• Accueil
  • > La crucifixion, Bernard DIMEY

16 septembre, 2016

La crucifixion, Bernard DIMEY

Classé dans : — unpeudetao @ 2:48

I

Tu viens c’t’ après-midi à la crucifixion ?

T’as qu’à v’nir avec moi, ça t’chang’ra les idées !

Ta bergère est pas là, profit’de l’occasion

Moi j’ai prév’nu Lévy que j ’prenais ma journée

J’y ai dit « j’veux voir ça, et pis j’ai mes raisons ! »

Il a pas pu r’fuser vu qu’il y va, cézigue !

Ça va ram ’ner du monde et marquer la saison

C’ t’affair’là, tu vas voir, mais le truc qui m’intrigue

C’est qu’sur les trois clients qu’ils vont foutre au séchoir

Y en a deux, paraît-il, qu’on a dû bien connaître

Ils nous ont fait marron sur un coup d’marché noir

On ira les r’garder, ça les amus’ra p’t’être

Quand on avait l’tuyau pour les surplus romains

J’avais tout préparé, tout mâché la besogne,

On était cinq su’l’coup, vraiment du cousu-main !

Quand ils nous ont doublé, on a passé la pogne

Mais j’dois dire qu’aujourd’hui, je vais bien rigoler

Comm’quoî, mon vieux cochon, y a tout d’même un’justice

Comm’disait mon vieux père : « Faut pas tuer ni voler à moins

D’être certain que le coup réussisse ! »

Le troisième, il paraît qu’il marche à la gamberge

Il jacte à droite à gauche, on l’a vu v’nir de loin

Il est pas vieux du tout, il n’a pas trente-cinq berges

On n’sait pas bien qui c’est, c’est pas un gars du coin

C’est un genr’de r’bouteux, il guérit les malades

Ça fait trois ans, guèr’plus, qu’il est sur le trimard

N’empêch’que le Pilate et ses p’tits camarades

L’ont prié d’obéir et d’arrêter son char

Comm’disait mon vieux père : « La poisse, elle vient tout’seule

Mais plus tu veux jacter, plus qu’ell’vient rapid’ment

C’est un’bell’qualité d’savoir fermer sa gueule »

Mon père, pour un ivrogne, il n’manquait pas d’jug’ment !

D’ailleurs, en fait d’jug’ment, c’est par là qu’ça commence

Si tu veux v’nir, tu viens… Moi j’veux pas m foutr’en r’tard

Tu viens pas… Moi j’m’en vais… J’te dirai c’que j’en pense !

J’pass’rai pour l’apéro, à sept heures, au plus tard.

II

Ça y est, me v’la r’venu, j’en ai les jamb’coupées

J’ai vu assez d’salauds pour le restant d’mes jours

Et c’est l’genr’d’histoir’ qui s’ra vite étouffée

T’en entendras causer, crois-moi, pis mêm’les sourds

D’abord le tribunal, une vraie rigolade !

Les carott’ étaient cuites, archi-cuites au début

Le Pilate s’en foutait, mais les p’tits camarades

Ça gueulait maximum, aussi fort qu’ils ont pu

Le mec, il était là, il a pas dit grand-chose

Et pis j’étais trop loin ; j’ai pas bien entendu

Tout l’mond’braillaît là-d’dans, mais pour plaider sa cause

Y a personn’qu’à moufté… Ni l’avocat non plus…

D’ailleurs, y en n’avait pas ! C’était la mascarade !

Et j’suis sûr que le gars il est blanc comm’l’agneau

Tu peux dir’que l’Pîlate et ses p’tits camarades

Ça fait avec nous autres un’bell’band’de salauds

On a beau êtr’voyou, viv’comm’des malhonnêtes

Y a tout d’mêm’des machins qui vous fout’le bourdon…

Tout était combiné, mêm’Ja croix qu’était prête

Et quand on vous y colle on sait qu’c’est pour de bon…

Et pis la croix maint’nant c’est toi qui t’la coltines

C’est nouveau, j’te préviens, si ça t’arrive un jour

Tout seul et ça su’l’dos jusqu’en haut d’la colline.

Il s’est juste arrêté pour faire un p’tit discours,

Il s’trouvait juste en face d’un ramassis d’bonn’femmes

Qui chialaient comm’des veaux, faut dir’qu’y avait d’quoi,

Il leur a dit comm’ça « pour le salut d’vos âmes

il vaudrait mieux pleurer sur vous-mêmes que sur moi ! »

Sa vieille elle était là, la pauv’mémère, tout’seule

Y aurait pas eu un mec pour y donner la main,

Surtout quand son fiston il s’est cassé la gueule !

Trois fois d’suite sous les coups d’ces enfoirés d’romains !

Moi, ça m’a foutu l’noir, pourtant j’suis pas sensible

Ça m’a tout barbouillé, j’en suis cœur sur carreau !

Faut dir’que l’populo c’est vraiment des horribles

Ils sont pour la plupart plus fumiers qu’les bourreaux…

Bref, je n’suis pas r’venu pour gâcher la soirée…

Ils l’ont cloué là-d’ssus et tout l’monde est parti…

Moi j’en suis lessivé, tu parles d’une journée…

Et tout l’monde est pareil… et pis c’est pas fini

Les deux autres ? Ah ben oui, pardonn’moi si j’t’excuse

Hé ben j’les ai pas vus, j’y ai mêm’plus pensé !

Ils sont toujours là-haut, vas-y si ça t’amuse

Pour moi ça va comm’ça, j’en ai vu bien assez !

Paulo, tu m’connais bien, tu sais qu’les innocents

Je m’en fous complèt’ment, seul’ment pour le quart d’heure

Je dois dir’que c’que j’ai vu, ça m’a tourné les sangs

Un mot que j’dis jamais, Paulo…, ça m’a fait peur !

Bernard DIMEY (1931-1981).

*****************************************************

 

Laisser un commentaire

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose