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25 février, 2016

La Seine a rencontré Paris, Jacques PRÉVERT

Classé dans : — unpeudetao @ 5:49

Qui est la

Toujours là dans la ville

Et qui pourtant sans cesse arrive

Et qui pourtant sans cesse s’en va

C’est un fleuve

répond un enfant

un devineur de devinettes

Et puis l’œil brillant il ajoute

Et le fleuve s’appelle la Seine

Quand la ville s’appelle Paris

et la Seine c’est comme une personne

Des fois elle court elle va très vite

elle presse le pas quand tombe le soir

Des fois au printemps elle s’arrête

et vous regarde comme un miroir

et elle pleure si vous pleurez

ou sourit pour vous consoler

et toujours elle éclate de rire

quand arrive le soleil d’été

La Seine dit un chat

c’est une chatte

elle ronronne en me frôlant

Ou peut-être que c’est une souris

qui joue avec mois puis s’enfuit

La Seine c’est une belle fille de dans le temps

une jolie fille du French Cancan

dit un très vieil Old Man River

un gentleman de la misère

et dans l’écume du sillage

d’un lui aussi très vieux chaland

il retrouve les galantes images

du bon vieux temps tout froufroutant

La Seine

dit un manœuvre

un homme de peine de rêves de muscles et de sueur

La Seine c’est une usine

La Seine c’est le labeur

En amont en aval toujours la même manivelle

des fortunes de pinard de charbon et de blé

qui remontent et descendent le fleuve

en suivant le cours de la Bourse

des fortunes de bouteilles et de verre brisé

des trésors de ferraille rouillée

de vieux lits-cages abandonnés

ré-cu-pé-rés

La Seine

c’est une usine

même quand c’est la fraicheur

c’est toujours le labeur

c’est une chanson qui coule de source

Elle a la voix de la jeunesse

dit une amoureuse en souriant

une amoureuse du Vert-Galant

Une amoureuse de l’ile des cygnes

se dit la même chose en rêvant

La Seine

je la connais comme si je l’avais faite

dit un pilote de remorqueur au bleu de chauffe

tout bariolé

tout bariolé de mazout et de soleil et de fumée

Un jour elle est folle de son corps

elle appelle ca le mascaret

le lendemain elle roupille comme un loir

et c’est tout comme un parquet bien briqué

Scabreuse dangereuse tumultueuse et rêveuse

par-dessus le marché

Voilà comment qu’elle est

Malice caresse romance tendresse caprice

vacherie paresse

Si ca vous intéresse c’est son vrai pedigree

La Seine

c’est un fleuve comme un autre

dit d’une voix désabusée un monsieur correct et

blasé

l’un des tout premiers passagers du grand tout

dernier bateau-mouche touristique et pasteurisé

un fleuve avec des ponts des docks des quais

un fleuve avec des remous des égouts et de temps à

autre un noyé

quand  ce n’est pas un chien crevé

avec des pécheurs à la ligne

et qui n’attrapent rien jamais

un fleuve comme un autre et je suis le premier à le

déplorer

Et la Seine qui l’entend sourit

et puis s’éloigne en chantonnant

Un fleuve comme un autre comme un autre comme

un autre

un cours d’eau comme un autre cours d’eau

d’eau des glaciers et des torrents

et des lacs souterrains et des neiges fondues

des nuages disparus

Un fleuve comme un autre

comme la Durance ou le Guadalquivir

ou l’Amazone ou la Moselle

le Rhin la Tamise ou le Nil

Un fleuve comme le fleuve Amour

comme le fleuve Amour

chante la Seine épanouie

et la nuit la Voix lactée l’accompagne de sa tendre

rumeur dorée

et aussi la voix ferrée de son doux fracas coutumier

Comme le fleuve Amour

vous l’entendez la belle

vous l’entendez roucouler

dit un grand seigneur des berges

un estivant du quai de la Râpée

le fleuve Amour tu parles si je m’en balance

c’est pas un fleuve la Seine

c’est l’amour en personne

c’est ma petite rivière à moi

mon petit point du jour

mon petit tour du monde

les vacances de ma vie

Et le Louvre avec les Tuileries la Tour Eiffel la Tour

Pointue et Notre-Dame de l’Obélisque

la gare de Lyon ou d’Austerlitz

c’est mes châteaux de la Loire

la Seine

c’est ma Riviera

et moi je suis son vrai touriste

Et quand elle coule froide et nue en hurlante plainte

contre inconnu

faudrait que j’aie mauvaise mémoire

pour l’appeler détresse misère ou désespoir

Faut tout de même pas confondre les contes de fées et

les cauchemars

Aussi

quand dessous le Pont-Neuf le vent du dernier jour

soufflera ma bougie

quand je me retirerai des affaires de la vie

quand je serai définitivement à mon aise

au grand palace des allongés

à Bagneux au Père-Lachaise

je sourirai et me dirai

Il était une fois la Seine

il était une fois

il était une fois l’amour

il était une fois le malheur

et une autre fois l’oubli

Il était une fois la Seine

il était une fois la vie

Jacques PRÉVERT (1900-1977).

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