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11 novembre, 2014

Imprimés, Jean-Joseph Rabearivelo

Classé dans : — unpeudetao @ 18:32

Plus que les grandes cartes en couleurs qui pendent aux murs de mon enfance et que je consulte chaque fois que mes enfants gravissent l’escalier de la [curiosité ; plus que la mappemonde sphérique qui regarde avec ses yeux de néant les livres de mon libraire – plus que tous ces miroirs sans tain qui reflètent l’univers ; plus que cette ridicule prison qui garde en vain les montagnes, et les forêts, et les mers, et les immenses savanes, arrachent à son sommeil le voyageur qui est en moi, ces imprimés de partout qu’on éparpille sur la grande table de la Poste puis qu’on passe de main en main, ici et là, avant d’être engouffrés dans la sacoche tannée du facteur qui les distribue après les lettres d’amour ou d’amitié.

 

Y résonnent, dans le silence, la pensée du monde entier et les diverses minutes de sa vie, et tous ses événements. Y voisinent les mots les plus divins et les plus purs balbutiements, et l’angoisse des hommes et leur sérénité, et l’anneau qu’on passe au doigt et le poignard qu’on plonge dans le cœur, et les premiers pleurs d’un enfant et la terre qu’on jette sur un cercueil.

 

Ô imprimés de partout engouffrés dans une sacoche tannée, qui parlez souvent dans une langue qui m’est inconnue et qui vous glorifiez de vos arabesques entrelacées comme des nervures de palmiers tressées en Arabie, ou une natte coupée sous la nuque d’un Chinois, ou comme des volutes de fumée ravies au calumet d’un Peau-rouge d’Amérique et qui tremblotent encore comme des barbes de maïs ou les ramages de la belle robe qui sculpte le corps d’une Indienne, ô feuilles assemblées qui voulez vous envoler de sous vos bandes, mon désir d’errer jusqu’au bout du monde s’évade avec vos regrets des presses d’où vous êtes sorties.

 

Mais quand je vous ai lues, ô vous que je n’ai pu attendre et que je suis allé chercher avant le passage du facteur, – j’ai passé devant la douane où j’ai aperçu d’autres paquets ficelés pareils à d’innombrables cordons d’ombilic qui seraient [mal coupés et où se décanterait encore la respiration originelle, – je vois que tout se ressemble partout puisque le même ciel est toujours le toit du monde, que les vents en forment toujours les murailles invisibles et qu’un désir d’herbes jaillit partout sous le pas comme les pensées et les méditations, ou la hâte et la négligence qui ont fait de vous ces feuilles peintes et volantes venues à moi de toute la terre.

 

Jean-Joseph Rabearivelo (XXe siècle), malgache.

 

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