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15 juillet, 2011

Le sultan en exil (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 20:25

     On raconte qu’un sultan d’Égypte avait convoqué un congrès de savants. Comme on pouvait s’y attendre, une controverse s’engagea presque aussitôt. L’objet en était le Voyage nocturne du Prophète Mohammed. On dit qu’à cette occasion le Prophète fut conduit de son lit jusque dans les sphères célestes : pendant ce laps de temps, il vit le paradis et l’enfer, conféra avec Dieu quatre-vingt-dix mille fois, vécut bien d’autres expériences puis fut ramené à sa chambre alors que son lit était encore chaud. Une jarre pleine d’eau qui s’était renversée au moment de l’envol n’était pas encore vide quand le Prophète revint.
     Certains assuraient que c’était possible, selon une autre mesure du temps. Le sultan prétendait le contraire.
     Les sages avancèrent que tout est possible à la puissance divine. Le sultan n’en était pas persuadé.

 

     L’écho des discussions parvint au sheikh Shahabudin, qui se présenta immédiatement à la cour. Le sultan l’accueillit avec humilité.
     « J’entends procéder sans plus attendre à une démonstration, dit Shahabudin. Les deux interprétations sont incorrectes. Il existe des éléments démontrables qui peuvent donner une explication satisfaisante des traditions sans qu’il soit besoin de recourir à la spéculation grossière ou à une « logique » insipide et ignorante. »
     Les murs de la salle d’audience étaient percés de quatre fenêtres. Le sheikh ordonna qu’on en ouvrît une. Le sultan regarda au dehors. Sur la colline qui dominait la ville, il vit une armée d’envahisseurs, une myriade d’hommes en armes fonçant sur le palais. Il fut extrêmement effrayé.
     « Oublie cela, je te prie : ce n’est rien », dit le sheikh.
     Il ferma la fenêtre, la rouvrit : on ne voyait âme qui vive.
     Il ouvrit une autre fenêtre : la ville était la proie des flammes. Le sultan poussa un cri d’alarme.
     « Ne t’afflige pas, sultan, ce n’est rien », dit le sheikh. Il ferma la fenêtre, la rouvrit : pas la moindre trace d’incendie.
     Il ouvrit la troisième fenêtre : la ville était inondée, le flot menaçait le palais. Il ferma la fenêtre, la rouvrit : l’eau avait disparu.
     Quand la quatrième fenêtre fut ouverte, au lieu du désert habituel, tous virent un jardin paradisiaque, puis, comme précédemment, la scène s’évanouit.
     Le sheikh ordonna alors que l’on apporte un récipient plein d’eau. Il demanda au sultan d’y plonger la tête un instant. Sitôt qu’il eut obtempéré, le souverain se retrouva seul sur un rivage désert, dans une région qu’il ne connaissait pas.
     « Les pouvoirs magiques de ce sheikh perfide m’ont jeté là ! » se lamenta-t-il. Il entra en fureur et jura de se venger.
     Des bûcherons vinrent à sa rencontre, lui demandèrent qui il était. Comment leur décrire sa situation ? Il dit qu’il avait fait naufrage, et ces gens lui donnèrent des vêtements. Le sultan se mit en chemin, entra dans une ville. Un forgeron, le voyant errer sans but, lui demanda qui il était. « Un marchand naufragé, secouru par des bûcherons charitables, et désormais sans ressources », répondit le sultan.
     Le forgeron lui parla alors d’une coutume de ce pays : tout nouveau venu pouvait demander en mariage la première jeune fille qu’il verrait sortir des bains publics : celle-ci était tenue d’accepter. Il alla aux bains publics, vit une belle jeune fille en sortir, lui demanda si elle était mariée : elle l’était. Il posa la même question à la suivante, une fille plutôt laide mariée elle aussi, puis à une troisième, qui fit la même réponse. La quatrième était d’une exquise beauté ; elle répondit qu’elle n’était pas mariée mais le repoussa, comme outragée par son aspect et ses vêtements misérables.
     Peu après, quelqu’un l’aborda : « On m’a dit que je trouverai ici un homme dépenaillé. Je te prie de me suivre ! »
     Le sultan suivit le serviteur. Celui-ci le conduisit jusqu’à la porte d’une merveilleuse demeure et le fit entrer dans une salle somptueuse où il lui dit d’attendre. L’attente se prolongea des heures. Enfin, quatre belles jeunes femmes superbement vêtues apparurent : elles en précédaient une cinquième, plus belle encore, en qui le sultan reconnut la dernière des femmes qu’il avait abordées à la sortie des bains.
     Après lui avoir souhaité la bienvenue, elle expliqua qu’elle s’était hâtée de rentrer préparer sa venue, et que son attitude hautaine n’était qu’une coutume locale, adoptée par toutes les femmes dans la rue.
     Des mets raffinés furent servis, puis des robes de cérémonie lui furent offertes, au son d’une musique délicate.
     Le sultan resta sept ans avec sa nouvelle épouse, sept ans pendant lesquels ils dilapidèrent tout son patrimoine. Quand elle lui annonça qu’il devrait désormais subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de leurs sept fils, il se souvint du forgeron qu’il avait rencontré à l’entrée de la ville et décida d’aller lui demander conseil.
     « Tu n’as ni métier ni expérience, va sur la place du marché, offres-y tes services comme portefaix », dit le forgeron.
     Bien qu’il eût porté une charge énorme, il ne gagna en une journée que le dixième de l’argent nécessaire pour nourrir sa famille.

