22 avril, 2012

La plainte (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:39

 

      Un jour, la femme d’un pauvre bédouin dit à son mari, pleine d’aigreur :
      « Nous souffrons sans cesse de la pauvreté et du besoin. Le chagrin est notre lot tandis que le plaisir est celui des autres. Nous n’avons pas d’eau, mais que des larmes. La lumière du soleil est notre seul vêtement et le ciel nous sert d’édredon. Il m’arrive parfois de prendre la pleine lune pour un morceau de pain. Même les pauvres ont honte devant notre pauvreté. Quand nous avons des invités, j’ai envie de leur voler leurs vêtements tandis qu’ils dorment. »
      Son mari lui répondit :
      « Jusqu’à quand vas-tu continuer à te plaindre ? Plus de la moitié de ta vie est déjà écoulée. Les gens sensés ne se préoccupent pas du besoin et de la richesse car tous deux passent comme la rivière. Dans cet univers, il est bien des créatures qui vivent sans se soucier de leur subsistance. Le moustique comme l’éléphant fait partie de la famille de Dieu. Tout cela n’est que vain souci. Tu es ma femme et un couple doit être assorti. Puisque moi, je suis satisfait, pourquoi es-tu si chagrine ? »
      La femme se mit à crier :
      « Ô toi qui prétends être honnête ! Tes idioties ne m’impressionnent plus. Tu n’es que prétention. Vas-tu continuer longtemps encore à proférer de telles insanités ! Regarde-toi : la prétention est une chose laide, mais pour un pauvre, c’est encore pire. Ta maison ressemble à une toile d’araignée. Tant que tu continueras à chasser le moustique dans la toile de ta pauvreté, tu ne seras jamais admis auprès du sultan et des beys. »
      L’homme répliqua :
      « Les biens sont comme un chapeau sur la tête. Seuls les chauves en ont besoin. Mais ceux qui ont de beaux cheveux frisés peuvent fort bien s’en passer ! »
      Voyant que son mari se mettait en colère, la femme se mit à pleurer car les larmes sont les meilleurs pièges des femmes. Elle commença à lui parler avec modestie :
      « Moi, je ne suis pas ta femme ; je ne suis que la terre sous tes pieds. Tout ce que j’ai, c’est-à-dire mon âme et mon corps, tout cela t’appartient. Si j’ai perdu ma patience au sujet de notre pauvreté, si je me lamente, ne crois pas que ce soit pour moi. C’est pour toi ! »
      Bien que dans l’apparence les hommes l’emportent sur les femmes, en réalité, ce sont eux les vaincus sans aucun doute. C’est comme pour l’eau et le feu, car le feu finit toujours par vaporiser l’eau.
      En entendant ces paroles, le mari s’excusa auprès de sa femme et dit :
      « Je renonce à te contredire. Dis-moi ce que tu veux. »
      La femme lui dit :
      « Un nouveau soleil vient de se lever. C’est le calife de la ville de Bagdad. Grâce à lui, cette ville est devenue un lieu de printemps. Si tu parvenais jusqu’à lui, peut-être que, toi aussi, tu deviendrais un sultan. »
      Le bédouin s’écria :
      « Mais, sous quel prétexte pourrais-je m’introduire auprès du calife ? Aucune oeuvre d’art ne peut se faire sans outil ! »
      Sa femme lui dit :
      « Sache que les outils relèvent de la prétention. Il n’y faut que ta modestie. »
      Le bédouin dit :
      « Il me faut quelque chose pour témoigner de ma pauvreté car les paroles ne suffisent pas. »
      La femme :
      « Voici une cruche remplie de l’eau du puits. C’est tout notre trésor. Prends-la et va l’offrir au sultan, et dis-lui bien que tu ne possèdes rien d’autre. Dis-lui encore qu’il peut recevoir bien des cadeaux mais que cette eau, par sa pureté, lui apportera le réconfort de l’âme. »
      Le bédouin fut séduit par cette idée :
      « Un tel cadeau, personne d’autre ne peut l’offrir ! »
      Sa femme, qui ne connaissait pas la ville, ignorait que le Tibre passait devant le palais du sultan. Le bédouin dit à sa femme :
      « Couvre cette cruche afin que le sultan rompe son jeûne avec cette eau ! »
      Et, accompagné des prières de sa femme, l’homme arriva sain et sauf dans la ville du calife. Il y vit bien des miséreux qui recevaient les faveurs du sultan. Il se présenta au palais. Les serviteurs du sultan lui demandèrent s’il avait fait un agréable voyage et le bédouin leur expliqua qu’il était fort pauvre et qu’il avait fait ce voyage dans l’espoir d’obtenir les faveurs du sultan. On l’admit donc dans la cour du calife et il apporta la cruche devant ce dernier.
      Quand il l’eut écouté, le calife ordonna que l’on remplisse sa cruche d’or. Il lui fit remettre des vêtements précieux. Puis il demanda à un de ses serviteurs de l’emmener au bord du Tibre et de l’embarquer sur un bateau.
      « Cet homme, dit-il, a voyagé par la route du désert. Par la rivière, le chemin du retour sera plus court. »
      Alors qu’il possédait un océan, le sultan accepta donc quelques gouttes d’eau pour les changer en or.
      Celui qui aperçoit un petit ruisseau de l’océan de vérité doit d’abord casser sa cruche.

 

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