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8 avril, 2012

La résurrection des corps, Charles PÉGUY

Classé dans : — unpeudetao @ 15:17

 

Femme, vous m’entendez : quand les âmes des morts
S’en reviendront chercher dans les vieilles paroisses,
Après tant de bataille et parmi tant d’angoisses,
Le peu qui restera de leur malheureux corps ;

 

Et quand se lèveront dans les champs de carnage
Tant de soldats péris pour des cités mortelles,
Et quand s’éveilleront du haut des citadelles
Tant de veilleurs sortis d’un terrible hivernage ;

 

Et quand s’éveilleront, d’un terrible réveil,
Tant de guetteurs assis au faîte de la tour,
Et quand les chambellans et les dames d’atour
S’arracheront des bras de l’antique sommeil ;

 

Quand tout ne sera plus que poussière et que cendre,
Quand se réveillera la belle au bois dormant,
Quand le page et la reine et le prince charmant
Diront : C’est le grand jour ; ô maître, il faut descendre ;

 

Et quand tous trembleront, et de la même transe,
Disant : L’heure est sonnée, il est temps de paraître ;
Et quand le roi Louis et quand le roi de France
Ne sera plus qu’un pauvre et qu’un malheureux être ;

 

Quand ne sonnera plus la cloche du baptême,
Et l’entrée à la messe et le saint sacrement,
Et la jeune promesse et le grave serment,
Et l’automne fleuri de grave chrysanthème ;

 

Quand ne sonneront plus les temporelles vêpres
Et l’entrée à la messe et l’auguste salut,
Et quand apparaîtra dans un âge absolu
L’éternel, le hideur des temporelles lèpres ;

 

Quand on ne verra plus vers les jours de Noël
Dans la paille et l’espace et l’étable et le temps
Naître le dernier-né des enfants d’Israël,
Et Joseph le couver de regards importants ;

 

Quand on ne verra plus dans une pauvre auberge
Naître le plus secret et le plus grand des rois,
Quand on ne verra plus saint Joseph et la Vierge
Veiller sur un poupon qui joue avec sa croix,

 

Quand on ne verra plus dans une pauvre crèche
Sommeiller un bambin devant l’âne et le boeuf,
Et trois pauvres bergers lui mettre un manteau neuf
Pour le sauver du vent qui souffle par la brèche ;

 

Et quand sur le parvis des hautes cathédrales
Les peuples libérés des vastes nécropoles,
Dans Paris et dans Reims et dans les métropoles
Transporteront l’horreur des chambres sépulcrales ;

 

Quand l’homme relevé de la plus vieille tombe
Écartera la ronce et les fleurs du hallier,
Quand il remontera le vétuste escalier
Où le pied du silence à chaque pas retombe ;

 

Quand l’homme reviendra dans son premier village
Chercher son ancien corps parmi ses compagnons
Dans ce modeste enclos où nous accompagnons
Les morts de la paroisse et ceux du voisinage ;

 

Quand il reconnaîtra ceux de son parentage
Modestement couchés à l’ombre de l’église,
Quand il retrouvera sous le jaune cytise
Les dix-huit pieds carrés qui faisaient son partage ;

 

Quand vos enfants perdus, aïeule volontaire,
Chemineront le long de leurs anciens labours,
Et quand ils passeront le long des anciens jours,
Et sur le beau chemin devant le presbytère ;

 

Quand ils s’avanceront dans la nuit éternelle,
Encor tout étonnés ainsi d’être dans leur corps,
Et dans l’ancien scrupule et dans l’ancien remords,
Et d’être retournés dans la raideur charnelle ;

 

Et d’être maladroits et perdus dans ces membres,
Et tout embarrassés dans ces remembrements,
Comme un roi qui revient et se perd dans ses chambres
Et ne reconnaît plus ses beaux appartements ;

 

Quand ils iront en bande et les curés en tête,
Quand ils contempleront le dernier tribunal,
Quand ils chemineront tout le long du canal,
Comme ils allaient en bande aux jours de grande fête ;

 

Aïeule du lépreux et du grand sénéchal,
Saurez-vous retrouver dans cet encombrement,
Pourrez-vous allumer dans cet égarement
Pour éclairer leurs pas quelque pauvre fanal,

 

Aurez-vous retrouvé dans vos forces décrues
Le peu qu’il en fallait pour mener cette troupe
Et pour mener ce deuil et pour mener ce groupe
Dans le recordement des routes disparues ?

 

Charles PÉGUY (1873-1914).

 

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