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3 avril, 2014

Janot, le cuisinier du roi (Conte haïtien)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:11

Au cours d’un repas qu’il partageait avec la reine, le roi Christophe racontait qu’il faisait très froid sur le Mont Laferrière où il était allé ce matin-là superviser la construction de sa Citadelle. – Il n’y fait pas froid du tout, mon roi, dit Janot, le cuisinier, en s’immisçant tout de go dans la conversation. – Si un homme reste là-haut toute la nuit, sans vêtement ou sans aucune source de chaleur, il mourra de froid, affirma le roi. – Oh non, car il n’y fait vraiment pas froid, insista Janot. – Mais qui es-tu pour tenir ainsi tête à ton roi ? Ce soir, tu iras au sommet du mont Laferrière et tu y resteras sans vêtement et sans feu jusqu’à l’aube. Si tu es vivant au lever du soleil, je te donnerai en récompense cent hectares de terre cultivable. Mais si tu meurs, et c’est ce qui t’attend, on inscrira sur ta tombe: « Ci-gît l’idiot qui a tenu tête au roi Christophe ». Le soir même, deux gardes accompagnèrent Janot au Mont Laferrière et l’amenèrent jusqu’à la tour la plus élevée de la Citadelle. Janot ôta prestement ses vêtements, en s’exclamant : – Vous voyez qu’il ne fait pas du tout froid. Janot se prit à grelotter dès que le soleil se coucha, que le vent souffla et qu’un épais brouillard s’abattit sur la Citadelle. – Pourquoi trembles-tu donc ?, lui demandèrent les gardes. – Pour garder la chaleur, répondit Janot qui ne tarda pas à claquer des dents. – Pourquoi tes dents font-elles ce bruit ? – Pour rompre le silence, dit Janot qui pleurait à chaudes larmes. – Pourquoi pleures-tu donc ? – Je pleure la mort de ma mère, chuchota Janot en se tapant les côtes. – Pourquoi fais-tu ainsi ? – Tout comme mon coq quand il se sent bien, susurra Janot avant de perdre connaissance. Les gardes hissèrent son corps sur une jument et le ramenèrent au palais. – Ah fit le roi, voilà mon stupide cuisinier mort, comme je m’y attendais. – Pas mort du tout, dit Janot en ouvrant les yeux, je me reposais. Pour vous dire la vérité sire, il fait même chaud là-haut. Je passais mon temps à regarder les étoiles et je regardais aussi les lumières de votre palais de Sans Souci. – Ah ! Ce sont donc les lumières des lampes à l’huile et des cheminées de Sans Souci qui te réchauffaient. Tu as triché Janot et pour cela tu as perdu ton pari. – Sire, mon roi, les lumières de votre palais de Sans Souci sont à des kilomètres de la Citadelle, comment peuvent-elles me réchauffer ? – N’insiste pas, fit le roi, tu n’as pas suivi les consignes. Tu n’auras pas tes cent hectares de terre. Point c’est tout. Ce soir-là, le roi et la reine se mirent à table dans la grande salle à manger du palais de Sans Souci. Ils attendirent longuement d’être servis. Une fois, deux fois et encore une autre fois, Janot fit savoir au roi et à la reine que le dîner n’est pas prêt. De guerre lasse, le roi, lui-même se rendit aux cuisines et à sa grande stupeur découvrit que la poêle qui contenait la nourriture à cuire se trouvait à une extrémité de la pièce et que le feu de charbon se trouvait à l’autre extrémité. – Qu’est-ce que c’est que cette idiotie ? Comment la nourriture peut-elle cuire si elle n’est pas sur le feu, Janot ? – Patience mon roi, la poêle n’est pas bien loin du feu. Si moi, depuis la Citadelle j’ai pu me réchauffer grâce aux lumières du palais de Sans Souci, c’est certain que les aliments cuiront à proximité du feu. – Tu as gagné Janot tes cents hectares de terre cultivable, dit le roi en éclatant de rire, et maintenant mets ta poêle sur le feu, nous avons faim, la reine et moi.

 

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