 

     Le lendemain, il reprit le chemin du rivage et retrouva l’endroit d’où il avait surgi sept longues années auparavant. L’idée lui vint de dire ses prières. Il commençait de faire ses ablutions quand soudain, de façon tout à fait incompréhensible et imprévue, il se retrouva au palais avec le récipient, le sheikh et les courtisans.
     « Sept ans d’exil, démon ! rugit le sultan. Sept ans, une famille, obligé de faire le portefaix ! Ne crains-tu pas Dieu Tout-Puissant pour agir de la sorte ?
     – Il ne s’est écoulé qu’un moment depuis que tu as mis la tête dans l’eau », dit le maître soufi.
     Les courtisans confirmèrent ses dires.
     « Je n’en crois pas un mot ! » s’écria le sultan. Il s’apprêtait à donner l’ordre que l’on décapitât le sheikh, lorsque celui-ci, percevant par un sens intérieur ce qui allait arriver, exerça le pouvoir que confère Ilm el-Ghaibat, la Science de l’Absence : à l’instant même, il se trouva corporellement transporté à Damas, à plusieurs jours de distance du palais.
     Là, il écrivit au roi la lettre que voici :

 

     « Sept ans ont passé pour toi, comme tu l’auras compris maintenant, pendant les quelques secondes où tu avais la tête dans l’eau. L’exercice de certaines facultés peut produire ce phénomène. Dans ton cas, il n’a pas de signification spéciale, il ne sert qu’à illustrer ce qui peut arriver. Le lit n’était-il pas encore chaud, la jarre n’était-elle pas à moitié vide ainsi que le rapporte la tradition ?
     « La question n’est pas de savoir si une chose est arrivée ou non. Tout peut arriver. Ce qui compte, c’est la signification de l’événement. Dans ton cas, l’événement n’avait pas de signification. Dans le cas du Prophète, il avait une signification. »

 

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Une réponse à “Le sultan en exil (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Il est dit que chaque passage du Coran a sept sens, chacun correspondant à l’état du lecteur ou de l’auditeur.
    Cette histoire, comme beaucoup d’histoires soufies, renvoie à la parole (hadith) du Prophète : « Parle à chacun en tenant compte de son niveau de compréhension. »
    La méthode soufie, selon Ibrahim Khawwas, consiste à « démontrer l’inconnu dans les termes de ce que les gens appellent le « connu »".
    Cette version provient du manuscrit Hou-Nama (Livre de Hou), en la possession du nawab de Sardhana. Il est daté de 1596.

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