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30 décembre, 2012

La nuit du Nouvel An, Jean-Paul RICHTER

Classé dans : — unpeudetao @ 5:38

RÊVE

 

Il était minuit, un nouvel an allait commencer. Debout près de sa fenêtre, un vieillard élevait vers l’éclatante, vers l’immuable voûte des cieux des regards où se peignaient la tristesse et le désespoir ; quelquefois aussi ses yeux se fixaient sûr la surface paisible et silencieuse de la terre. Nul mortel n’était comme lui privé de joie et de sommeil ; car près de lui était son tombeau couvert de la neige de la vieillesse ; la verdure du jeune âge avait disparu.
De ses richesses et de sa vie entière, il ne lui restait plus que des erreurs, des fautes, des maladies, un corps usé, une âme flétrie, un coeur abreuvé d’amertume, une vieillesse succombant sous le poids du remords. Dans ses tristes moments, les jours heureux de sa jeunesse venaient s’offrir à lui comme de vains fantômes, et lui rappelaient cette délicieuse matinée dans laquelle son père, le conduisant sur le chemin de la vie, le laissa à l’entrée de deux sentiers. À droite est celui de la lumière, de la vertu : il conduit vers une région lointaine et paisible ou règne une éternelle et brillante clarté ; région couverte de riantes moissons et habitée par des anges. À gauche s’ouvre le chemin des ténèbres, le sentier rapide de l’erreur et du vice, qui va se perdre dans une sombre caverne dont la voûte distille le poison : là de hideux serpents font entendre leurs sifflements, là règne constamment une obscurité profonde dont une vapeur étouffante augmente encore les horreurs. La fougue de l’âge et l’irréflexion l’entraînent dans cette funeste voie.

 

Bientôt les serpents s’enlacent autour de sa poitrine, un poison brûlant tombe goutte à goutte sur sa langue ; il reconnaît alors dans quel abîme il s’est laissé emporter. Hors de lui-même, le coeur en proie à une douleur déchirante, il lève les regards vers le ciel ; il s’écrie : « Ô mon Dieu ! rendez-moi les jours de ma jeunesse ! Ô mon père ! reconduis-moi à l’entrée des deux sentiers ! Je te promets, je te jure de faire un meilleur choix. »

 

Mais depuis longtemps son père et sa jeunesse étaient loin de lui. Il vit des feux follets s’agiter sur la surface des marais et s’éteindre dans le cimetière, et il dit : « Ce sont mes jours de folie. » Il vit une étoile se détacher du ciel, briller un instant dans sa chute, et s’éteindre sur la terre : « C’est l’histoire de ma vie ! » s’écria-t-il. Et son coeur saignait, et le serpent du repentir dévorait sa poitrine et enfonçait son dard au fond de ses blessures.

 

Dans le trouble de son imagination, il voit des somnambules voltiger sur les toits ; le moulin à vent élève ses bras menaçants, et semble vouloir l’écraser ; et, au fond d’un cercueil entr’ouvert, il aperçoit un spectre solitaire qui se revêt insensiblement de ses traits : mille pensées affreuses viennent accabler son âme. Tout à coup le son des cloches qui saluent l’aurore de la nouvelle année parvient à son oreille comme l’écho d’un cantique lointain.
Une émotion plus douce pénètre dans son coeur. Ses regards parcourent l’immense horizon qui s’étend devant lui, et se portent sur la vaste surface de la terre. Il pense aux amis de sa jeunesse, qui, plus fortunés, plus vertueux que lui, pères d’heureux enfants, d’hommes comblés de bénédictions, sont maintenant les modèles et l’amour du genre humain. Il s’écrie : « Et moi aussi, vertueux amis, j’aurais pu comme vous, avec un coeur pur et sans remords, passer cette première nuit de l’année dans les bras du sommeil, si je l’avais voulu. Et moi aussi je pourrais être heureux, ô mon père, si j’avais accompli vos voeux de bonne année, si j’avais suivi vos conseils ! »

 

Agité par les tristes souvenirs de sa jeunesse, il croit voir le spectre qui s’était revêtu de ses traits se disposer à sortir du cercueil. Bientôt, en effet, ce spectre a repris à ses yeux des formes humaines ; il s’anime, c’est un jeune homme : ce spectre, c’est lui-même.

 

L’infortuné ne peut plus supporter un tel spectacle : il couvre son visage de ses deux mains, des torrents de larmes coulent de ses yeux et vont se perdre dans la neige. Privé de toute consolation, cédant à l’excès de son abattement, il peut à peine pousser quelques faibles soupirs.

 

« Reviens, disait-il d’une voix étouffée ; reviens, ô jeunesse ! reviens.. »

 

Et la jeunesse revint ; car sa vieillesse et ses terreurs n’étaient qu’un rêve affreux : il était encore à la fleur de l’âge ; ses erreurs seules n’étaient point un songe. Il rendit grâces à Dieu de ce que, jeune encore, il pouvait abandonner le sentier désastreux du vice et suivre la voie de lumière, le chemin de la vertu, qui conduit à ces délicieuses contrées où règnent l’abondance et le bonheur.

 

Suis son exemple, jeune homme qui, comme lui, te trouves sur le chemin de l’erreur. Ce rêve affreux sera désormais ton juge, et si tu devais un jour t’écrier en gémissant : Reviens, belle jeunesse ! reviens.. elle ne reviendrait plus.

 

Jean-Paul RICHTER (1763-1825), écrivain allemand.

 

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