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8 janvier, 2012

La fortune d’Abdul Malik (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:34

 

     Il était une fois un marchand nommé Abdul Malik, l’homme généreux du Khorassan : c’est ainsi qu’on l’appelait, parce qu’il puisait dans son immense fortune pour faire oeuvres charitables et nourrir les indigents.
     Un jour il se dit qu’il donnait simplement une part de ce qu’il possédait, et que le plaisir du devoir accompli était bien supérieur au coût réel du sacrifice : il ne sacrifiait après tout qu’une part infime de ses richesses. Dès que cette idée lui fut venue, il décida de donner jusqu’à son dernier sou.
     Après s’être dépouillé de tous ses biens, Abdul Malik, résolu à faire face aux événements que la vie pourrait lui réserver, se retira dans sa chambre, comme il le faisait chaque jour pour une heure. Il entra en méditation. Une étrange silhouette s’éleva bientôt du plancher. Un homme prit forme peu à peu sous ses yeux, vêtu de la robe rapiécée des mystérieux derviches.
     « O Abdul Malik, homme généreux du Khorassan ! psalmodia le « derviche », je suis ton moi réel, devenu maintenant presque réel pour toi parce que tu as fait quelque chose de réellement charitable en comparaison de quoi ta conduite passée ne pèse pour ainsi dire rien. À cause de cela, et parce que tu as pu te séparer de ta fortune sans ressentir de satisfaction personnelle, je te récompense en puisant à la source réelle de toute récompense.
     « À l’avenir, je me manifesterai chaque jour à toi sous cette forme. Tu me frapperas, je me transformerai en or. De cette image d’or tu pourras prendre autant que tu voudras. Ne crains pas de me faire mal : ce que tu prendras sera aussitôt remplacé : la source de tous les dons y pourvoira. »
     Sur ces mots, il disparut.
     Le lendemain matin, Abdul Malik se trouvait en compagnie de son ami Bay-Akal lorsque le « derviche » commença de prendre forme. Abdul Malik le frappa avec un bâton : la forme s’effondra, transformée en or. Il partagea l’or avec son hôte.
     Dans l’ignorance de ce qui s’était passé la veille, Bay-Akal n’avait plus qu’une idée en tête : renouveler le prodige. « Les derviches ont d’étranges pouvoirs, se dit-il. À ce que je vois, il suffit de les battre pour obtenir de l’or. »
     Il décida de donner un banquet et fit savoir autour de lui que les derviches y seraient les bienvenus et pourraient manger à leur faim. Quand ses invités se furent régalés, il prit une barre de fer et en roua de coups tous ceux qui se trouvaient à sa portée jusqu’à ce qu’ils tombent à terre, meurtris, les os brisés.
     Ceux d’entre les derviches qui n’avaient pas été mis à mal s’emparèrent de Bay-Akal et le conduisirent devant le juge. Ils exposèrent leurs griefs, montrant, à l’appui, leurs confrères blessés. Bay-Akal raconta ce qui s’était passé chez Abdul Malik et expliqua pourquoi il avait tenté de renouveler l’exploit.
     Abdul Malik fut convoqué. Sur le chemin du tribunal, son être d’or lui murmura ce qu’il devrait dire.
     « N’en déplaise à la cour, dit Abdul Malik, cet homme me semble avoir perdu la raison. À moins qu’il n’essaie de dissimuler un penchant fâcheux à assaillir les gens sans motif… Je le connais, c’est vrai, mais ce qu’il raconte ne correspond pas à ce qui s’est réellement passé chez moi. »
     Bay-Akal fut placé dans un asile d’aliénés. Il y demeura un certain temps, le temps de se calmer. Les derviches se remirent presque aussitôt de leurs blessures par l’effet d’une science d’eux seuls connue. Et personne ne voulut croire qu’un homme puisse se changer en statue d’or, et qui plus est quotidiennement.
     Pendant bien des années encore, jusqu’au jour où il s’en alla rejoindre ses ancêtres, Abdul Malik continua de briser l’image qui était lui-même, et de distribuer son trésor, qui était lui-même, à ceux qu’il ne pouvait aider autrement que par ce soutien matériel.

 

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Une réponse à “La fortune d’Abdul Malik (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Les derviches l’ont souvent souligné : les religieux présentent des enseignements censés provoquer un sentiment d’élévation morale sous forme de paraboles ; les derviches, quant à eux, cachent leurs enseignements plus profond : parce que seul l’effort de comprendre, ou les efforts d’un maître enseignant, produiront l’effet qui contribuera réellement à transformer l’auditeur, ou le lecteur.
    Cette histoire, plus que la plupart des histoires de la même veine, tend vers la parabole.
    Le derviche qui la racontait sur la place du marché de Peshawar, au début des années 1950, prévenait son auditoire : « Ne prenez pas la morale : fixez votre attention sur la première partie de l’histoire : elle indique la méthode. »

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