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8 janvier, 2012

La princesse rebelle (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 19:22

 

     Il était une fois un roi qui était convaincu que les enseignements qu’il avait reçus et les croyances auxquelles il tenait étaient conformes à la vérité. Homme juste à bien des égards, mais homme aux idées courtes. Ayant fait venir ses trois filles, il leur dit : « Tout ce que je possède est à vous. Je suis l’auteur de vos jours. Votre avenir, et, partant, votre destinée sont déterminés par ma volonté. »
Persuadées que leur père disait vrai, deux des jeunes filles acquiescèrent avec empressement. La troisième fit observer :
     « Je dois remplir les devoirs de mon état, et donc obéir aux lois, mais je ne puis croire que ma destinée soit à jamais tributaire de vos opinions.
     – C’est ce que nous verrons », dit le roi. Ordre fut donné aux gardes d’emprisonner la princesse rebelle dans une cellule étroite où elle se morfondit des années. Pendant ce temps, le roi et ses filles obéissantes dilapidèrent les biens dont la princesse aurait dû disposer.
     « Cette fille est en prison : j’ai voulu qu’il en soit ainsi, se dit le roi. Pour tout esprit logique, c’est la preuve suffisante que c’est ma volonté, non la sienne, qui détermine sa destinée. »
     Quand les habitants du royaume apprirent dans quelle situation se trouvait la princesse, ils pensèrent : « Elle a dû faire ou dire quelque chose de déraisonnable pour qu’un souverain à qui nous n’avons rien à reprocher traite ainsi la chair de sa chair. » Car ils n’étaient pas arrivés au point où ils auraient pu ressentir le besoin de contester la prétention du roi d’agir toujours avec justesse.
     Celui-ci venait de temps en temps rendre visite à sa fille. La détention l’avait minée, elle était d’une pâleur extrême ; mais elle refusait de changer d’attitude.
     Il finit par perdre patience :
     « Si vous restez dans mon royaume, lui dit-il, ce défi à mon autorité ne fera qu’aggraver mon mécontentement et paraîtra affaiblir mes droits. Je pourrais vous tuer, mais je suis clément : je vais vous exiler dans la région reculée qui s’étend en bordure de mes territoires : elle n’est peuplée que d’animaux sauvages et de parias excentriques incapables de survivre dans notre société rationnelle. Là, vous verrez bien si vous pouvez vivre séparée de votre famille et, au cas où vous le pourriez, si vous préférez cette existence à la nôtre. »
     Par décret royal, la princesse fut conduite aux confins du royaume. Elle se retrouva livrée à elle-même dans un environnement inconnu qui ressemblait si peu au milieu où elle avait été élevée. Elle apprit qu’une grotte pouvait être aménagée, que les noix, les noisettes, les amandes et les fruits ne se trouvaient pas seulement sur les plateaux d’argent, que la chaleur provenait du soleil. Cette région avait un climat, un mode d’existence qui lui étaient particuliers.
     Elle mit un certain temps à organiser sa vie. Maintenant, elle puisait l’eau aux sources, cueillait les plantes, faisait du feu chaque fois qu’elle trouvait un arbre fumant.
     « Voilà une vie, se dit-elle, dont les éléments vont ensemble, forment un tout. Pourtant, qu’on les prenne isolément ou collectivement, ils ne sont pas soumis à l’autorité du roi mon père. »
     Un jour, un voyageur égaré, jeune homme aussi riche qu’ingénieux, rencontra par hasard la princesse exilée, s’en éprit et la ramena dans son pays, où ils se marièrent.
     Après un certain temps, les jeunes gens décidèrent de retourner dans la région sauvage où ils s’étaient connus pour y construire une ville. Dans cette ville, vaste et prospère, leur sagesse, leur ingéniosité et leur foi s’exprimèrent jusqu’au plus haut degré possible. Les « excentriques » et autres parias, dont beaucoup passaient pour fous, s’harmonisèrent pleinement et utilement avec l’existence riche et variée qu’on y menait.
     La ville et ses alentours étaient maintenant renommés dans le monde entier. Ce nouveau royaume surpassa bientôt en puissance et en beauté celui du père de la princesse. Le pouvoir suprême fut confié aux deux époux par ses habitants unanimes.
     Le père de la princesse rebelle décida enfin de se rendre en ce lieu étrange et mystérieux surgi du désert et peuplé, au moins en partie, par ceux que lui et ses pareils méprisaient.
     Il s’avança lentement, la tête inclinée, vers le double trône où le jeune couple avait pris place. Quand il leva les yeux pour rencontrer le regard des deux souverains, dont la réputation de justice et de compréhension dépassait de loin la sienne, il put saisir ce que lui murmurait sa fille :
     « Vous voyez, père, chaque homme, chaque femme, a sa destinée et le droit de choisir. »

 

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Une réponse à “La princesse rebelle (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Le sultan Saladin, selon un manuscrit soufique, rencontra le grand maître Ahmed el-Rifaï, fondateur de l’Ordre rifaï (l’Ordre des derviches hurleurs), et lui posa plusieurs questions. Ahmed el-Rifaï raconta « l’histoire de la princesse rebelle » en réponse à celle-ci :
    « Sur quoi te fondes-tu pour dire que l’autorité de la loi est insuffisante, qu’elle n’est pas capable à elle seule de faire régner le bonheur et la justice ? »
    La rencontre eut lieu en 1174.
    Cette histoire, que l’on retrouve dans d’autres traditions, a été utilisée depuis pour illustrer la possibilité ouverte à l’homme d’ »un état de conscience différent ».

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