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7 novembre, 2014

Le travail, Khalil GIBRAN

Classé dans : — unpeudetao @ 5:45

Alors un laboureur dit, Parle-nous du Travail. Et il répondit, disant : Vous travaillez afin de marcher au rythme de la terre et de l’âme de la terre. Car être oisif est devenir étranger aux saisons, et s’écarter de la procession de la vie, qui marche avec majesté et en une fière soumission vers l’infini. Quand vous travaillez, vous êtes une flûte dont le cœur transforme en musique le chuchotement des heures. Qui parmi vous voudrait être un roseau muet et silencieux, alors que le monde entier chante à l’unisson ? On vous a toujours dit que le travail est une malédiction et que le labeur est une malchance. Mais je vous le dis, quand vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve le plus ancien de la terre, qui vous fut assignée lorsque ce rêve naquit. Et en vous gardant proche du travail, vous êtes dans le véritable amour de la vie. Et aimer la vie par le labeur est devenir intime avec le plus profond secret de la vie. Mais si dans votre souffrance, vous considérez la naissance comme une affliction, et le poids de la chair comme une malédiction inscrite sur votre front, alors je réponds que rien d’autre que la sueur de votre front peut laver ce qui y est inscrit. On vous a dit aussi que la vie est obscurité, et dans votre   lassitude vous répétez ce que disent les las. Et je vous dis que la vie est en effet obscure sauf là où il y a élan, Et tout élan est aveugle sauf là où il y a la connaissance. Et toute connaissance est vaine sauf là où il y a le travail, Et tout travail est futile sauf là où il y a l’amour ; Et quand vous travaillez avec amour vous attachez votre être à votre être, et vous aux autres, et vous à Dieu. Et que veut dire travailler avec amour ? C’est tisser une étoffe avec un fil tiré de votre cœur, comme si votre bien-aimé devait porter cette étoffe. C’est bâtir une maison avec affection, comme si votre bien-aimé devait résider dans cette maison. C’est semer le grain avec tendresse, et récolter la moisson dans la joie, comme si votre bien-aimé devait en manger le fruit. C’est insuffler dans toutes les choses que vous fabriquez l’essence de votre esprit. Et savoir que tous les morts vénérables se tiennent près de vous et regardent. Je vous ai souvent entendu dire, comme si vous parliez dans votre sommeil, « Celui qui travaille le marbre, et dévoile dans la pierre la forme de son âme, est plus noble que celui qui laboure la terre. Et celui qui s’empare de l’arc-en-ciel pour l’étendre sur une toile à l’image d’un homme, vaut plus que celui qui fabrique des sandales pour nos pieds. » Mais je dis, non en mon sommeil, mais dans le plein éveil du milieu du jour, que le vent ne parle pas avec plus de tendresse au chêne géant qu’au moindre des brins de l’herbe ; Et que seul est grand celui qui, par son propre amour, métamorphose la voix du vent en un chant plus doux. Le travail est l’amour rendu visible. Et si vous ne pouvez travailler avec amour mais seulement avec dégoût, il vaut mieux quitter votre travail et vous asseoir à la porte du temple et recevoir l’aumône de ceux qui travaillent dans la joie. Car si vous faites le pain avec indifférence, vous faites un pain amer qui n’apaise qu’à moitié la faim de l’homme. Et si vous pressez le raisin de mauvaise grâce, votre rancune distille un poison dans le vin. Et si vous chantez comme les anges, mais n’aimez pas le chant, vous voilez aux oreilles de l’homme les voix du jour et les voix de la nuit.

 

Khalil GIBRAN (1883-1931).

 

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