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24 février, 2014

La Providence à l’homme, Alphonse de LAMARTINE

Classé dans : — unpeudetao @ 5:52

Quoi ! le fils du néant a maudit l’existence ! Quoi ! tu peux m’accuser de mes propres bienfaits ! Tu peux fermer tes yeux à la magnificence             Des dons que je t’ai faits !

 

Tu n’étais pas encor, créature insensée, Déjà de ton bonheur j’enfantais le dessein ; Déjà, comme son fruit, l’éternelle pensée             Te portait dans son sein.

 

Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire ; Je préparais les temps selon ma volonté. Enfin ce jour parut ; je dis : Nais pour ma gloire             Et ta félicité !

 

Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente, Ne livra pas mon œuvre aux chances du hasard ; J’échauffai de tes sens la sève languissante,             Des feux de mon regard.

 

D’un lait mystérieux je remplis la mamelle ; Tu t’enivras sans peine à ces sources d’amour. J’affermis les ressorts, j’arrondis la prunelle             Où se peignit le jour.

 

Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée, Comme tes yeux au jour, s’ouvrit à la raison : Tu pensas ; la parole acheva ta pensée,             Et j’y gravai mon nom.

 

En quel éclatant caractère       Ce grand nom s’offrit à tes yeux !       Tu vis ma bonté sur la terre,       Tu lus ma grandeur dans les cieux !       L’ordre était mon intelligence ;       La nature, ma providence ;       L’espace, mon immensité !       Et, de mon être ombre altérée,       Le temps te peignit ma durée,       Et le destin, ma volonté !

 

Tu m’adoras dans ma puissance,       Tu me bénis dans ton bonheur,       Et tu marchas en ma présence       Dans la simplicité du cœur ;       Mais aujourd’hui que l’infortune       A couvert d’une ombre importune       Ces vives clartés du réveil,       Ta voix m’interroge et me blâme,       Le nuage couvre ton âme,       Et tu ne crois plus au soleil.

 

« Non, tu n’es plus qu’un grand problème       Que le sort offre à la raison ;       Si ce monde était ton emblème,       Ce monde serait juste et bon. »       Arrête, orgueilleuse pensée ;       À la loi que je t’ai tracée       Tu prétends comparer ma loi ?       Connais leur différence auguste :       Tu n’as qu’un jour pour être juste,       J’ai l’éternité devant moi !

 

Quand les voiles de ma sagesse       À tes yeux seront abattus,       Ces maux, dont gémit ta faiblesse,       Seront transformés en vertus,       De ces obscurités cessantes       Tu verras sortir triomphantes       Ma justice et ta liberté ;       C’est la flamme qui purifie       Le creuset divin où la vie       Se change en immortalité !

 

Mais ton cœur endurci doute et murmure encore ; Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés, Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore             De l’éternelle aurore             Les célestes clartés !

 

Attends ; ce demi-jour, mêlé d’une ombre obscure, Suffit pour te guider en ce terrestre lieu : Regarde qui je suis, et marche sans murmure,             Comme fait la nature             Sur la foi de son Dieu.

 

La terre ne sait pas la loi qui la féconde ; L’océan, refoulé sous mon bras tout-puissant, Sait-il comment au gré du nocturne croissant             De sa prison profonde             La mer vomit son onde,             Et des bords qu’elle inonde             Recule en mugissant ?

 

Ce soleil éclatant, ombre de ma lumière, Sait-il où le conduit le signe de ma main ? S’est-il tracé soi-même un glorieux chemin ?             Au bout de sa carrière,             Quand j’éteins sa lumière,             Promet-il à la terre             Le soleil de demain ?

 

Cependant tout subsiste et marche en assurance. Ma voix chaque matin réveille l’univers ! J’appelle le soleil du fond de ses déserts :             Franchissant la distance,             Il monte en ma présence,             Me répond, et s’élance             Sur le trône des airs !

 

Et toi, dont mon souffle est la vie ;       Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,       Peux-tu craindre que je t’oublie,       Homme, roi de cet univers ?       Crois-tu que ma vertu sommeille ?       Non, mon regard immense veille       Sur tous les mondes à la fois !       La mer qui fuit à ma parole,       Ou la poussière qui s’envole,       Suivent et comprennent mes lois.

 

Marche au flambeau de l’espérance       Jusque dans l’ombre du trépas,       Assuré que ma providence       Ne tend point de piège à tes pas.       Chaque aurore la justifie,       L’univers entier s’y confie,       Et l’homme seul en a douté !       Mais ma vengeance paternelle       Confondra ce doute infidèle       Dans l’abîme de ma bonté.

 

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869).

 

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