• Accueil
  • > L’accroissement du besoin (Conte soufi)

24 octobre, 2011

L’accroissement du besoin (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:00

     Le souverain du Turkestan écoutait un soir un derviche lui conter des histoires, lorsqu’il s’avisa de le questionner sur Khidr.
     « Khidr, dit le derviche, se manifeste en réponse au besoin. Saisis le pan de son manteau quand il apparaîtra, et tu connaîtras toutes choses.
     – Cela peut-il arriver à quiconque ? demanda le souverain.
     – À quiconque en est capable », répondit le derviche.
     « Qui pourrait en être plus « capable » que moi ? » pensa le souverain.
     Il fit proclamer par ses hérauts : Celui qui me présentera Khidr l’Invisible, le grand Protecteur des hommes, je le comblerai de richesses.
     Quand il entendit cela, le vieux Bakhtiar eut une idée.
     « J’ai un plan, dit-il à sa femme. Bientôt nous serons riches. Il me faudra mourir peu après, mais ça n’a pas d’importance, notre fortune assurera ton avenir. »
     Bakhtiar se rendit à la cour et dit au souverain :
     « Donnez-moi mille pièces d’or, et d’ici quarante jours j’aurais trouvé Khidr.
     – Si tu trouves Khidr, répondit le souverain, tu auras dix fois mille pièces d’or. Sinon, tu mourras. Je te ferai exécuter ici-même : cela servira d’avertissement à ceux qui pensent pouvoir se jouer des rois. »
     Bakhtiar accepta les conditions. Il revint chez lui et donna l’or à sa femme :
     « Avec ça, lui dit-il, tu es tranquille pour le restant de ton existence. »
     Les jours qu’il lui restait à vivre, il les vécut dans le silence et la contemplation, se préparant pour l’autre vie.
     Le quarantième jour, il se présenta devant le souverain.
     « Majesté, dit-il, votre avidité vous a conduit à penser que l’argent pourrait faire venir Khidr. Mais Khidr, à ce que l’on rapporte, ne se manifeste pas en réponse à un don motivé par l’avidité. »
     Le souverain s’emporta :
     « Misérable ! Tu vas le payer de ta vie ! Qui es-tu pour te jouer des aspirations d’un roi ?
     – Selon la légende, dit Bakhtiar, tout homme peut rencontrer Khidr, mais la rencontre n’est fructueuse que si ses intentions sont justes. Khidr, dit-on aussi, ne vient voir un homme que dans la mesure et pour le laps de temps où cet homme mérite qu’il se consacre à lui. C’est là quelque chose sur quoi ni vous ni moi n’avons le moindre pouvoir.
     – En voilà assez ! tonna le roi. Ces arguties ne prolongeront pas ta vie ! Il ne reste plus qu’à demander conseil à mes ministres ici présents quant à la meilleure manière de te mettre à mort. »
     Il se tourna vers le Premier vizir :
     « Comment cet homme doit-il mourir ?
     – Qu’il soit grillé vif ! Cela servira d’avertissement », dit le Premier vizir.
     L’ordre des préséances voulait que le Second vizir prît ensuite la parole.
     « Qu’on lui arrache les membres un à un ! » prononça-t-il.
     Le Troisième vizir livra le fond de sa pensée :
     « C’est parce que cet homme manque du nécessaire qu’il est obligé de tricher pour subvenir aux besoins de sa famille. »
     Dès que le Troisième vizir eut parlé, un vieux sage qui était entré dans la salle du conseil sans attirer l’attention dit à haute voix :
     « Chacun émet l’avis qui correspond à ses préjugés cachés permanents.
     – Que veux-tu dire ? demanda le souverain.
     – Je veux dire que le Premier vizir a débuté dans la vie comme boulanger. Aussi préconise-t-il de faire cuire ce malheureux. Le Second vizir était boucher autrefois, alors il propose de l’écarteler. Le Troisième vizir, qui a étudié l’art de gouverner, comprend quel est le fond de l’affaire.
     « Notez deux choses :
     « Khidr apparaît et sert chaque homme en fonction de sa capacité à tirer profit de sa venue.
     « Ce Bakhtiar, que j’appellerai Baba en témoignage de son sacrifice, a été poussé par le désespoir à faire ce qu’il a fait. Il a accru son besoin : c’est ainsi qu’il m’a obligé à vous apparaître. »
     Tous les yeux étaient fixés sur le vieux sage : sous leurs yeux il disparut.
     Le roi médita les paroles de Khidr. Il alloua à Bakhtiar une rente à vie. Les deux premiers vizirs furent destitués. Bakhtiar Baba et sa femme, reconnaissants, restituèrent les mille pièces d’or au trésor royal.

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

Une réponse à “L’accroissement du besoin (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Selon la tradition, Bakhtiar Baba était un sage soufi qui menait une vie effacée au Khorassan jusqu’aux événements relatés ci-dessus.
    Cette histoire, également attribuée à beaucoup d’autres maîtres soufis, illustre le concept de l’ »entrelacement » des aspirations humaines avec un autre domaine d’existence. Khidr est le lien entre ces deux sphères.

    Le titre de l’histoire est emprunté au fameux poème de Jalaludin Rumi :
    De la nécessité naissent de nouveaux organes de perception.
    Homme, accrois ton besoin, afin d’accroître ta perception.

Laisser un commentaire

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose