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25 octobre, 2011

La goule et le soufi (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:06

 

     Un maître soufi voyageait seul dans une région montagneuse désertique lorsqu’il se trouva face à face avec une goule géante.
     « Je vais t’anéantir, dit la goule.
     – Ah bon ! fit le maître. Essaie si tu veux, mais je te préviens : je peux venir à bout de toi : je suis immensément puissant de bien des façons dont tu n’as pas idée.
     – Ne dis pas n’importe quoi ! répliqua la goule. Tu es un maître soufi, tu t’intéresses aux choses de l’esprit… Tu ne peux venir à bout de moi, qui m’en remets à la force brutale et suis trente fois plus grande que toi !
     – Si tu veux une épreuve de force, dit le soufi, prends donc cette pierre et presse-la pour en extraire du jus. »
     Il ramassa un petit morceau de roche qu’il lui tendit. Malgré tous ses efforts, elle n’arriva à rien.
     « C’est impossible, il n’y a pas de liquide dans cette pierre. Montre-moi donc toi-même s’il y en a ! »
     Le maître prit la pierre et, sortant subrepticement un oeuf de sa poche, pressa les deux ensemble en tenant sa main au-dessus de celle du monstre, qui fut très impressionné. Les gens sont souvent impressionnés par les choses qu’ils ne comprennent pas et apprécient fort ce genre de choses, bien plus qu’ils ne le devraient dans leur propre intérêt.
     « Il faut que je réfléchisse à tout ça, dit la goule. Viens dans ma grotte, je t’offre l’hospitalité pour la nuit. »
     Le soufi l’accompagna jusqu’à l’entrée d’une grotte immense, véritable caverne d’Aladin. Les effets de milliers de voyageurs assassinés jonchaient le sol.
     « Couche-toi ici, dans ce lit, près de moi, et dors, dit la goule. Nous essaierons de tirer tout cela au clair demain matin. »
     Elle s’allongea sur le sol et s’endormit aussitôt.
     Le maître, flairant une traîtrise, se leva et alla se cacher dans un recoin, non sans avoir arrangé le lit de façon à donner l’impression qu’il s’y trouvait encore.
     Il ne s’était pas plus tôt installé à bonne distance de la goule que celle-ci se réveillait. D’une main elle ramassa un tronc d’arbre, asséna sept coups violents à la forme étendue sous la couverture, se recoucha et s’endormit. Le maître regagna son lit et cria à son hôtesse :
     « Ô goule ! Ta caverne est confortable, mais j’ai été piqué sept fois par un moustique. Ne peux-tu rien y faire ? »
     Cela lui causa un tel choc qu’elle n’osa pas tenter un nouvel assaut. Si un homme avait été frappé sept fois par une goule maniant un tronc d’arbre avec toute la force dont elle était capable, et que cet homme n’avait ressenti qu’une piqûre…
     À l’aube, elle jeta au soufi une outre confectionnée avec la peau entière d’un boeuf : « Va chercher de l’eau pour le petit déjeuner, nous allons faire le thé ! » Au lieu de ramasser l’outre (qu’il aurait eu d’ailleurs bien du mal à soulever), le maître se dirigea vers un ruisseau voisin et commença à creuser un petit canal en direction de la grotte.
     « Pourquoi n’apportes-tu pas l’eau ? s’impatienta la goule, de plus en plus assoiffée.
     – Patience ! mon amie. Je suis en train de creuser un canal permanent pour amener l’eau de source jusqu’à l’entrée de la caverne, de façon que tu n’aies plus jamais besoin de porter l’outre en peau de boeuf. »
     La goule avait trop soif pour attendre. Elle ramassa l’outre et se dirigea à grands pas vers le ruisseau pour la remplir elle-même. Quand le thé fut prêt, elle en but plusieurs litres, après quoi ses facultés de raisonnement commencèrent à fonctionner un peu mieux.
     « Si tu es si fort que ça, tu m’en as donné la preuve, pourquoi ne creuses-tu pas ce canal plus vite au lieu de procéder pouce par pouce ?
     – Parce que, dit le maître, rien qui vaille vraiment la peine d’être fait ne peut être bien fait sans que soit fournie une quantité minimum d’effort. Chaque chose requiert une somme d’effort particulière. Je suis en train de fournir le minimum d’effort nécessaire pour creuser le canal. De toute façon, tu es tellement attachée à tes habitudes que tu utiliseras toujours l’outre en peau de boeuf… ».

 

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Une réponse à “La goule et le soufi (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    * goule : Vampire femelle des légendes orientales.

    On entend souvent raconter cette histoire dans les maisons de thé d’Asie centrale. Elle s’apparente à certains contes folkloriques de l’Europe médiévale.
    La présente version vient d’un majmua (recueil derviche) écrit à l’origine par Hikayati au XIe siècle, mais, sous la forme présentée ici, elle date apparemment du XVIe siècle.

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