14 juin, 2012

Le livre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:59

 

      Un jeune homme allait bientôt se marier. Son futur beau-père était un religieux prosaïque, insupportablement pieux.
      Le jeune homme alla trouver son mentor soufi. Il lui demanda comment l’on pourrait indiquer au vieil homme le Chemin de la Compréhension.
      « Le Chemin lui sera indiqué, dit le sage.
      – Mais de quelle manière ?
      – La question a été formulée, la réponse viendra, la question est irrecevable, dit le soufi.
      – Alors, comment devrais-je me comporter avec mon beau-père.. si cette question-là est légitime ? demanda le jeune marié.
      – Supporte-le. »
      Après que le mariage eut été célébré, les jeunes gens allèrent s’installer dans leur nouvelle maison. Le religieux les accompagnait, portant sur son dos un énorme coffret relié en cuir, avec ces mots inscrits dessus : La Sainte Récitation.
      Les nouveaux mariés mirent le coffret sur une étagère et le laissèrent là.
      Quelques mois plus tard, les choses commencèrent à mal tourner pour le jeune homme. Il perdit son emploi, son maigre capital fondit très vite. Il pensa alors à s’adresser à son beau-père : celui-ci avait de la fortune, il pourrait l’aider à monter une petite affaire et à s’acquitter de dettes de plus en plus lourdes.
      « Mais oui ! adresse-toi à ton beau-père », conseilla le sage soufi.
      Le jeune homme écrivit une lettre où il donnait au père de sa femme un aperçu de sa situation. Le vieil homme arriva sans délai, accompagné du juge et de deux autres experts.
      Quand tout le monde fut réuni dans le salon, le vieil homme se tourna vers son gendre.
      « Si tout va aussi mal aujourd’hui pour toi, sermonna-t-il d’une voix chevrotante, c’est qu’à l’évidence tu n’observes pas la Loi sacrée, la sharia. »
      Ce disant il pointait son index vers le coffret censé contenir le Coran. U demanda qu’on le descende de l’étagère et qu’on l’ouvre.
      « Mais pourquoi dire que nous faisons peu de cas de la Loi ? s’enquit le jeune homme.
      – Tu ne lis pas les Écritures », trancha son beau-père.
      De fait, quand le coffret fut ouvert, chacun put constater qu’il était rempli de pièces d’or.
      Le jeune homme fit alors observer :
      « Mais n’est-il pas dit que « la connaissance vaut mieux que la lecture » ? »
      Et il expliqua qu’il connaissait le Coran par cœur.
      Le juge intervint à son tour.
      « Tu m’as amené ici, dit-il au beau-père, pour que je me prononce sur la question de savoir si ces jeunes gens sont de pieux musulmans. Je ne peux certainement pas dire que tu aies quoi que ce soit à reprocher à ton gendre.
      – Non, en effet, dit le patriarche, et je me repens sincèrement, car ce jeune homme, qui, jusqu’à aujourd’hui, s’est abstenu par modestie de mettre en avant son érudition, m’a montré qu’il est meilleur savant que moi, tant en ce qui concerne la conduite qu’en ce qui concerne le savoir. Je m’avoue battu. Dorénavant je m’efforcerai d’apprendre le Coran par cœur. »
      Les deux experts s’exclamèrent : « Excellente est son humilité, admirable la résolution qu’il a prise de parfaire son érudition !
      – Mais, fit remarquer le juge, ne dit-on pas aussi que « l’humilité publique cesse d’être de l’humilité dès l’instant qu’elle est exhibée » ?
      – Pourtant, qu’y a-t-il de mieux que suivre l’exemple de quelqu’un qui ne se contente pas de lire le Coran, mais s’est donné la peine de rapprendre par cœur? insista le patriarche.
      – Parce que l’exhibition est destructrice de l’accomplissement véritable, je te répondrai en privé », dit le juge.
      Le vieil homme, l’ayant entendu, déclara :
      « Sans cela, je serais devenu quelqu’un dont le savoir ne vient que des livres. Je suivrai à l’avenir le chemin des soufis, hommes d’être et de pratique. »
      Il devint un soufi. Sa vie a illuminé, et imprègne encore,
les pensées et les actes des Gens de la Voie.

      Voici ce que le juge avait dit au vieil homme : « Toi et tes pareils, les intellectuels, vous lisez le Coran. Le jeune homme le connaît par cœur. Mais ta fille, son épouse, elle pense et vit en accord avec le Livre, bien qu’elle ne sache ni lire, ni écrire, ni débattre, ni réciter. »

 

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Une réponse à “Le livre (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Personne ne vient chez le « derviche réclamer l’impôt foncier et la taxe d’habitation.
    Saadi.

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