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28 avril, 2012

Le pays des tortueux (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:38

 

      La contrée connue de nos jours sous le nom de Cachemire ne s’est pas toujours nommée ainsi. La légende veut qu’autrefois on l’appelait Béluristan, le Pays de Cristal. Le maître spirituel de ce pays était un pandit dont le nom est aujourd’hui tombé dans l’oubli. De partout on venait le voir, participer à ses exercices, s’imprégner de sa sagesse.
      Un descendant du Prophète, un mir, ainsi désigne-t-on les sayeds dans la région, se présenta un jour chez ce pandit. Il eut avec lui une ou deux conversations, puis se retira non loin de là, dans une haute vallée. « Il va essayer de me supplanter, dit le pandit, mais il y a peu de chances pour qu’il y réussisse : cela fait des siècles que notre sanctuaire est connu, en Orient comme en Occident. » Et il attendit de voir ce qu’allait faire le mir.
      Or celui-ci, loin de fonder un sanctuaire concurrent, organisa une fête foraine. Il y avait des escarpolettes, un marché aux mariages, des diseurs de bonne aventure et toutes sortes d’amuseurs. Cette entreprise de distraction populaire séduisit très vite les disciples du pandit. Délaissant le darshan de leur maître, ils vinrent chaque soir de plus en plus nombreux prendre part aux festivités. Les fleurs devant l’autel du sanctuaire se fanaient et n’étaient pas toujours remplacées.
      À la fin le pandit, qui n’avait plus qu’une poignée d’élèves, décida d’aller dire son fait au mir. Il gravit avec eux la colline jusqu’à la haute vallée.
      « Tu m’as enlevé mes gens par tromperie ! l’apostropha-t-il. Si au moins tu leur avais inculqué de bonnes manières et de bons principes, quelle qu’en soit la couleur ! Au lieu de cela, tu as introduit dans notre pays une forme de licence et d’abandon imprudent des valeurs spirituelles, qui nous jette dans la consternation. »
      Le mir répondit :
      « Tu n’as su ni apporter un peu de distraction à ces gens ni les attacher à ta personne. Le fait même de les appeler « mes gens » ne parle pas en ta faveur.
      « Si tu avais emprisonné leur esprit, ils m’auraient dénoncé comme un être malfaisant, proposant des activités néfastes. Mais tu ne l’as pas fait : là, au moins, tu as bien fait. Si tu avais, toutefois, fourni à « tes gens » autre chose que les divertissements que tu baptises « exercices », ils n’auraient pas aussi facilement accepté mon spectacle. Après tout, s’ils paient pour le mien, le tien est gratuit.
      – Non, dit le pandit, c’est plutôt qu’ils sont faibles de caractère : en leur proposant tes activités, tu as joué sur leur faiblesse.
      – S’ils sont faibles, répliqua le mir, et que tu ne puisses pas les fortifier, n’importe qui ou n’importe quoi « jouera sur cette faiblesse ». Pourquoi, au lieu d’être une force pour les faibles, es-tu un jouet pour les crédules ? « 
      C’est à ce moment-là que le pandit, dont cette expérience inhabituelle avait fait voler le calme en éclats, lança la malédiction « Kash-Mir ! » C’est ainsi que l’on prononçait localement les mots Kaj-Mir, Mir tordu, ou Guide tortueux.
      « Si c’est tortueux, dit le mir, alors j’aimerais que ce pays soit connu à l’avenir, question d’honneur, non plus sous le nom de Béluristan, mais sous celui de Kashmir (Cachemire), le Pays des Tortueux : de ceux qui emploient « des voies détournées ». »

 

(Darshan : Assemblée).
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Une réponse à “Le pays des tortueux (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Étudie les frelon auprès de ceux qui ont été piqués par eux.
    Proverbe

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