12 mai, 2012

Le manteau (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:07

 

      Il était une fois un voyageur qui fit naufrage sur une île lointaine, qui n’avait jamais été explorée.
      Les insulaires, gens bienveillants, après l’avoir ramené sur le rivage, quasi noyé, s’occupèrent de lui, et il guérit grâce à leurs soins.
      Son attention commença bientôt d’être attirée par un fait étrange. Les habitants de l’île, par comparaison avec lui, avaient la mémoire courte, très courte en vérité. Il leur était, de ce fait, difficile d’enregistrer, de comparer et d’échanger informations et données d’expérience. Chaque génération devait donc tout réapprendre, et dans bien des cas chacun devait vivre la même chose maintes et maintes fois avant de pouvoir tirer profit de sa propre expérience.
      Le voyageur remarqua aussi que s’il portait le manteau dans lequel on l’avait enveloppé lorsqu’il avait échoué sur le sable, cela l’aidait à garder la mémoire : elle faiblissait sans cela de plus en plus.
      Il prit conscience du fait que le vêtement neutralisait d’une façon ou d’une autre l’ambiance du lieu, car c’était cette ambiance qui provoquait et entretenait l’amnésie.
      Ce manteau devint en quelque sorte, aux yeux des gens de l’île, qui le respectaient avant tout pour sa mémoire, « la robe d’honneur de l’étranger ».
      C’est alors qu’il décida de confectionner à leur intention des robes sur le modèle de la sienne. Il s’efforça de les persuader qu’il serait bon de les porter. Mais cela allait à l’encontre de leurs coutumes. Beaucoup, par ailleurs, étaient hostiles au port de ce vêtement qu’ils associaient au grand « pouvoir » dont leur visiteur était investi, à son statut supérieur.
      Il parvint toutefois à en inciter quelques-uns à porter la robe. Ceux-là, à condition qu’ils fassent en même temps l’effort souvent oublié de se rappeler, se trouvèrent désormais dotés de souvenirs.
      La plupart des habitants de l’île continuèrent de ne pas porter la robe. Certains l’affectionnaient au contraire, sans faire les efforts nécessaires. Avec le temps, tout ce qui resta réellement de ce savoir et de son application fut l’expression, propre à leur langue, « endosser le manteau », ou « revêtir la robe », qui dénotait la distinction et l’autorité.
      Comme tous les hommes, partout, les habitants de l’île avaient confondu distinction, autorité, élégance et prestige, avec ce qui en est la base : l’aptitude.
      L’île existe toujours. La population de l’île aussi. Le voyageur a poursuivi son chemin.
      Les robes de cérémonie continuent de remplir les fonctions décorative, ritualiste et de stimulation émotionnelle dont les gens pensent maintenant qu’elles leur sont inhérentes.

 

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Une réponse à “Le manteau (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Le sommeil est aux chasseurs ce que l’excitation est aux élèves.
    Proverbe.

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