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29 juin, 2012

La prostituée, Évariste CARRANCE

Classé dans : — unpeudetao @ 6:52

 

Voulez-vous m’écouter, Monsieur le Commissaire ?
Mon histoire n’est point méchante ou téméraire :
Vos agents m’ont surprise et conduite en prison,
Car la faiblesse a tort, et la force a raison.

 

Avant de condamner, on doit toujours entendre !
Mon état fait horreur ! j’en conviens ! je dois vendre
Mon corps pour quelques sous, et je vais, chaque jour,
Flétrir les mots sacrés de tendresse et d’amour ;

 

Mais ne comprenez-vous ce qu’il en coûte à l’âme,
Avant de s’engager dans cette route infâme ?
Écoutez !.. Le travail s’arrête brusquement ;
On connaît de la faim l’indicible tourment ;

 

On râle auprès de vous.. alors, la mère abdique,
Et pour sauver l’enfant, devient.. femme publique !
Mon récit sera court, c’est un récit poignant !
Avez-vous jamais vu pleurer un pauvre enfant

 

Que la faim courbe en deux sur un grabat de paille ?
Ah ! personne ne rit et personne ne raille.
C’est une chose triste, allez ; on sent le cœur
Qui se laisse envahir par la sombre terreur.

 

Dieu s’efface et n’est plus que l’esprit des ténèbres ;
Les rayons du soleil sont pâles et funèbres ;
Vous criez.. votre enfant se meurt !
Ô désespoir !

 

Vous avez trente fois fouillé dans le tiroir
Qui gardait autrefois votre épargne modeste ;
Mais le tiroir est vide et pas un sou ne reste :
Pas de pain, pas de feu, le petit va mourir !

 

Sur le cours, on entend les amis du plaisir.
Ils sont heureux.. ils ont du pain pour la famille.
Mon petit va mourir.. comme son regard brille !
À me faire un adieu suprême il se résout ;

 

La fièvre a redressé son corps, il est debout ;
Il s’approche de moi, chancelant et livide ;
Il vient.. entendez-vous de cette lèvre aride
S’échapper ces deux mots : J’AI FAIM ! entendez-vous !

 

J’entendis cet appel, et, tombant à genoux,
Je demandai pardon à l’être chaste et frêle.
Oh ! Monsieur, je me dis que j’étais criminelle,
Et, ne pouvant répondre au cri de mon enfant,

 

Je lui donnai, tremblante, un verre de mon sang !
Mon fils se ranima, – comme un sourire d’ange,
Effleura ce visage à la pâleur étrange :
Je le vis s’endormir presque calme et vermeil.

 

Moi, tandis qu’il dormait, j’attendais le réveil,
Car la terrible faim, un instant assouvie,
Allait venir encor. – Oh ! l’implacable envie,
Contre tous les puissants contre tous les heureux,

 

Me torturait – Le ciel me paraissait affreux.
De grands nuages noirs la lune était voilée..
Je descendis alors, pieds nus, échevelée,
Et devant un passant, je m’arrêtai soudain !

 

Le passant prit mon corps et me donna du pain
Et depuis, chaque soir que le besoin nous compte,
Je nourris mon enfant du produit de ma honte !
Et, rêvant quelquefois à l’honnête passé,

 

Je sers d’amusement à ce monde insensé.
Ouvrez-moi la prison, Monsieur le Commissaire,
Mon récit est fini ; – Je connais mon affaire :
Deux mois sans voir l’enfant !

 

Si l’on savait combien
Je l’aime, ce petit, c’est mon unique bien ;
C’est, en mon cœur meurtri, le seul amour qui vibre !
Le Commissaire dit : Femme, vous êtes libre !

 

Évariste CARRANCE (Né en 1840).

 

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