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5 août, 2014

La pauvreté, Delphine GAY

Classé dans : — unpeudetao @ 10:16

La voilà, dites-vous ? Quoi ! c’est la jeune fille Dont j’admirai naguère, au sein de sa famille, Dans leur pure fraîcheur les attraits séduisants ? Se peut-il que déjà cette fleur soit fanée,         Et qu’en passant dix fois, l’année         Ait vieilli ce front de seize ans ? D’ordinaire à nous fuir la jeunesse est plus lente : Quel vent funeste a donc touché la frêle plante ? Quel froid hâtif surprit son feuillage mouillé, Pour voir sitôt, privés de leur grâce infinie,         Sa feuille crispée et jaunie,         Et son calice dépouillé ?.. La pauvreté ! Vous tous qui, chers à la fortune, N’avez subi jamais sa visite importune, Son image pour vous est un rêve imparfait ; Mais nos foyers éteints, mais nos tables désertes,         Nos demeures aux vents ouvertes,         Sont les moindres maux qu’elle fait ! La pauvreté ! Tout meurt sous sa serre cruelle ! Cet esprit lumineux, dont la vive étincelle Pétillait à vos yeux comme l’âtre en hiver, S’obscurcit tout à coup, et vous laisse dans l’ombre :         Savez-vous quel nuage sombre         Amortit ce lucide éclair ?.. La pauvreté ! Ce cœur, dont l’altière noblesse Resplendit si longtemps, sans tache et sans faiblesse, Dénient-il aujourd’hui ce qu’il était hier ? Cherchez bien le secret d’une chute si prompte.         Et quel joug de plomb, ou de honte,         A courbé cet honneur si fier !.. La pauvreté !.. Ce mot, qui de vous sait l’entendre ? Manquer à tous les biens, qu’on avait droit d’attendre ; Vivre jeune sans joie, aimante sans époux, Tandis que jour et nuit l’âpre travail dévore         Un éclat que longtemps encore         Eût épargné le temps jaloux ; Porter incessamment tout le faix de la vie ; À ses nécessités sans relâche asservie, Passer de l’une à l’autre, y pourvoir tour à tour, Comme le passereau, grain à grain, goutte à goutte,         N’avoir pas d’heure qui ne coûte,         De jour qu’on n’ait payé d’un jour ; Obéir, sans jamais disposer de soi-même, Au sourd bourdonnement de cette voix suprême. Qui trouble le silence ou domine le bruit ; Et soit qu’on ait cherché la retraite ou la foule,         Sentir le moment qui s’écoule,         Gâté par le moment qui suit ; Aux chances du malheur, las enfin d’être en butte, Invoquer à regret, trop faible dans la lutte, Des appuis, dont peut-être on se fût tenu loin ; Et pour dernier fardeau, portant son propre blâme,         Apprendre que l’orgueil de l’âme         Fléchit sous le poids du besoin : Cela, c’est être pauvre ! – Où donc est ta justice, Seigneur ?.. Qu’à tant de maux ton pouvoir compatisse ! Ou, voyant inféconds les dons de la beauté, Ceux de l’esprit perdus, ceux de l’âme inutiles,         Nous dirons vaines et futiles         Nos croyances en ta bonté. Est-ce donc qu’à nos yeux la suprême puissance Témoigne, en prodiguant, de sa magnificence ? De hautains courtisans, nobles voluptueux, Ainsi de leurs manteaux secouaient sur l’arène         Les perles, qu’aux yeux d’une reine         Semaient leur dédain fastueux ! Mais toi, Seigneur, par qui tout s’enchaîne et se classe ; Qui dus marquer à tout son lot, sa fin, sa place ; L’ordre est ta gloire à toi, comme tous dons parfaits : Qui donc impunément dérangea ton ouvrage ?         Quel pouvoir malfaisant t’outrage         En paralysant tes bienfaits ? Pourquoi, parmi nos voix, tant de voix rejetées ? Pour un fruit qui mûrit tant de fleurs avortées ? Tant de grains échappés à l’épi du glaneur ? D’où vient que sans profit tout ce bien s’éparpille,         Et que la main du sort gaspille         Tant de bonheurs pour un bonheur ? L’âme demande en vain, rebelle et curieuse, Quelle est de cette loi la clef mystérieuse. Nul effort jusque là n’est encor parvenu : Toujours il faut souffrir dans un but qu’on ignore,         Vieillir en le cherchant encore,         Et mourir sans l’avoir connu !..

 

Delphine GAY (1804-1855).

 

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