8 mai, 2012

Le vin (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 19:07

 

      Il y avait un émir qui était un bon vivant et appréciait fort le vin. Sa demeure était le refuge des pauvres et des inconscients. Son coeur recelait, comme l’océan, des perles et de l’or.
      À cette époque, qui était celle de Jésus, il était permis de boire du vin. Une nuit, notre émir reçut la visite inopinée d’un autre émir dont le caractère était très semblable au sien. Pour que rien ne manque à leur joie, ils se firent apporter du vin. Mais, comme il en restait bien peu, l’émir appela son esclave et lui demanda d’aller se procurer du vin chez un prêtre du voisinage.
      « Prends cette cruche, lui dit-il, et va la remplir du vin de ce prêtre car son vin à lui est pur. Dans une seule goutte de ce breuvage, on trouve un effet qu’on chercherait vainement dans un tonneau d’autre vin ! »
      L’esclave se munit donc d’une cruche et courut au monastère. Il prit du vin et paya en monnaie d’or. Il a donné des cailloux et a reçu des joyaux. Car le vin, qui anime même les os, change pour celui qui en boit le trône en un vulgaire morceau de bois !
      Donc, muni de son précieux chargement, l’esclave s’en retourna vers le palais de son maître. Mais soudain apparut sur son chemin un ascète de triste mine. Son corps était comme consumé du feu de son coeur. Et ses dures épreuves l’avaient profondément marqué. Il vivait nuit et jour au contact de la terre et du sang. Sa patience et sa lucidité ne s’éteignaient qu’à minuit passé. Cet ascète demanda à l’esclave : « Que contient donc cette cruche ?
      – Du vin ! répondit celui-ci.
      – Et, pour qui est ce vin ? poursuivit l’ascète.
      – Pour mon maître ! répondit l’esclave.
      – Comment est-il possible de chercher la vérité tout en s’adonnant aux plaisirs de la boisson ? s’écria l’ascète. Peut-on boire le vin de Satan alors que la raison vous fait défaut ? La raison se disperse à notre insu et il convient de rajouter de la raison à la raison même. Lorsque l’on s’enivre aussi sottement, on se trouve comme l’oiseau pris au piège ! »
      Et, prenant une pierre, il la jeta sur la cruche qui se brisa. L’esclave s’enfuit et alla se réfugier chez son maître. Celui-ci lui demanda s’il avait trouvé du vin et l’esclave lui raconta ce qui était arrivé. L’émir entra alors dans une violente colère et demanda qu’on lui indique la maison de cet ascète.
      « Il a mérité un bon coup de casse-tête ! s’exclama-t-il. Cette espèce d’âne ! Que pourrait-il connaître de l’ordre de la sagesse ? Il aura voulu se faire remarquer, acquérir la renommée par l’hypocrisie ! Lorsqu’un fou se mêle de calomnies, le fouet est un excellent remède pour faire sortir Satan de sa tête ! »
      Ainsi vociférant, son casse-tête à la main, l’émir arriva, à moitié ivre, chez l’ascète, avec l’intention de le tuer. L’ascète, pris de peur, se cacha sous des balles de laine. Entendant depuis sa cachette les imprécations de l’émir, il se dit :
      « Il faut certes un grand courage pour oser dire la vérité en face des gens! Seuls les miroirs en sont capables. Il faut avoir un visage aussi dur qu’un miroir de métal pour oser dire à un tel homme : « Vois l’horreur de ta face ! »"
      Finalement, l’émir finit par dénicher l’ascète et se mit en devoir de le rouer de coups. Il fit tant de bruit que tout le quartier fut bientôt en émoi. L’ascète était meutri de tous côtés.
      O émir ! Pardonne-lui ! Ce pauvre ascète est un malchanceux qui a enduré beaucoup de souffrances. O chers amis ! Ayez pitié des amoureux ! Car ils sont comme morts dans ce monde de mort. Toi aussi, tu as cassé bien des cruches par ignorance. Et ton coeur espère pourtant le pardon. Alors, pardonne toi aussi si tu veux être pardonné.
      L’émir s’exclama :
      « Qui est-il pour avoir osé casser cette cruche ? Même le lion me considère avec crainte ! Comment cet ascète a-t-il eu le front de meurtrir le coeur de mon esclave et de me faire honte devant mon invité ? Il a répandu un vin plus précieux que le sang et maintenant, le voilà qui essaie de s’échapper comme une femme ! Même s’il était un oiseau, cela n’empêcherait pas la flèche de ma colère de déchirer ses ailes. Quand bien même il se protégerait sous des tonnes de rochers, ce serait pour moi un jeu que de faire éclater son refuge ! Mon intention est de le battre de telle sorte que ceci soit une leçon pour tous ceux de son espèce ! »
      Sa colère était si vive qu’il crachait du feu, ivre de sang. En entendant ces menaces, des gens se mirent à intercéder en faveur de l’ascète. Ils embrassèrent les mains et les pieds de l’émir :
      « O émir ! Une telle colère et une telle rage sont-elles dignes de toi ? Même si ton vin a été répandu, ne veux-tu pas trouver la joie sans le vin ? L’attirance que tu éprouves pour ce breuvage provient de toi. Ta corpulence et le teint de tes joues font de tous les vins tes esclaves et rendent jaloux tous les buveurs. Tu n’as que faire d’un vin aux couleurs de roses ! Car tu es toi-même de cette couleur. En réalité, le vin dans son tonneau frémit d’affection pour tes joues! Tu es un océan. Qu’est-ce qu’une goutte pour toi ? Tu es la source des joies et du plaisir. Pourquoi te mettre en peine pour un peu de vin ?
      « Le joyau, c’est l’homme et les cieux ne sont faits que pour lui. L’essentiel, c’est l’homme et tout le reste n’est que détail. Ne te galvaude pas car la raison, l’idée et la prévoyance sont tes esclaves. Toute créature a pour mission de te servir. Puisque c’est toi le bijou, il ne sied pas que tu cajoles ta monture. Hélas ! Tu cherches la science dans les livres et le goût du halva ! Mais tu es un océan de science caché dans une goutte. Tout l’univers est caché dans ton corps. Qu’est-ce donc que le vin, le sama (danse des derviches) ou la fornication, pour que tu espères y trouver du plaisir ou une utilité ? Comment le soleil pourrait-il emprunter aux étincelles ? Tu es une âme libre mais, hélas, tu es devenu prisonnier des conditions. Ayons pitié du soleil empêtré dans ses liens ! »
      L’émir répondit :
      « Non ! Le vin est ma passion et je ne peux me contenter de vos plaisirs innocents. Je voudrais être comme le jasmin qui frémit dans le vent. Je voudrais me libérer de tout espoir et de toute crainte. Je voudrais être comme le saule qui s’épanche de tous côtés. Je voudrais jouer avec le vent, ainsi que le font ses branches. »

 

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