15 janvier, 2012

La digue (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:26

 

     Une veuve et ses cinq fils vivaient sur une parcelle de terre irriguée. Les récoltes leur assuraient à peine de quoi vivre : un tyran leur déniait le droit de prendre la quantité d’eau nécessaire aux cultures. Il avait obstrué le canal qui aurait pu apporter l’abondance à la famille.
     Le fils aîné avait tenté à maintes reprises de démolir la digue. Mais que pouvait-il faire à lui seul ? Il n’avait pas assez de force, ses frères n’étaient encore que des enfants ; et il savait bien que le tyran pourrait toujours la reconstruire. Aussi ses tentatives étaient-elles plus héroïques que pratiques.
     Un jour il eut comme une vision : il crut voir son père. Le vieil homme lui dit certaines choses, des paroles d’espoir. Peu après, l’ignoble tyran, que son comportement indépendant avait rendu furieux, le désigna à la vindicte publique comme fauteur de troubles et suscita à son égard l’hostilité des gens. Le jeune homme partit pour une ville lointaine. Il travailla des années chez un commerçant, dont il devint l’assistant. De temps en temps, il envoyait à sa famille, par l’intermédiaire de marchands itinérants, l’argent qu’il avait réussi à mettre de côté. Mais, comme il ne voulait pas que ses frères se sentent redevables envers lui, et parce qu’il valait mieux pour les marchands qu’ils n’aient pas l’air de venir en aide à des gens en disgrâce, il leur demandait chaque fois de prétendre donner cet argent en échange des menus services que ses frères pourraient être amenés à leur rendre.
     Quand, après bien des années, le moment fut venu de retourner chez lui, et qu’il se présenta devant ses frères cadets, un seul le reconnut, et encore pas de façon certaine, tant il avait vieilli.
     « Notre grand frère avait les cheveux noirs, dit un des cadets.
     – Les années ont passé, dit l’aîné.
     – Nous ne sommes pas des marchands ! dit un autre. Comment cet homme, habillé comme il est et parlant de la sorte, pourrait-il être des nôtres ? »
     Il leur expliqua ce qui s’était passé depuis son départ, sans parvenir à les convaincre complètement. Puis il évoqua leur enfance :
     « Je me rappelle qu’en ce temps-là je m’occupais souvent de vous. Je me rappelle aussi que vous rêviez, tous les quatre, de l’eau jaillissante au-delà de la digue.
     – Nous n’en avons pas souvenir », dirent-ils.
     Le temps les avait presque rendus aveugles à leur condition.
     « Je vous ai envoyé de l’argent, qui a assuré l’essentiel de votre subsistance après que l’eau eut cessé de couler, reprit l’aîné.
     – Nous n’avons jamais rien reçu, répliquèrent-ils. Nous avons rendu service à des voyageurs de passage, qui nous ont payés pour cela, voilà tout !
     – Décris-nous notre mère », demanda un des frères, qui cherchait encore une preuve.
     Mais leurs souvenirs s’étaient estompés : leur mère était morte il y a si longtemps ! Aussi trouvèrent-ils à redire à la description que leur en fit l’aîné.
     « Eh bien, supposons que tu sois notre frère… Qu’es-tu venu nous dire ? demandèrent-ils.
     – Que le tyran est mort. Que ses soldats ont déserté et sont allés se chercher d’autres maîtres qui les tiennent occupés. Qu’il est temps que cette terre reverdisse, que le bonheur revienne : c’est notre tâche à tous.
     – Le tyran ! Quel tyran ? fit le premier frère.
     – La terre a toujours été comme ça, dit le deuxième.
     – Pourquoi devrions-nous faire ce que tu dis ? demanda le troisième.
     – Je voudrais bien t’aider, dit le quatrième, mais je ne comprends pas de quoi tu parles.
     – Du reste, dit le premier, je n’ai pas besoin d’eau. J’enlève les broussailles, j’allume un feu avec, les marchands itinérants s’arrêtent, se reposent près du feu, m’envoient en courses et me paient pour cela.
     – Si l’eau venait ici en abondance, dit le deuxième, le petit étang où j’élève mes carpes déborderait. Parfois, des marchands de passage font halte pour les admirer et me donnent quelques pièces.
     – Pour ma part, dit le troisième, j’aimerais bien avoir de l’eau en abondance, mais je ne sais pas si elle pourrait ramener cette terre à la vie. »
     Le quatrième ne dit mot.
     « Mettons-nous au travail, dit le frère aîné.
     – Attendons plutôt de voir si les marchands viendront, dirent les cadets.
     – Ils ne viendront pas, dit l’aîné, puisque c’est moi qui vous les envoyais ! »
     Mais ils continuèrent de discuter.
     De toute façon, les marchands, quels qu’ils soient, n’empruntaient pas en cette saison la route qui traversait leur terre. À cette période de l’année, la neige rendait les cols impraticables.
     Avant que les caravanes ne recommencent à acheminer des marchandises sur la route de la soie, surgit un second tyran, pire que le premier. Il ne se sentait pas encore sûr de lui en tant qu’usurpateur, aussi ne prenait-il que les terres en friche. Il vit la digue. Son état d’abandon ne fit qu’attiser sa convoitise. Non seulement il se l’appropria, mais il décida aussi de réduire les frères en esclavage dès qu’il serait assez puissant, car ils étaient tous robustes, même l’aîné.
     Les frères discutent encore. Rien ne semble pouvoir arrêter le tyran désormais.

 

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Une réponse à “La digue (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Cette histoire, attribuée à Abu-Ali Mohammed, fils d’el-Qasim el-Rudbari, était bien connue des adeptes de la Voie des Maîtres, la Tariqa-i-Khwajagan.
    Elle évoque les origines mystérieuses des enseignements soufis, qui viennent de tel lieu, mais peuvent sembler venir de tel autre, parce que l’esprit humain (comme les frères de l’histoire) ne peut percevoir la « Source réelle ».
    Rudbari faisait remonter son enseignement aux anciens soufis, et particulièrement à Shibli, Bayazid et Hamdun Qassar.

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