seulement qui m’a mis là !… C’est à force de souffrir, de pleurer… J’ai trop pleuré…

– Vous avez donc été bien malheureux ?…

L’aveugle joignit les mains :

– Oh ! monsieur !… Dans l’espace d’une année, j’ai perdu ma femme, ma fille, mes deux fils… tout ce que j’aimais… tout ce qui m’aimait… J’ai failli mourir moi-même, puis, j’ai guéri… Mais, je ne pouvais plus travailler… Alors, la misère est venue… la grande misère… Je ne mange pas tous tes jours, allez !… Je n’ai rien pris depuis hier qu’un bout de pain dont j’ai donné la moitié à mon chien… Avec ce que vous m’avez donné, je m’en achèterai un peu pour ce soir et demain.

Tout en l’écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il en compta vingt-trois. Alors, il dit :

– Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger quelque chose.

L’aveugle rougit de plaisir, et balbutia :

– Oh ! monsieur… vous êtes trop bon…

– Venez…

Il le prit par le bras, évitant de le frôler de ses bandes, pour que l’autre ne sentit point l’étoffe humide et trop légère : et ils se mirent en route. Le chien, le nez au vent, l’oreille vive, attentif, se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chaîne pour traverser au milieu des voitures. Ils marchèrent ainsi longtemps, puis s’arrêtèrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure.

Le mendiant ouvrit la porte, et dit à l’aveugle :

– Entrez…

Ensuite, ayant cherché une table près du poêle, il le fit asseoir, et s’assit près de lui.

Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes. L’aveugle ayant détaché la laisse de son chien tendit les mains au feu, et soupira :

– Il fait bon, ici…

Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit :

– Une soupe et du bouilli.

La bonne demanda :

– Et pour vous ?…

– Rien.

Quand la soupe qui sentait bon les légumes et la viande fut devant lui, l’aveugle se mit à manger, lentement, sans parler. Le mendiant le contemplait, coupant de petits bouts de pain qu’il tendait au chien, sous la table. La soupe et la viande finies, il dit :

– Buvez un verre, ça vous donnera des jambes !

Ensuite, il héla la servante :

– Combien ?

– Un franc cinq.

Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon. Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda :

– Est-ce loin, là où vous logez ?

– Où sommes-nous ?

– Près de la gare Saint-Lazare.

– Encore assez… Je couche dans un hangar, de l’autre côté de l’eau.

– Eh bien ! je vais vous faire un bout de conduite.

L’aveugle remerciait toujours. Lui répliquait :

– Non… non… ça ne vaut pas la peine…

Sans qu’il s’expliquât pourquoi, il se sentait heureux, profondément heureux, plus heureux qu’il ne se souvenait d’avoir jamais été. Il marchait, perdu dans un rêve, ne songeant même pas que, lui non plus, n’avait pas mangé depuis la veille, qu’il n’avait pas un abri où coucher, oubliant sa misère, ses loques, et qu’il était un mendiant. De temps en temps, il disait doucement à l’aveugle :

– Je ne vais pas trop vite ?… Vous n’êtes pas fatigué ?…

L’aveugle, humble et reconnaissant, répondait :

– Non… oh ! non, monsieur !…

Et lui, souriait de s’entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion qu’il donnait à l’autre, et que l’autre lui rendait, d’être un heureux, un riche charitable…

Sur les quais, l’aveugle, sentant la fraîcheur de l’eau voisine, lui dit :

– Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J’ai mon chien.

– Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d’une voix grave.

Car une étrange pensée venait de naître en lui : ce mirage qu’il avait tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire ? N’avait-il pas eu quelques instants l’illusion du bonheur ?… Ce que, dans son imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l’amour, n’avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne venait-elle pas de le lui offrir ?… Cet aveugle se douterait-il qu’il s’était appuyé au bras d’un mendiant pareil à lui ? Lui-même n’avait-il pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans mélange, de ce soir ?…

Tandis qu’il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité revenait. Il dit une seconde fois :

– Oui… je vais vous laisser.

Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s’arrêta, fouillant encore dans ses poches, pour voir s’il n’y retrouverait pas quelques sous… Plus rien…

Alors, il prit la main de l’aveugle, la serra longuement, et, comme l’autre lui disait :

– Merci, monsieur… Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes prières…

Il lui murmura, presque bas :

– Ce n’est pas la peine… Rentrez maintenant… C’est moi qui suis très heureux… Au revoir…

Il fit quelques pas, s’arrêta, regardant fixement l’eau qui frissonnait devant lui, dit encore d’une voix plus forte :

– Au revoir…

Et, brusquement, enjamba le parapet…

… Un grand bruit d’eau… des appels : « Au secours !… Courez sur la berge ! »

L’aveugle, immobile, bousculé par les gens qui galopaient, cria :

– Qu’est-ce que c’est ?… Qu’est-ce qu’il y a ?…

Un gamin qui l’avait presque renversé en le heurtant, répondit sans s’arrêter :

– Un mendigot qui vient de piquer une tête !

Alors, d’un geste las, il haussa les épaules, et murmura :

– Il a eu au moins le courage, celui-là !…

Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit en route, tâtant le sol de son bâton, la face tendue vers le ciel, les reins cambrés… sans savoir…

 

Maurice Level (1875-1926).

 

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